Sapins de Noël : excédé par les pesticides, il a tiré au fusil sur une cuve d’épandage

Durée de lecture : 7 minutes

21 décembre 2019 / Gaspard d’Allens (Reporterre)

Un sapin de Noël sur quatre provient du Morvan. Ils y poussent sous perfusion d’engrais et aspergés de produits phytosanitaires. Excédé de voir ses abeilles mourir, Roger a tiré au fusil sur une cuve d’épandage de pesticides traitant les parcelles voisines de chez lui. Son acte a révélé le ras-le-bol des habitants de la région face à cette activité industrielle.

Roger Prigent n’en pouvait plus. Le 14 juin 2019, excédé après des années à ruminer sa colère, il a pris son fusil et tiré dans une cuve d’épandage de pesticide. Cet apiculteur retraité de 67 ans avait déjà subi plusieurs faillites, vu son cheptel mourir et son activité s’écrouler. À cinq reprises en moins de quinze ans. « Là, je suis sorti de mes gonds, dit-il à Reporterre au téléphone. On nous empoisonne. Mes abeilles, c’est ma vie. »

Dans le massif du Morvan, à Marigny-l’Église (Nièvre), ses voisins cultivent des sapins de Noël. Loin de l’image bucolique qu’elles peuvent véhiculer, ces plantations sont devenues intensives. En France, un sapin vendu sur quatre vient de la région. Soit plus de 1,2 million chaque année. Ces champs d’arbres, tracés au cordeau, sont traités comme des parcelles de maïs, arrosés, sous perfusion d’engrais et aspergés de produits phytosanitaires.

« Quand ils épandent des pesticides, le nuage s’étire parfois sur un kilomètre, raconte Roger. Ils utilisent des fongicides, des herbicides, et même du glyphosate. » L’apiculteur habite à quinze mètres de la parcelle. « Ça se passe sous nos fenêtres. On respire tous les résidus toxiques. » Il y a quelques années, Roger a même attrapé un cancer. « Je peux rien prouver mais je suis sûr que c’est lié. À une époque, ils passaient le pulvérisateur toutes les deux semaines. »

Selon l’apiculteur, les pesticides sont responsables de la mort de nombre de ses abeilles.

Marigny-l’Église se situe dans un coin vallonné de la Nièvre, au cœur du parc naturel régional du Morvan. Un comble pour l’apiculteur. « Comment le Parc naturel a-t-il pu cautionner ces pratiques agro-industrielles ? », s’interroge-t-il. Depuis quelques décennies, le bocage s’est transformé. Les élevages de charolais ont cédé la place au sapin. Une culture devenue aussi rentable que la vigne. Elle rapporte dans les 4.000 euros l’hectare.

« À côté de chez moi, les planteurs ont arraché des haies, canalisé des sources et drainé des zones humides. Ils ont même coupé à ras une parcelle de forêt et labouré les prés pour installer leurs sapins, explique Roger. Le terrain est en pente, alors tous les pesticides s’écoulent dans le lac du Crescent. J’ai alerté les autorités, la gendarmerie, le préfet, le conseil général, le député, les organismes de la protection de l’eau, le Parc… Mais personne ne bouge », regrette-t-il.

L’apiculteur se sent esseulé. Il ne pèse pas grand-chose face à ce secteur économique grandissant. Au mois de novembre, à Planchez-en-Morvan, à quelques kilomètres de Marigny-l’Église, une soixantaine de camions partent chaque jour remplis de sapins pour inonder le marché français, les magasins Truffaut, Carrefour ou Bricorama.

« Je vais pas laisser ma famille se faire contaminer »

Au cours d’un énième épandage, l’apiculteur a explosé. « Il était six heures du matin, je me dirigeais vers les ruches et j’ai vu mes voisins dans un tracteur en train de pulvériser des produits phytosanitaires et du soufre. » L’homme a d’abord fait de grands signes, leur a demandé d’arrêter. Sans résultat. « Je voudrais au moins qu’ils me préviennent. Ils ne peuvent pas faire ça impunément. Mes abeilles étaient de sortie. Je ne savais pas si elles reviendraient le soir. »

L’homme est allé chercher son fusil et a tiré dans la cuve remorquée par le tracteur. « Je ne suis pas un illuminé, se défend-il. J’ai tiré simplement sur un morceau de plastique. C’était le seul moyen de me faire entendre, une forme de légitime défense. Je ne vais pas laisser ma famille se faire contaminer. Mon fils vient de s’installer en agriculture biologique juste à côté. »

« En France peu de gens savent que les sapins de Noël sont cultivés de manière industrielle. »

Le 12 novembre 2019, Roger était entendu au tribunal correctionnel de Nevers. Le Morvandiau de 67 ans a voulu transformer ce procès en diatribe contre les pesticides. Mais le président n’a eu de cesse de lui répéter qu’il était là pour répondre de ses actes. « L’audience ne porte pas sur le bien fondé de l’épandage », a-t-il tranché.

Fragilisé, Roger s’est enfermé. Son avocate, Me Élodie Picard, a affirmé au cours du procès que son client n’avait « pas d’autre choix. Soit il se tirait une balle dans la tête, soit il tirait dans la cuve. Heureusement qu’il a tiré dans la cuve ! »

Un mois plus tard, Roger confie à Reporterre avoir songé au suicide. « J’ai failli sombrer », dit-il pudiquement. L’apiculteur a été condamné à six mois de prison avec sursis. Il a l’interdiction d’entrer en contact avec un membre de la société et de porter une arme pendant cinq ans. Il devra également débourser 6.000 euros au titre des préjudices moral et matériel et pour les frais de justice.

« C’est énorme compte tenu de mes faibles revenus, déplore-t-il. Sur quinze ans, après avoir retiré 20 % de perte due à la mortalité naturelle des abeilles, j’estime à 170.000 euros la perte d’exploitation due aux produits phytosanitaires employés par les planteurs de sapins, calcule-t-il. Moi, je n’ai jamais été indemnisé. »

« Le sapin reçoit entre 80 et 100 traitements chimiques dans sa vie »

Localement, cette histoire a fait bouger les lignes. Roger est soutenu par plusieurs dizaines de personnes. Une pétition a été lancée. « On fait circuler une caisse de solidarité. On essaye d’être autour de lui. Je vends ses pains d’épices sur les marchés, raconte Marie-Anne Guillemain, une céramiste membre de l’association locale Adret Morvan. Le but de cette cagnotte : aider l’apiculteur à racheter ses ruches.

Des plantations d’arbres de Noël à Anost (Saône-et-Loire).

L’affaire reflète un sentiment de ras-le-bol plus général exprimé par de nombreux habitants de la région. « En France, peu de gens savent que les sapins de Noël sont cultivés de manière industrielle. On croit tous que c’est naturel et respectueux de l’environnement, mais c’est faux », s’exclame Marie-Anne, également animatrice du livret forêt à la France insoumise.

« En moyenne, un sapin en conventionnel reçoit dix traitements par an. Des fongicides, des herbicides, du glyphosate, énumère Hugo Querol, un professionnel du secteur qui s’est lancé dans le sapin de Noël bio. « L’arbre est coupé entre 8 et 10 ans. Il aura donc reçu entre 80 et 100 traitements chimiques au cours de sa vie. C’est considérable. »

Des hormones de croissance sont également utilisées pour donner du volume au sapin et lui assurer sa forme conique. Or, ces produits ont des tendances cancérigènes. Comme nous l’apprend le parc du Morvan :

Afin d’obtenir une croissance apicale contrôlée des arbres de Noël, des régulateurs de croissance chimique sont parfois appliqués en plus des engrais et pesticides divers. Il s’agit la plupart du temps de molécules inhibant la synthèse des gibbérellines, ces hormones végétales favorisant l’élongation cellulaire. Toutefois, ces produits ne sont pas sans poser un certain nombre de problèmes (…) Du point de vue toxicologique, le daminozide est suspecté de cancérogenèse. »

Quelques scandales ont d’ailleurs éclaté. En 2010, une étude de l’Agence régionale de santé a révélé que des traces de pesticides avaient été retrouvées au niveau d’un captage d’eau potable à Champeau-en-Morvan. Le produit incriminé est du « dichlobénil », un puissant herbicide, possible cancérogène, utilisé dans les monocultures de sapins. La substance a été interdite depuis 2012 mais la pollution est toujours présente localement.

« Aucune enquête sanitaire n’a été faite, dit Hugo Querol. Mais on peut imaginer qu’un sapin, après avoir été coupé, peut continuer à exhaler des substances chimiques, d’autant plus dans une zone confinée, à proximité d’un poêle ou d’une source de chaleur. »

De son côté, Roger milite désormais pour que les traitements chimiques soient interdits à proximité des zones d’habitation. « C’est quand même fou d’en arriver là, pour une belle fête comme Noël. »


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Lire aussi : Pour Noël, adoptez votre sapin... et il vivra l’an prochain

Source : Gaspard d’Allens pour Reporterre

Photo :
. chapo : Chaponost, région lyonnaise. Jeanne Menjoulet/Flickr
. Des plantations d’arbres de Noël à Anost (Saône-et-Loire), au premier plan. wordoflard/Flickr
. Forêt. Pxhere
. ruche. © Marie Anne Guillemain

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