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Politique

Régionales en Paca : les gauches écologistes se déchirent

Alors que les forces de gauche écologistes ont cherché à s’allier dans d’autres régions, elles sont complètement éclatées en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Malgré un Rassemblement national aux portes du pouvoir, trois listes teintées de vert pourraient se présenter aux électeurs.

Marseille, correspondance

C’est un mauvais vaudeville qui se joue pour les élections régionales en Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca), dont le premier tour aura lieu le 20 juin. Le dépôt des listes doit se faire au plus tard lundi 17 mai et les écologistes partent divisés.

  • Certains partent sur une liste d’union, constituée après des semaines de négociations, et conduite par Jean-Laurent Félizia, cosecrétaire régional d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) et conseiller municipal d’opposition au Lavandou (Var), avec le Parti socialiste, le Parti communiste français, Génération·s (le mouvement de Benoit Hamon) et Génération écologie (celui de Delphine Batho). La France insoumise, elle, n’en fait pas partie.
  • Une deuxième liste est menée par Jean-Marc Governatori, coprésident avec Corinne Lepage de Cap écologie [1]. Elle résulte d’un coup de théâtre : à six jours du dépôt en préfecture des candidatures, l’homme a décidé de faire cavalier seul. Motif ? « Aujourd’hui, c’est une liste de gauche avec un peu d’écologistes. Moi, je voulais une liste écologiste teintée de gauche », disait-il à France Bleu.
  • Une troisième liste, composée de collectifs citoyens, de partis (Parti pirate, Nouvelle Donne, Ensemble sur nos territoires, Allons enfants, Ensemble, RLG, Place publique), de militants EELV, PS, Génération·s, PCF en désaccord avec la ligne du parti et de militants de la France insoumise devait [2] aussi se présenter à la suite d’un appel à l’union baptisé « Il est temps ». L’un de ses porte-parole : Olivier Dubuquoy, un universitaire varois et militant associatif contre la pollution des boues rouges de l’usine d’alumine de Gardanne (Bouches-du-Rhône).

Des forces de gauche divisées donc, face à une extrême droite en pleine forme. Selon un sondage [3] paru le 11 mai, le lepéniste Thierry Mariani obtiendrait 37 % des voix au premier tour. Le risque de ne pas accéder au conseil régional pour la gauche et les écolos est donc réel. À l’instar des Hauts-de-France — qui ont en revanche opté pour une liste commune [4] — ils ne siègent plus dans l’hémicycle régional depuis 2015. À l’époque, face au risque de victoire de la liste d’extrême droite de Marion Maréchal-Le Pen (en tête au premier tour avec 40 % des voix), Christophe Castaner, qui conduisait alors une liste PS, avait décidé de se désister pour favoriser la liste les Républicains de Christian Estrosi [5]. Résultat, la Région a basculé à droite, reprend des thématiques chères à l’extrême droite, et le Rassemblement national est désormais la seule force d’opposition.

Privilégier la famille écologiste ou se tourner vers toutes les forces de gauche ?

Du côté d’EELV pourtant, on se gargarise. « C’est un moment presque historique », se délectait Jean-Laurent Félizia dans la presse vendredi 7 mai. Sa liste suscite pourtant l’agacement de nombreux militants. Depuis son annonce, des communiqués communs affirmant une volonté de poursuivre l’alliance « Il est temps » ont été cosignés par la France insoumise et plusieurs partis de gauche dans cinq départements de la région, hors Bouches-du-Rhône. EELV des Alpes-de-Haute-Provence et des Hautes-Alpes sont également signataires [6].

L’union « historique » est en fait une façade car les adhérents d’EELV oscillent entre deux visions politiques : unir la famille écologiste ou travailler avec les différentes forces de gauche.

Jean-Marc Governatori estime que l’écologie n’est « ni de droite, ni de gauche ».

En octobre 2020, à l’issue d’une campagne et d’un scrutin électroniques étaient désignés Olivier Dubuquoy — alors choisi comme tête de liste régionale — et Brigitte Apothéloz, cosecrétaire régionale et ancienne conseillère municipale de Gardanne. Leur ligne ? L’union avec d’autres forces de gauche.

Trois mois plus tard, en janvier 2021, changement de cap. La motion d’Olivier Dubuquoy était battue, à quinze voix près : il s’agissait désormais de faire d’abord alliance avec le « pôle écologiste » — dont l’alliance écologiste indépendante, Génération écologie, Cap 21, Génération.s et le Mouvement des progressistes — avant d’engager d’éventuelles discussions avec des partenaires de gauche. Remous toujours : en parallèle, M. Dubuquoy et 150 autres militants d’EELV s’engageaient sur un appel à l’union baptisé « Il est temps » « pour le rassemblement des écologistes, des forces sociales et de la gauche ». Cette démarche regroupe 2 500 citoyens non encartés et membres de partis, dont 300 ont travaillé en commun à un programme.

Conséquence : une suspension du parti et l’élection, après un vote des adhérents, de Jean-Laurent Félizia comme nouveau chef de file pour les régionales.

« Le retour de la vieille politique »

C’est le « retour de la vieille politique faite d’une logique de parti purement calculée dans laquelle les places sur une liste sont plus importantes que la démocratie et le fond du programme », soupire Olivier Dubuquoy, joint par Reporterre. Car les grands partis comme le PS ou le PCF participaient à l’initiative « Il est temps » jusqu’à fin avril. Date à laquelle ils se sont finalement rangés derrière M. Félizia, le candidat officiel d’EELV. Autres déçus : la France insoumise et Mad Mars (qui a œuvré à la victoire du Printemps marseillais aux municipales), ouvertement écartés par l’attelage de vieux partis.

Olivier Dubuquoy est un universitaire varois et militant associatif contre le déversement de boues rouges à Gardanne.

Une trahison pour les initiateurs d’« Il est temps ». « Ne laissons pas une poignée d’écologistes, grisée par de bons résultats aux élections précédentes, nourrie d’ambitions plus personnelles que politiques faire main basse sur la destinée d’une région », dénonce un communiqué signé par M. Dubuquoy et une trentaine d’autres personnalités d’EELV de tous les départements de Paca. Le parti, lui, réfute les accusations d’un processus antidémocratique et non respectueux du règlement. « La logique citoyenne à l’échelle régionale me paraît surjouée », dit ainsi à Reporterre Hélène Hardy, membre du bureau exécutif national.

La tête de liste EELV, allié d’un ex-conseiller de Sarkozy aux municipales

Les dandinements idéologiques au sein d’EELV s’avèrent parfois plus déstabilisants. Car si certains lorgnent franchement à gauche, d’autres penchent... à droite. Jean-Laurent Félizia par exemple, l’actuelle tête de liste. Deuxième du premier tour des municipales du Lavandou (Var) en 2020, il avait contracté une alliance d’entre deux-tours avec deux listes divers droite, dont celle d’un ancien proche conseiller de Nicolas Sarkozy, Thierry Saussez ! Contacté par Reporterre, M. Félizia n’a pas donné suite à notre demande d’entretien. Hélène Hardy n’y voit rien à redire. « Ce n’est pas un crime absolu. Jean-Laurent Félizia est un homme de gauche convaincu. Ne mélangez pas avec la politique locale. Le Lavandou, ce n’est que 5 000 habitants », répond-elle à Reporterre.

M. Félizia avait contracté une alliance d’entre deux-tours avec deux listes divers droite.

Quant au Niçois Jean-Marc Governatori, coprésident de Cap écologie, il envisageait en 2015 un rapprochement avant le premier tour avec... Debout La France, le parti de Nicolas Dupont-Aignan, comme l’a révélé Marsactu : « Nous avons eu des discussions », soulignait-on au parti souverainiste. Au deuxième tour, fort de ses 4 % des voix, M. Governatori appelait à voter pour Christian Estrosi en échange de la promesse de la création d’un institut régional pour l’écologie dont il aurait été président. Institut qui n’a jamais vu le jour. L’homme ne cache pas ses ambitions électorales. Il avait même tenté de se présenter à la présidentielle de 2007, sans succès faute de l’obtention du nombre de parrainages suffisant. À celle de 2012, il souhaitait propulser l’ex-actrice d’extrême droite Brigitte Bardot.

« Il a un CV atypique mais nul ne peut douter de son engagement écologiste », assurait Julien Bayou, secrétaire national du parti, à l’AFP [7], parlant d’un « allié important ». Millionnaire, il est capable de financer ses propres campagnes et a fortiori de contribuer à celle d’un potentiel rassemblement écologiste à la présidentielle. En attendant, il a décidé de se retirer de l’initiative portée par Jean-Laurent Félizia et de faire cavalier seul pour le scrutin à venir. Il présente une liste assumée comme « centriste », affirme à Reporterre que l’écologie n’est « ni de droite, ni de gauche ». Et prophétise : « Je pense que l’on va faire un score canon. Quand vous avez un message clair, cohérent et une bonne équipe, vous scorez. »

Ce placement au centre lui permettra de s’offrir à qui est en mesure de l’emporter au second tour. Le sortant LR Renaud Muselier a lui-même ouvert la porte de sa liste aux « Verts raisonnables, ceux qui sont pour les arbres de Noël, ceux qui sont pour le tour de France », rapporte l’AFP. Selon des courriels internes que Reporterre a consultés, l’entourage de Jean-Laurent Félizia n’exclurait pas non plus des « accords techniques » en cas de ballottage défavorable. Cette option permettrait d’intégrer des candidats à la liste du président sortant dans le cadre d’un arc anti-RN. « Ce que l’on fera au deuxième tour, ce n’est pas à l’ordre du jour. On verra », balaie Hélène Hardy, du bureau exécutif des Verts.

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