SERIE - Derrière l’usine agricole des Mille vaches, les étranges amitiés du PS

8 janvier 2014 / Fabrice Nicolino (Reporterre)



Où l’on découvre avec stupéfaction qu’un maire socialiste ne se souvient plus si l’industriel des « mille vaches » est un ami ou un inconnu. Où l’on apprend que le croc de boucher est une arme désormais ordinaire. Troisième volet de notre enquête.

- Drucat (Somme), Reportage

Comme on aurait aimé parler à Michel Ramery ! Oui, on aurait adoré évoquer sa carrière fulgurante, ses splendides succès industriels, sa capacité légendaire à se faire des amis. Hélas. Reporterre a tenté de le rencontrer, mais sans le moindre succès. Il faudra donc faire sans.

Connaissez-vous le storytelling ? C’est l’art intemporel de raconter de plaisantes histoires, mais il a été remis au goût du jour par les services de communication de l’industrie. Tous les groupes d’une certaine taille disposent ainsi d’un récit s’apparentant davantage aux contes pour enfants qu’à la réalité, laquelle est souvent aux antipodes.

Chez Michel Ramery, le roman familial fait de lui un paysan. Comme ses parents l’étaient, il l’est. Peu importe qu’il ait créé sa première entreprise à 23 ans, en 1972, et qu’il ait fait toute sa fortune auprès des villes socialistes du Nord-Pas-de-Calais (voir Reporterre de demain). C’est un croquant. N’a-t-il pas des parts dans la ferme industrielle d’Airaines, qui est pourtant menée par d’autres que lui, dont le chef de projet de la « ferme des 1000 vaches », Michel Welter ?

On peut voir les choses autrement. Quand Michel Ramery dépose en 2011 le dossier commandant l’ouverture de la « ferme des 1000 vaches », il est un grand du BTP (bâtiment et travaux publics). Certes, il n’est qu’un géant régional, mais dans le Nord-Pas-de-Calais, tout lui a fabuleusement réussi. Selon certains calculs, qu’il faudrait sans doute compléter, Ramery aurait remporté depuis 2007 la bagatelle de 772 marchés publics dans seulement trois régions et surtout le Nord-Pas-de-Calais. Dans le même périmètre et sur la même durée, Vinci n’en aurait gagné que 214 et Bouygues 74. Heureux homme, qui taille ainsi des croupières à des mastodontes pesant entre dix et quinze fois son poids dans le secteur de la construction.


- Le siège de l’entreprise Ramery, à Erquinghem-Lys -

L’ascension du parachuté

À quel moment Michel Ramery devient-il réellement puissant en Picardie, et plus précisément dans la Somme, où se trouve la « ferme des 1000 vaches » ? En 2011, il n’est déjà plus un inconnu, et plusieurs communes de ce département lui ont déjà confié des chantiers publics. Dont Abbeville, l’une des sous-préfectures du département, à l’entrée de la baie de Somme. Le maire socialiste, Nicolas Dumont, a été élu en 2008, à l’âge précoce de 31 ans, ce qui a provoqué à l’intérieur du PS (Parti socialiste) un grand nombre de jalousies. Même s’il n’est pas au sens strict un parachuté – il est né à Abbeville -, Dumont a fait sa carrière ailleurs. Au Québec, puis au cabinet de Claude Bartolone quand le président actuel de l’Assemblée nationale était, dans les années 1990, encore maire du Pré-Saint-Gervais (Seine-Saint-Denis).

On peut sans hésiter parler d’une carrière météorique : non seulement Dumont prend en 2008 la ville, mais dans la foulée la Communauté de communes et une vice-présidence du Conseil régional de Picardie. Plus étrange encore, ce jeune loup devient premier secrétaire du PS dans la Somme, et à ce titre, pourvoyeur de tous les postes électifs dans ce département socialiste.

Un bon connaisseur de la vie politique régionale confie à Reporterre : « C’est évidemment Bartolone, qui l’a propulsé ici. Certains évoquent de puissantes manœuvres visant à encercler les barons socialistes du Nord, constamment mis en cause dans différentes affaires, mais je n’y crois pas ».

La rencontre entre Dumont et Ramery demeure pour partie un mystère, et Reporterre aurait aimé en parler directement avec le maire d’Abbeville. Hélas, comme Ramery, Nicolas Dumont a décliné notre invitation. Cela ne saurait empêcher quelques questions, et notamment sur les chantiers accordés à Ramery depuis 2008.


- Nicolas Dumont, maire d’Abbeville -

Des chantiers aux "sommes colossales"

Il y en avait peu avant, et bien plus après, portant sur des sommes importantes.
Stéphane Decayeux, candidat UMP à la mairie d’Abbeville, en mars prochain, ne retient pas ses coups : « Il est clair, dit-il à Reporterre, qu’il y a eu un changement brutal après l’arrivée à la mairie de Nicolas Dumont. Avant 2008, la ville ne traitait pratiquement pas avec l’entreprise Ramery. Et depuis, des gros contrats ont été signés avec elle, comme par exemple la destruction de l’église Saint-Jacques, dans des conditions contestées, ou encore la piscine, qui à l’échelle de notre ville est un énorme chantier ».

À sa manière, l’ancien directeur des services techniques d’Abbeville, Jean-Claude Lavay, confirme : « J’ai le sentiment que des entreprises ont été écartées, et que je sache du moins, les corps de métier présents à Abbeville ne sont plus employés sur les chantiers publics. Dans le même temps, la destruction de l’église Saint-Jacques, décidée pour des motifs d’urgence – et donc, sans appel d’offre – et la piscine, dont le devis est passé de douze millions d’euros sous l’ancienne municipalité à dix-huit millions ont beaucoup fait parler dans la ville. Je reconnais volontiers qu’une partie hôtelière a été ajoutée à la piscine, mais la somme reste colossale pour une ville de moins de vingt-cinq mille habitants ».

Cela attirerait à peine l’œil sans la mise en cause de Nicolas Dumont pour favoritisme. En janvier 2013, le maire est placé en garde-à-vue à la suite à une plainte pour faux, usage de faux et favoritisme. Une entreprise du BTP, EGB (d’Eu, en Seine-Maritime) estime avoir été écartée d’un appel d’offres dans des conditions illégales. En retour, Dumont dépose plainte pour dénonciation calomnieuse, et en novembre, il est blanchi sur le plan pénal, poussant un soupir de soulagement que l’on entend dans tout Abbeville. Le parquet ne faisant pas appel, la relaxe est donc définitive. Très remonté, Dumont fait le 16 décembre une déclaration qui demeure incompréhensible : « S’il y a quelqu’un derrière, il finira sur un croc de boucher ». Exactement les termes employés naguère par Nicolas Sarkozy à propos de Dominique de Villepin et de l’affaire Clearstream.

Qui est visé ? Peut-être le saura-t-on un jour, mais en attendant, le combat judiciaire continue, comme l’explique l’avocat d’EGB, Grégoire Frison : « Je ne peux révéler des éléments du dossier, mais celui-ci justifie pleinement que nous poursuivions la procédure, de manière à obtenir des réparations civiles. Je maintiens qu’il y a eu écriture d’un faux ». Comme on le voit, l’ambiance est excellente.

Ceci expliquant peut-être cela, Nicolas Dumont a visiblement des trous de mémoire. Michel Kfoury, président de Novissen, l’association qui bataille contre la ferme Ramery, est urgentiste à l’hôpital d’Abbeville, et connaît assez bien Nicolas Dumont pour le tutoyer. « Au début de 2012, déclare Kfoury à Reporterre, le maire d’Abbeville nous a reçus et il nous a dit : ’Je connais bien Ramery, et on peut lui faire confiance. C’est l’avenir, l’avenir de l’agriculture, on ne peut rien contre ça’. En vérité, Dumont a tout fait, en sous-main, pour favoriser le projet Ramery. Sans lui, il ne serait jamais passé. Au point de faire de grosses pressions sur le parti socialiste au moment du vote du Coderst ».

Le Coderst est le conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques. Regroupant experts, personnalités qualifiées, élus, services de l’État, il donne un avis obligatoire sur l’ouverture d’installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE), comme la « ferme des 1000 vaches ».

Ce 23 avril 2012, le vote sur cette dernière est sans appel : sur vingt-quatre avis, vingt sont favorables, trois des abstentions, et un seul défavorable. L’unique opposant ne se cache nullement : il s’agit du conseiller général du canton de Roisel, Michel Boulogne. Joint au téléphone, il confirme le fort engagement de Nicolas Dumont en faveur de la ferme Ramery : « Il est certain que Ramery a beaucoup de travaux sur Abbeville, mais cela ne change rien au fait que cette ferme est un mauvais projet pour l’environnement. On voulait que je vote oui au Coderst, mais j’ai décidé en conscience de voter non. Vous savez, j’ai été au parti socialiste toute ma vie, et si je l’ai quitté en 2011, c’est à cause de Dumont, qui est un pur apparatchik. Quand il est devenu le patron du PS dans la Somme, j’ai décidé de ne plus payer mes cotisations, ce qui ne m’empêche pas d’être de gauche ».

Autre élément que l’on qualifiera de troublant : Nicolas Dumont a la mémoire qui flanche. Quand il reçoit une délégation de Novissen, en décembre 2013, son discours a grandement changé. « Il y a deux ans, raconte Kfoury, Ramery était un copain recommandable. Et là, ô surprise, il nous a assuré qu’il ne connaissait Ramery que depuis peu de temps, et qu’il n’avait pas pris assez conscience des nuisances de son projet. Et tout ça à quelques mois des municipales… »

"Risques acceptables de cancers"

Michel Ramery n’a donc pas trop à se plaindre des politiques locaux, mais il ne pensait visiblement pas tomber sur de pareils opposants. Novissen, on l’a déjà dit, est une association d’une rare vigueur, ce qui a dû dérouter Ramery, habitué des contrats publics à la mode du Nord-Pas-de-Calais.

On comprend mieux ainsi l’anecdote suivante : le 12 septembre 2013 dans l’après-midi, Michel Kfoury revient d’une manifestation contre la "ferme des 1000 vaches", qui s’est tenue à Erquinghem-Lys (Nord), siège du groupe Ramery. Dans la nuit qui a précédé, des militants de la Confédération paysanne ont pénétré sur le chantier de la ferme, dégonflé des pneus et provisoirement ôté certains éléments des engins présents. Kfoury a rendez-vous avec une équipe de France 3 sur le chemin de servitude qui longe le chantier de la ferme. Il engage sa voiture, mais Ramery et ses gens, à bord de deux 4X4, sont à l’autre bout. Ramery, à qui tant obéissent, est évidemment hors de lui.

« Ils m’ont bloqué, raconte Kfoury, et j’ai dû descendre. Ramery était dans le premier véhicule avec Welter, son chef de projet. J’ai subi ce que je considère comme des menaces, ce qui me conduit à porter plainte. Ramery s’est mis à hurler : ’Vos copains ont tout cassé chez moi ! Au moindre truc, comme on sait où vous habitez, on débarque et on casse tout aussi’. Ramery est un sanguin, mais surtout, je crois qu’il sent que la situation lui échappe ».

Du côté Ramery, on s’en doute, la version est radicalement autre. Répondant aux questions du Courrier Picard, le quotidien régional, il assure que Kfoury ment. Et son compère Michel Welter enfonce le clou : « Il n’y a eu aucune menace. [Kfoury] était seul. Il a eu la trouille, c’est tout ».

Dernier instantané, qui situe de même la personnalité de Michel Ramery : le 26 septembre 2011, le maire de Drucat convoque une réunion publique consacrée au projet de la « ferme des 1000 vaches ». Michel Ramery et Michel Welter sont présents. Le premier est interrogé sur une phrase figurant dans son dossier demandant l’ouverture. Les risques de cancer liés à l’exploitation seraient « acceptables ». Le sang de Kfoury, médecin, ne fait qu’un tour, et il apostrophe l’industriel en lui demandant ce que cela veut dire. « Un cancer serait acceptable ? Deux ? Trois ? Plus ? » Réponse de Ramery, très sec : « C’est un dossier déclaratif. Je n’ai pas à prouver mes études ».


La suite : De la ferme des Mille vaches à l’affairisme du PS




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Lire aussi : Le Dossier des Mille Vaches et des fermes-usines

Source : Fabrice Nicolino pour Reporterre

Photos :
. Nicolas Dumont au tribunal correctionnel d’Amiens : France3
. Siège entreprise Ramery : Ramery
. Nicolas Dumont : France Bleue

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