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« J’ai perdu ma dignité » : à Calais, les exilés seuls face aux inondations

Alors que le nord de la France subit des inondations inédites, quelque 4 000 personnes exilées survivent de manière précaire. À Calais, les réfugiés sont dans un camp inondé.

Calais (Pas-de-Calais), reportage

« C’est très difficile en ce moment. » Mohamed, originaire du Soudan, fait partie des quelque 4 000 réfugiés présents sur le littoral nord, dont 1 500 à Calais, à avoir fait face à la tempête Ciarán le 2 novembre dernier. Au milieu des flaques d’eau, les pieds dans la boue et les vêtements trempés, lui et les autres exilés du campement de fortune appelé Old Lidl, près de l’hôpital de Calais, tentent de se réchauffer. Mais leur sort n’intéresse pas les médias.

L’attention médiatique est davantage tournée vers les communes du Pas-de-Calais et du Nord touchées par de graves inondations, dont 230 d’entre elles ont été reconnues en état de catastrophe naturelle le 14 novembre. En dix jours, le Pas-de-Calais a reçu l’équivalent de trois mois de pluie. Alors que les alertes pour crues, pluies et inondations sont encore à l’orange, la situation est critique, et les prévisions météorologiques pour les jours à venir sont mauvaises.

Les dégâts sont considérables, avec des centaines de communes encore sous les eaux le 14 novembre. La préfecture dénombre plus de 10 000 sinistrés, et 1 355 évacuations ont eu lieu. Les autorités locales ont mobilisé des équipements municipaux, des gîtes et des places en foyers pour reloger les personnes en ayant besoin.

Le campement Old Lidl, près de l’hôpital de Calais, a été complètement inondé. © Julia Druelle / Reporterre

Au milieu de cette catastrophe, le sort des personnes exilées inquiète. Si la préfecture avait ouvert 687 places d’hébergement durant les deux nuits de la tempête Ciarán, cette mesure n’a pas été reconduite par la suite. Le 8 novembre, des associatifs ont accompagné plusieurs familles — comprenant des femmes enceintes et des enfants en bas âge — devant la sous-préfecture de Calais pour y demander une aide d’urgence. En vain.

Les vêtements et le sol sont trempés, rendant les conditions de ce campement de Calais encore plus rudes. © Julia Druelle / Reporterre

« J’ai l’impression d’avoir perdu toute dignité »

Pourtant, le campement de fortune Old Lidl n’est plus qu’une immense flaque de boue au milieu de laquelle sont posées de maigres tentes offrant un abri dérisoire face à l’humidité et au froid.

Mohamed, âgé d’une cinquantaine d’années, tente de se réchauffer autour d’un feu de camp allumé sous un abri de bâches bleues tendues entre des branchages. « Je n’ai plus un seul vêtement sec. J’ai l’impression d’avoir perdu toute dignité », dit-il, tout en s’empressant de servir un thé brûlant, préparé à même le feu, pour réchauffer le visiteur de passage.

Des personnes exilées s’abritent sous des bâches tendues dans les branchages, sur un campement isolé. © Julia Druelle / Reporterre

Face à lui, Ibrahim passe ses pieds dans les flammes. Également du Soudan, il mentionne les difficultés d’accéder aux distributions alimentaires organisées par les associations en raison des conditions météorologiques, avouant souvent ressentir la faim.

À quelques pas de là, Nour, 15 ans, est épuisé par les expulsions effectuées par les forces de police toutes les 48 heures. Bien que mineur, il est seul sur le camp. « La police prend nos tentes et déchire les bâches. La dernière fois, j’ai demandé à un policier pourquoi il faisait ça. Il m’a répondu qu’il faisait “son travail”. »

Les associations dénoncent le fait qu’aucune solution n’ait été proposée. © Julia Druelle / Reporterre

Sans solution

Vendredi 10 novembre, douze associations ont publié une lettre ouverte à la sous-préfète de Calais. Se disant convaincues que le respect des droits fondamentaux ne pouvait passer que par la mise en place de structures d’hébergement pérennes, elles demandent néanmoins la mise en place d’un hébergement d’urgence durant cet épisode exceptionnel.

Dans cette lettre, elles soulignent que les services du Samu social sont saturés, de même que les centres d’accueil et d’examen des situations (Caes). « Aucune solution étatique n’a été proposée », écrivent-elles.

Le texte n’a depuis suscité aucune réaction des autorités. Tout comme le sitting devant la sous-préfecture de Calais, le 14 novembre, rassemblant une quarantaine de familles et des associatifs. Pour Juliette Delaplace, chargée de mission au Secours catholique à Calais, c’est une attitude calculée : « À mon sens, cette volonté de ne rien faire s’explique par le fait que les autorités craignent que les personnes “s’installent” à Calais, suivant la logique selon laquelle les conditions seraient alors trop favorables. On est en pleine crise météo sur tout le département, mais j’ai l’impression que la priorité est encore donnée à la lutte contre un soi-disant effet d’appel d’air. »


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