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EntretienNature

« Retrouvons la capacité à s’émerveiller près de chez soi »

Par une belle soirée d’été, une oie cendrée coupe une jeune tige.

Pour Erwan Balança, photographe naturaliste, le temps long de l’affût, qui permet de se retrouver dans « l’intimité » des animaux, est « magique ». Un « vrai shoot » qui peut s’éprouver dans la nature en bas chez soi.

Erwan Balança est photographe naturaliste depuis plus de vingt ans. Il a consacré des livres à des animaux (notamment le martin-pêcheur, le renard polaire, l’écureuil) et à des lieux : La nature à 200 mètres de chez moi (éd. Ulmer), La Rivière en bas de chez moi (éd. Ulmer) et Au fil de la Loire — Récit d’une descente en canoë-bivouac (éd. Delachaud & Niestlé).



Reporterre — Avant de faire des photos, vous vous immergez longuement dans la nature, jusqu’à quinze heures par jour, parfois durant des semaines. Pourquoi ?

Erwan Balança — Quand j’étais gamin, j’étais fan de Nils Holgersson, le personnage du Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède (rééd. Actes Sud, 2018) [Un livre écrit par Selma Lagerlöf, une institutrice désireuse de donner aux enfants le goût de la géographie]. C’est l’histoire d’un petit garçon qui se retrouve emporté dans les airs par Martin le jars, pour un voyage plein de rencontres avec des animaux, un voyage d’autant plus fascinant que Nils peut parler avec eux. Eh bien ! je n’ai guère changé aujourd’hui. Après vingt-cinq ans de photographie, l’important est toujours pour moi ce que je vais vivre dans la nature, et avec les animaux.

Pour Au fil de la Loire, j’ai passé un mois en canoë avec un ami peintre, dont vingt-sept ou vingt-huit nuits de bivouac sur les îles ou sur les bancs de sable. Quand j’ai travaillé à mon livre sur le martin-pêcheur, j’étais quasiment tous les jours pendant des mois et des mois à l’affût aux martins-pêcheurs. Je connaissais vraiment leurs habitudes : j’ai même fait des photos sous l’eau, avec des caissons de plongée sous-marine, pour les voir pêcher.

Martin-pêcheur saisi au moment où il capture un poisson sous la surface de l’eau. © Erwan Balança

Nous ne sommes pas nombreux, parmi les photographes naturalistes, à nous attarder autant sur le motif. Mais pour moi, ce temps de l’affût, où je peux entrer dans l’intimité d’un animal, a quelque chose de magique. C’est comme un shoot ! Et ce qu’il y a de vraiment génial, c’est qu’au bout d’un moment, les animaux sauvages que j’observe ne sont plus des animaux parmi d’autres, mais des individus.


Des individus ? C’est-à-dire ?

Chaque espèce a des caractéristiques qui lui sont propres : un martin-pêcheur va attraper des poissons entre 1 et 4 centimètres, il va élire un perchoir, etc. Au-delà de ça, les animaux sauvages ont aussi une réelle personnalité : certains vont être plus confiants, d’autres plus agressifs, certains plus joueurs, ils ne vont pas tous pêcher de la même façon, etc. Pour s’en rendre compte, il faut s’approcher vraiment très près d’eux.

«  Réussir à faire des images un peu inattendues avec un nouvel angle, un nouveau regard, je trouve ça passionnant…  » Ici un écureuil photographié avec un grand angle en contre-plongée, déclenchement à distance avec une télécommande radio. © Erwan Balança



Comment faites-vous ?

Quand je dis très près, c’est quelques mètres : pour faire un gros plan d’un martin-pêcheur, par exemple, il faut être à environ quatre cinq mètres, même avec un gros téléobjectif. Il faut aussi que l’animal vive sa vie, sans être stressé par votre présence.

Je passe donc beaucoup de temps à observer les animaux que je veux photographier à distance, pour comprendre leurs habitudes. Puis, je construis mon affût, une cabane aussi discrète que possible, à l’endroit clé. Et ensuite j’observe, j’observe, dans l’attente du moment fugace qui va combiner à la fois une atmosphère, une lumière intéressantes et une posture de l’animal qui va raconter une histoire – le secret de la bonne photo. C’est une sacrée partie d’échecs !

Un matin de brouillard automnal, photo extraite de La Rivière en bas de chez moi.  © Erwan Balança

Pour un affût d’oies cendrées, par exemple, je dors sur place parce qu’elles arrivent très très tôt, avant le lever du jour, et parfois, le moment intéressant au niveau photographique ne va durer que quelques minutes. C’est l’instant magique où des oies se rencontrent, par exemple, ou se chamaillent, dans une atmosphère un peu brumeuse, féérique…


Il y a dans vos photos une présence marquée de l’atmosphère dans laquelle vivent les animaux : la brume qui enveloppe les oiseaux à l’aube, le vent glacé qui immobilise le renard des neiges… Est-ce le fait de vous immerger dans le paysage qui vous donne cette perception symbiotique du monde vivant ?

Oui, prendre le temps de regarder permet de saisir cette interaction. Les animaux passent vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans la nature. Il y a les belles journées de printemps, mais aussi le froid mordant, les pluies abondantes – ça peut être plus ou moins dur de survivre ! C’est important de montrer aussi cet aspect des choses, et d’essayer d’en révéler la beauté.

Cormoran huppé face à une vague à proximité de la pointe du Raz, en hiver. © Erwan Balança

Là encore, si vous vous immergez dans la nature jour et nuit, qu’il pleuve ou neige, si vous buvez l’eau de la rivière, vous vous lavez dans cette rivière, vous vous nourrissez des poissons que vous y attrapez, vous avez plus de chances de pouvoir rendre ces émotions dans des images que si vous vous pointez à 7 heures du matin dans un coin de nature pour rejoindre à 18 heures un hôtel-restaurant.



Vous photographiez aussi des animaux peu attractifs, tels les rainettes et crapauds…

Les batraciens, ou les reptiles, ont quelque chose de très très beau : leurs yeux. Souvent, un mélange d’orange et de noir, avec un rendu presque marbré, c’est splendide.

La beauté est partout dans la nature, en fait ! Hyper harmonieuse, tout en étant efficace. Et c’est important pour moi d’essayer de faire évoluer les croyances toujours véhiculées sur les animaux : « Les batraciens sont moches », « les sangliers sont de grosses brutes dangereuses toujours prêtes à charger »... C’est pourtant loin de la réalité de l’animal. Des sangliers qui chargent, même une laie avec ses petits, il y en a peut-être une poignée chaque année en France, et dans 99 % des cas, c’est un animal blessé ou acculé par des chasseurs.

Crapauds communs au fond de l’eau en période de reproduction. © Erwan Balança

Longtemps, on a enfermé l’animal dans une vision basique – ça nous arrangeait, et puis nous-mêmes on est souvent un peu basiques. Désormais, les chercheurs découvrent beaucoup de choses sur les émotions des animaux, leur intelligence, leur capacité de coopération, même entre espèces différentes. C’est important d’éveiller le regard là-dessus.


Une de vos photos, toute simple, a obtenu le prix du public en 2023 : celle d’un lapin qui bâille. Comment l’expliquez-vous ?

C’est vrai que c’est une image très simple, mais elle est très efficace – généralement, elle provoque un sourire, une émotion assez directe. Il m’est d’ailleurs souvent arrivé d’être abordé dans un salon photo comme ça : « Ah, vous êtes le lapin qui bâille ? » (rires)

Je pense que les gens font une projection rapide, et se disent : « Oh, je suis sûrement un peu comme ça quand je suis fatigué ! » Et puis le lapin est un animal touchant : même adulte, il reste une petite peluche, et conserve un côté joyeux, un peu bédé. Comme quoi, on peut aussi vivre des moments forts avec des animaux près de chez soi.

Le lapin qui bâille, photo prise dans un affût de plusieurs semaines au bord d’une garenne. © Erwan Balança



C’est pourquoi vous avez publié « La Nature à 200 mètres de chez moi » et « La Rivière en bas de chez moi » ?

Bien sûr, c’est incroyable de côtoyer un ours blanc ou un grizzli – ce sont des animaux qui font 600 kilos et 4 mètres de haut quand ils se dressent, c’est difficile de rester insensible ! Mais mon truc, c’est plutôt de dire : allez vous asseoir en bas de chez vous, dans un bois, un fourré, prenez votre temps, emportez peut-être un casse-croûte, et soufflez, respirez. Pas besoin de courir à l’autre bout du monde rejoindre un affût payant, d’aller toujours plus loin, plus vite…

Cette « rivière en bas de chez moi », c’est une petite rivière calme et tranquille de Loire-Atlantique, que l’on pourrait voir partout en France. Le fait de ne pas donner son nom permet à chacun d’imaginer que ça pourrait être aussi la rivière en bas de chez lui, ou la mare ou le marais. C’est un endroit simple, mais une fois qu’on s’y immerge, on découvre des paysages splendides qui changent en permanence avec les niveaux d’eau, la lumière…

Mon livre essaie de montrer que, de l’aube à la nuit, la nature nous offre une quantité de frissons toujours différents. Le matin, avec la brume, les transparences, les lumières douces et diffuses donnent des atmosphères proches d’un tableau. Le soir, les zones d’ombre ou de noir font ressortir la lumière, et créent une sensation de mystère. En plein cœur de la journée, ce sont encore d’autres émotions…

Loutre photographiée de nuit avec un système de piège Ophoto. © Erwan Balança



Vous aimeriez inciter les lecteurs à aimer la nature « en bas de chez eux ».

Disons que si mon travail photographique pouvait les inciter à aller dans ce sens-là, ça me ferait plaisir. Même si on n’a qu’un petit bout de terrain, on peut en faire aussi un lieu positif pour la nature — sans produits chimiques, sans désherbage excessif, etc.

Je crois également que le truc, aujourd’hui, c’est de retrouver une capacité à s’émerveiller, dans sa tête et dans son corps. « Perdre son temps » dans la campagne — si on a la chance d’y vivre, sinon il faut prendre un vélo, un train… —, ramasser du plantain ou des nombrils de Vénus pour se faire un truc bon à manger, ça permet non seulement de voir des choses incroyables, mais ça donne aussi un sentiment de liberté et d’autonomie très plaisant, qui contribue à notre équilibre mental. L’éloignement des choses réelles est l’un des pires maux de notre société, non ? En fait, nous avons bien plus besoin de la nature qu’elle n’a besoin de nous.

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