« Trouver des corps en mer, c’est ma hantise » : pêcheurs et habitants face aux naufrages de migrants
La ville de Wimereux, dans le Pas-de-Calais, en janvier 2025. - © Julia Druelle / Reporterre
La ville de Wimereux, dans le Pas-de-Calais, en janvier 2025. - © Julia Druelle / Reporterre
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En 2024, au moins 89 personnes exilées sont mortes en tentant de rejoindre le Royaume-Uni. Habitants, pêcheurs et élus apportent l’aide qu’ils peuvent sur le littoral de la côte d’Opale, devenu le théâtre de nombreux drames.
Wimereux (Pas-de-Calais), reportage
Myriam ne se lasse pas du paysage, même après 29 ans passés sur le littoral. Cette Parisienne d’origine, formatrice dans la vente, raconte avoir rencontré son mari et la côte d’Opale en 1996, et « être tombée amoureuse des deux ». « Il y a une lumière sur ce littoral qu’on ne retrouve pas ailleurs ».
Myriam habite Wimereux, à deux minutes de la plage, se baigne « dès que la météo et le travail le permettent » et s’éclate dans la pratique du longe côte (marche en mer semi-immergée) : « On partage la mer avec les phoques, d’autant plus l’hiver où il y a moins de navigation de plaisanciers. C’est magique de se retrouver dans l’eau avec ces animaux. »
Son regard sur le littoral a toutefois un peu changé ces dernières années. « Avant le Covid, avec mon mari, on se promenait dans les dunes et de temps en temps, on tombait sur un jean, un duvet ou un pull, raconte la Wimereusienne. On entendait parler de passeurs et de migrants, on lisait les gros titres de la presse, mais on ne s’y intéressait pas du tout. »
Déjà au moins six morts en 2025
Myriam prend alors conscience de la réalité tragique qui se joue sur les plages du nord de la France : chaque nuit, des migrants tentent, par tous les moyens, de traverser la Manche pour rejoindre le Royaume-Uni. Au risque d’y laisser leur vie.
Dimanche 9 février, deux exilés, dont un Afghan d’une trentaine d’années, ont été retrouvés inanimés sur la plage de Berck. Depuis le 1ᵉʳ janvier, au moins six migrants sont mortes sur le littoral de la Côte d’Opale en tentant de rallier l’Angleterre.
Le déclic s’est fait un matin de novembre 2022 quand Myriam a croisé, à la gare de Boulogne-sur-Mer, des bénévoles de l’association Osmose 62 distribuant thé, café et biscuits à des exilés de retour d’une tentative de traversée. Elle a alors compris ce qui se joue sous les fenêtres de sa maison.
« Pour moi, c’est juste normal de faire ça »
« J’ai commencé à intervenir directement sur la plage de Wimereux quand des départs se passaient mal, raconte-t-elle. On arrive sur place, il y a des gens à l’eau, le bateau qui s’en va, les migrants sont trempés, certains pleurent. »
Avec d’autres habitants, elle a pris l’habitude d’offrir boissons chaudes et gâteaux aux migrants à qui elle porte assistance. « Pour moi, c’est juste normal de faire ça », dit l’énergique quinquagénaire.
Ces dernières années, l’installation de plus de 70 kilomètres de barrières surmontées de barbelés et équipées de vidéosurveillance, autour du port à Calais et du site du tunnel sous La Manche a drastiquement changé la donne pour les personnes migrantes. Bloquées à la frontière, cette infranchissable clôture les poussent à trouver une solution pour rejoindre le Royaume-Uni autre que le passage caché dans un poids lourd.
À partir des années 2018 et 2019 se sont ainsi multipliées les tentatives de traversées de La Manche par bateau de fortune, d’abord dans la région du Calaisis, ensuite sur l’ensemble du littoral nord de la France, de Dunkerque à la baie de Somme.
« Depuis deux ou trois ans, il est devenu très fréquent de rencontrer des embarcations de migrants en mer, dit Jean-Yves Noël, marin pêcheur depuis 25 ans à Boulogne-sur-Mer, mais aujourd’hui, c’est presque la routine pour nous. » Le nombre de migrants ayant réussi à traverser la Manche par bateau est passé de 299 en 2018 à plus de 36 000 en 2024, selon le ministère de l’Intérieur britannique.
Jean-Yves, patron du Surcouf, un fileyeur spécialisé dans la pêche des crustacés, se rappelle des premières tentatives de passage quand « les migrants volaient un petit bateau de pêche ici ou là et passaient à quelques-uns dedans ». Désormais, « ce sont des zodiacs de sept ou huit mètres avec au moins cinquante personnes à bord ».
Lors d’une sortie en mer en janvier, Jean-Yves a porté secours à neuf migrants tombés à l’eau lors d’une tentative de traversée. « Quand je suis arrivé sur zone, je cherchais les personnes à l’eau au projecteur, mais je ne les voyais pas, raconte le natif d’Audresselles, puis j’ai vu un gilet de sauvetage à la dérive et ensuite les migrants. Avec cette météo, je me suis dit : “Depuis combien de temps ils sont là ?” »
« Ils étaient déjà en hypothermie, je suis direct allé chercher des couvertures »
Jean-Yves Noël et le reste de l’équipage du Surcouf ont hissé les naufragés à bord : « En hiver, les migrants portent des doudounes et plusieurs couches de vêtements, explique le marin, je ne vous dis pas le poids quand il faut les remonter. » Il ajoute : « Ils étaient déjà en hypothermie, ils claquaient tous des dents, je suis direct allé chercher des couvertures. »
L’opération de secours s’est terminée ce jour-là sans aucune victime. Ce qui n’est pas toujours le cas : en 2024, au moins 89 personnes sont mortes à Calais et dans la région, la majorité au cours de tentatives de traversées de La Manche, faisant de l’année qui vient de s’écouler la plus meurtrière à la frontière depuis 1999. « C’est ma hantise, dit Jean-Yves, retrouver des corps en mer. »
Myriam n’a pas été confrontée directement à une tragédie sur la côte, mais elle garde en mémoire le « drame de Sara » survenu juste en face de la digue de Wimereux, le 23 avril 2024, au cours duquel cinq personnes exilées sont décédées. Parmi les victimes, la petite Sara Al Ashimi, 6 ans, originaire d’Irak, morte sous les yeux de ses parents, Ahmed et Nour. Cette nuit-là, dans sa maison proche de la plage, Myriam se souvient « avoir été réveillée par les hélicoptères. On a compris qu’il se passait quelque chose ».
Stéphane Pinto, le maire d’Ambleteuse, reste quant à lui « choqué » par ce qu’il a vécu le 15 septembre dernier, après qu’une embarcation, dans laquelle avaient pris place 59 migrants, s’est échoué « sur sa plage », faisant huit victimes originaires du Soudan, d’Érythrée, du Vietnam, d’Égypte et du Kurdistan irakien. « Quand j’ai vu ces corps dans des sacs mortuaires, je me suis dit : “Ce n’est pas possible, on vit la guerre” », se désole l’édile de cette ville côtière de 2 000 habitants.
La scène lui rappelle des images du débarquement de Normandie de 1944, mais fait également écho à l’histoire personnelle de sa famille d’origine portugaise. « Mon grand-père est venu se battre en France avec le corps expéditionnaire portugais pendant la Première Guerre mondiale, explique Stéphane Pinto, il a été blessé au cours de la bataille de la Lys, en avril 1918. »
« Les migrants aujourd’hui fuient pour les mêmes raisons que mon père hier »
Quelques années plus tard, cet aïeul, rentré au Portugal, a aidé son fils, le père de Stéphane Pinto, à fuir la dictature d’Antonio de Oliveira Salazar et à se réfugier à Ambleteuse. « Les migrants aujourd’hui fuient pour les mêmes raisons que mon père hier », souligne l’élu.
Cet ancien pêcheur a bataillé pendant plusieurs années à l’échelle européenne contre la pêche électrique. Il a pris l’habitude d’ouvrir une salle municipale et de proposer une collation chaude pour les migrants qui errent dans sa commune après une tentative ratée.
« Je n’ai cependant pas vocation à les laisser passer », insiste Stéphane Pinto, avant d’ajouter : « Je connais la mer, vous pouvez avoir une mer d’huile au bord, mais à trois ou quatre milles au large, vous avez des cargos qui font 200 ou 250 mètres et deux mètres de creux. Vous imaginez le danger ? »
Quelques jours après le naufrage du 15 septembre, près de 300 personnes ont participé à un rassemblement, organisé par des habitants d’Ambleteuse, en hommage aux victimes. Myriam, elle, s’est rendue aux commémorations en mémoire de Sara et des quatre autres personnes mortes le 23 avril 2024.
À Wimereux, son action suscite les réactions hostiles de certains habitants. Myriam balaie ces critiques : « Il faut que les gens comprennent une chose : les migrants ne sont pas là par choix, ils veulent passer et ils passeront quoi qu’il se passe. »
Notre reportage en images :