S’éduquer à la nature plutôt que de s’y « reconnecter »

Durée de lecture : 6 minutes

5 janvier 2021 / Dimitri de Boissieu



Le concept de « connexion à la nature » incarne aujourd’hui l’importance du lien sensoriel au vivant. Mais, nous rappelle l’auteur de cette tribune, c’était déjà l’enjeu de l’éducation à la nature, qui, par son approche globale, porte aussi un véritable projet de transformation sociale et écologique.

Dimitri de Boissieu est écologue de formation et éducateur à la nature et à l’environnement. Il est l’auteur de Bolivie, l’illusion écologiste, paru aux éditions Écosociété (2019).


Issu de la recherche en écopsychologie dans les années 90, le concept de « connexion à la nature » a récemment été récupéré et popularisé par les acteurs de l’éducation, de la protection de la biodiversité et du bien-être… non sans poser quelques questions aux éducateurs-trices à l’environnement [1].

L’utilisation du terme « connexion » pour qualifier le lien des humains à la nature ne risque-t-elle pas de contribuer à asseoir la domination d’une novlangue informatique sur tous les champs de nos existences ? À quand une nouvelle appli pour « se connecter » à la nature ? En plein air, avec son groupe, l’éducateur nature cherche plutôt la « déconnexion » : se libérer temporairement de l’emprise des écrans, des téléphones portables, des ordinateurs, des réseaux sociaux et d’Internet.

Parler de connexion à la nature, c’est aussi d’une certaine manière mettre cette nature à distance. Il y a moi d’un côté, et la nature de l’autre ; entre ces deux entités, un flux potentiel d’énergie. Pour celles et ceux qui estiment que « nous sommes la nature » ou que « la nature n’existe pas », cet acte de connexion n’a pas de sens. Il alimente même la dualité entre nature et culture, qui a façonné durablement nos imaginaires occidentaux.

« Se connecter » à la nature, ou au contraire « déconnecter » pour la retrouver ?

Affirmer qu’il est nécessaire de « se reconnecter à la nature », c’est aussi faire le constat implicite que nous en sommes tous déconnectés. L’objectif recherché derrière l’expression est de combler un déficit, d’alerter sur une dérive, celle qui voit nos existences se dérouler essentiellement entre quatre murs, de moins en moins en contact avec le dehors. C’est s’inquiéter de ces enfants qui ont peur de faire pipi à l’air libre ou qui ne savent plus que le lait sort du pis des vaches.

Se reconnecter à la nature permettrait ainsi de guérir une pathologie, celle du syndrome de manque de nature, éprouvé par de nombreux habitants des pays riches, urbanisés, suractifs et ultraconnectés. L’essor du concept de « connexion à la nature », très parlant et directement compréhensible, contribue avec efficacité à ce que ces enjeux de société prennent toute leur place auprès du grand public.

L’éducation nature porte une ambition sociale : apprendre à coopérer, en respectant le vivant. Ici, un chantier collectif de collégiens au jardin pédagogique du prieuré de Marcevol, dans les Pyrénées-Orientales.

Mais, malgré notre condition d’Homo occidentalis, nous sentons-nous vraiment tous et toutes déconnecté.e.s de la nature ? La proposition de s’y reconnecter n’agit-elle pas comme un jugement de valeur qui nous assigne un état assommant de personnes déconnectées ? Ou pire, n’affecte-t-elle pas cet attribut aux publics accueillis par l’enseignant, l’animateur ou le formateur, qui lui, bien connecté, aurait pour mission de reconnecter les déconnecté.e.s ? Des éducateurs ON et des apprenants OFF ? Ou une recette pour se reconnecter à la nature ? Une méthode pour atteindre 60, 80 ou 100 % de reconnexion ?

Dans les faits, personne n’est totalement déconnecté de la nature puisque chacun respire l’air, boit de l’eau et frissonne lorsqu’il fait froid. Comme l’a montré Dominique Cottereau, qu’il soit urbain, montagnard ou marin, et qu’on le veuille ou non, notre environnement participe à notre écoformation, en façonnant notre être-au-monde.

L’éducation nature incitait déjà à « écouter le cœur d’un arbre »

L’éducation à l’environnement s’est construite sur l’idée que l’établissement d’une solide relation affective des femmes et des hommes avec la nature est une condition préalable indispensable à tout changement social et environnemental significatif.

Les approches sensorielles, contemplatives et méditatives ont ainsi toujours été au cœur des pratiques pédagogiques de l’éducation nature. En 1979, l’américain Joseph Cornell publiait Sharing Nature with Children. Paru ensuite en français sous le titre Vivre la nature avec les enfants, ce livre était l’indispensable de tout animateur nature.

L’auteur y invitait déjà ses lecteurs à « écouter le cœur d’un arbre » et à « s’ensevelir sous les feuilles pour faire corps avec la terre ». Les praticiens de la connexion à la nature reprennent aujourd’hui ces démarches sensibles, en les enrichissant parfois d’approches spirituelles, inspirées du rapport des peuples autochtones à leur environnement.

Par l’éducation nature, rendre les individus autonomes et sociables, à l’écoute de la fragilité du monde

Mais se connecter à la nature, ce n’est pas forcément agir pour un monde plus écologique et solidaire. Un survivaliste d’extrême droite armé jusqu’aux dents et caché dans sa grotte peut très bien se sentir totalement connecté à la nature. En définitive, la connexion à la nature est un moyen, un outil supplémentaire, une expression nouvelle au service de l’éducateur nature. Mais l’éducation nature ne peut s’y résumer. Elle ne peut se contenter d’objectifs liés à la recherche individuelle de santé ou à la consolidation d’un lien sensible avec le vivant.

Pyramide à l’intention de ceux qui souhaitent « se reconnecter » à la nature, réalisée par l’organisation Nature Kids Institute.

La connexion à la nature invite principalement à une démarche individuelle de bien-être, à une recherche presque introspective du lien entre soi et l’univers. Cette étape est importante mais, pour l’éducation nature, la dimension collective des projets est aussi fondamentale. Il s’agit d’apprendre à vivre ensemble au dehors, entre humains et avec les non-humains. On se met en projet, on coconstruit des aventures, on coopère dans un but commun et en respectant le vivant.

L’éducation nature valorise aussi la connaissance. Observer avec précision, savoir décrire les choses, acquérir une culture naturaliste, comprendre les cycles du vivant… Ces acquisitions de savoirs nécessitent de s’inscrire dans la durée.

Faire vivre une grande diversité d’approches

L’idée à laquelle nombre d’éducateurs-trices à l’environnement sont attaché.e.s, c’est l’alternance des approches pédagogiques : sensorielle, physique, scientifique, ludique, artistique, imaginaire… Cette diversité permet de toucher chaque être dans sa propre sensibilité. L’objectif éducatif ultime est de permettre l’émancipation des personnes, de les rendre débrouillardes, autonomes, capables d’esprit critique, en mesure de vivre en société et de prendre en compte la fragilité de notre monde. C’est rendre les humains à même de faire des choix, de s’engager et d’influer sur notre destin collectif.

Parler de connexion à la nature permet d’acquérir plus d’audience pour sensibiliser aux effets néfastes du manque de nature. Mais ne perdons pas de vue que l’éducation nature, par son approche globale, va bien au-delà d’un sentiment retrouvé de lien au vivant et aux éléments. Elle porte un véritable projet de transformation sociale.





[1Le contenu de cet article a été alimenté par les travaux de la Dynamique Sortir ! Pour l’appropriation du concept de « connexion à la nature » par les acteurs de l’éducation, voir aussi l’Agora des Colibris et le film L’Autre Connexion.


Lire aussi : À Upaya, « les enfants apprennent les maths en comptant les tomates »

Source : Courriel à Reporterre

Photos : © Dimitri de Boissieu
. Pyramide : © Nature Kids Institute

- Dans les tribunes, les auteurs et autrices expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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