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ReportageLuttes

Rockwool : « Comment l’État peut-il soutenir des multinationales finançant Poutine ? »

Yannick Champain, de la LDH, à dénoncé le soutien de Rockwool à {«l'effort de guerre de Poutine»}

Les opposants à l’implantation d’une usine Rockwool dans l’Aisne ont manifesté à Paris. Ils dénoncent la complicité de la multinationale avec la guerre menée en Ukraine par la Russie.

Paris (13ᵉ arrondissement), reportage

Dans la rue du Château des rentiers à Paris, des banderoles et des pancartes sont accrochées au grillage métallique du siège de Rockwool, multinationale spécialiste de l’isolation en laine de roche. L’entreprise, qui souhaite construire une usine près de Soissons dans l’Aisne, est accusée d’atteinte aux droits humains.

« Dès 2022, Rockwool a intégré un club de grandes entreprises soutenant officiellement l’effort de guerre de Poutine, s’insurge Yannick Champain, de la Ligue des droits de l’Homme. Suite aux accusations, elle a tout de suite démenti et a promis avoir cessé toute activité dans ce pays. C’est faux ! »

En décembre 2022, des produits de Rockwool ont été utilisés par la Russie pour reconstruire la ville de Marioupol, ravagée par les combats. En mai 2023, la ville de Copenhague avait acté le boycott de l’industriel. Quant au gouvernement ukrainien, il l’a inscrit sur la liste des multinationales qualifiées de « sponsors de guerre ».

Une quinzaine d’opposants au projet de nouvelle usine de Rockwool ont manifesté au pied du siège social de la multinationale, à Paris. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Drapeau bleu et jaune autour du cou, Yannick Champain s’interroge : « Comment l’État français peut-il soutenir d’un côté l’Ukraine, et de l’autre des multinationales finançant Vladimir Poutine ? » Coïncidence sordide, le montant cumulé des aides publiques accordées à Rockwool pour bâtir l’usine de Soissons est similaire à la taxe de guerre versée par l’entreprise à l’État russe en 2022, soit 16 millions d’euros.

La main rougie par le froid, Sandrine Rousseau empoigne le micro pour dénoncer ce soutien : « Il n’est pas possible de travailler main dans la main avec des industriels peu scrupuleux des droits humains, et ce, au motif de la transition écologique. Toute coopération avec la Russie est tout simplement impossible. » La députée écologiste de Paris promet aux opposants de transmettre aux ministres concernés des questions écrites.

Sans démentir les accusations, Rockwool assure à Reporterre être en règle vis-à-vis de toutes les sanctions internationales en place : « Nous savons que si nous devions quitter la Russie, les usines seraient reprises par des acteurs locaux et continueraient à fonctionner comme si rien ne s’était passé, mais maintenant entre les mains russes. (...) Nous avons du mal à voir comment cela pourrait être meilleur ou plus éthiquement responsable que de maintenir la structure actuelle de propriété passive ».

Sandrine Rousseau : «  Toute coopération avec la Russie est tout simplement impossible.  » © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Fin 2018, Rockwool avait dévoilé son projet de nouvelle usine, près de Soissons, dans l’Aisne. Objectif : produire 110 000 tonnes annuelles de laine de roche, utilisée dans le bâtiment. Déjà implantée dans le Puy-de-Dôme, et dans une quarantaine de pays, le géant de l’isolation thermique aux 11 000 salariés bute depuis cinq ans face à d’irréductibles défenseurs de l’écologie et de la santé humaine.

« En découvrant le projet, je suis resté bouche bée. » Un bonnet rouge vissé sur le chef, Patrick Brehaut décrit sa carrière de chaudronnier, dans une usine du Soissonnais. Aujourd’hui retraité, l’homme moustachu aux mains d’ouvrier regrette les milliers d’heures passées au contact de l’amiante : « Me voilà maintenant privé d’un tiers de mes capacités pulmonaires… Et comme si ça ne suffisait pas, Rockwool veut désormais bousiller notre santé avec d’autres particules tout aussi nocives. »

Aux yeux des opposants, la méthode de fabrication de cet isolant en laine de roche est d’un autre âge : « On extrait de la roche à la dynamite, on l’achemine de loin jusqu’aux usines pour la faire fondre à 1 500 °C, détaille Karen Marchetti, présidente de l’association Stop Rockwool. Puis, pour créer la fibre, on y ajoute 30 % de liants chimiques. » Se dégagerait alors du mélange des fumées toxiques, particules fines et perturbateurs endocriniens, assure la militante. Une pétition signée par 19 676 personnes, dont 135 médecins, alerte sur la dangerosité de ces composés volatils.

Auprès de Reporterre, la multinationale dément ces accusations. Documents à l’appui, elle assure que ses produits ne contiennent que 3 à 5% de liants et qu’aucune substance chimique mentionnée dans les listes officielles des perturbateurs endocriniens n’est émise : « Nous tenons à rappeler que dans le cadre de notre permis environnemental, toutes les émissions ont été évaluées comme étant largement en dessous des seuils de toxicité établis par les organes scientifiques internationaux. »

Par ailleurs, une étude du CNRS, publiée le 3 janvier dans la revue Nature Nanotechnology, démontre que « l’usage de feutres de nanofibres inertes dans le secteur du bâtiment, jugées jusqu’alors moins délétères que l’amiante qu’elles substituent » pourraient « en réalité présenter les mêmes risques pour la santé ». Si cette découverte scientifique pèse comme un argument supplémentaire d’après les militants, Rockwool prévient que les nanofibres de verre étudiés ne sont pas comparables à la laine de roche, au diamètre trois à cinq fois supérieurs. « La biopersistance d’une fibre de laine minérale [face aux mécanismes de défense de l’organisme humain] est inférieure à 10 jours, ajoute l’entreprise. À titre de comparaison, celle de l’amiante est de plus de 500 jours. »

Patrick Brehaut, ancien chaudronnier du Soissonnais, souffre de problèmes pulmonaires. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Le 13 novembre 2023, le tribunal administratif d’Amiens a décidé de suspendre l’arrêté délivré le 20 avril de la même année par la commune de Courmelles, devant accueillir la future usine. Celui-ci prévoyait que la réalisation des travaux soit différée jusqu’à l’obtention d’une dérogation « espèces protégées », prévue par le code de l’environnement.

Un chapitre supplémentaire dans le long bras de fer entamé par la mairie : en 2020, 84 % des 549 contributions à l’enquête publique s’opposaient au projet. « Fait rarissime, le commissaire enquêteur avait alors émis un avis défavorable », souligne Karen Marchetti.

« Rien n’est perdu »

Pourtant, quelques mois plus tard, le préfet a refusé de suivre cette recommandation… en délivrant l’autorisation préfectorale. En réponse, l’édile de Courmelles a refusé de signer le permis de construire, ce qui lui a valu une menace de mort. Enfin, en 2023, 97 % des citoyens ayant participé à la consultation organisée par la commune se sont opposés à la réalisation des travaux.

Ceux-ci ont, en dépit de tout, débuté mi-décembre. Le collectif estime que l’usine entraînera l’imperméabilisation de 10,4 hectares de terres, et détruira 13,6 hectares de friches prairiales. Riveraine, Nicole Gastel n’entend pas pour autant baisser les bras : « Seule la clôture a été posée, et la base de vie du chantier est sur le point d’être installée. Rien n’est perdu. »

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