Séralini : « Les OGM nourrissent davantage les cochons des pays riches que les enfants des pays pauvres »

13 juillet 2016 / Entretien avec Gilles-Éric Séralini



Poids des multinationales et des lobbys industriels, utilisations des pesticides, dangerosité du Roundup, OGM « sacralisés »… le professeur Gilles-Éric Séralini développe sa réflexion : comment offrir une alimentation saine aux habitants de la planète par une agriculture durable.

Gilles-Éric Séralini est biologiste moléculaire et professeur à l’université de Caen. Il appartient au comité de pilotage du tribunal international chargé de juger Monsanto, qui se réunira à La Haye en octobre 2016. Il est par ailleurs l’auteur du livre Plaisirs cuisinés, poisons cachés, coécrit avec le chef cuisinier Jérôme Douzelet (Actes Sud).

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Gilles-Éric Séralini.


Reporterre — Que répondez-vous à ceux qui prétendent, qu’à l’avenir, seuls les OGM seront en mesure de nourrir l’humanité ?

Gilles-Éric Séralini — C’est infaisable ! Mais il est vrai que des gens comme Bill Gates se sont reconvertis dans la vente de semences brevetées aux pays pauvres en disant qu’ainsi on pouvait nourrir une partie de l’humanité. De là à nourrir toute l’humanité, c’est autre chose. En fait, 99 % des plantes OGM agricoles, hors coton, sont produites sur le continent américain grâce à des semences brevetées. C’est essentiellement le soja, le maïs et le colza qui ont été développés par huit firmes multinationales, dont Monsanto, qui détiennent les brevets. Le soja et le maïs servent à l’élevage industriel et le colza est principalement destiné à l’énergie et à l’huile. Donc, vous voyez qu’on ne peut pas nourrir le monde avec trois denrées. Par contre, pour le bétail industriel, les éleveurs peuvent avoir oublié l’idée même de l’herbe et le nourrir avec des tourteaux de soja OGM. L’essentiel consiste à faire des plantes qui contiennent des hauts niveaux de pesticides afin de simplifier les méthodes agricoles intensives.


Cela signifie-t-il une rationalisation des méthodes de culture ?

Oui, et tout cela pour nourrir le bétail, et non pas pour produire des plantes de proximité afin de nourrir, de manière variée, une communauté. D’ailleurs, alors que la famine augmente dans les pays pauvres, on surnourrit les animaux des pays riches (vaches, porcs, poulets). Les OGM sont donc destinés à l’agriculture industrielle fondée sur le pétrole.

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Des plants de soja.


Quel type d’agriculture pourrait le mieux nourrir l’humanité ?

Les rapports de la FAO [l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture] montrent que c’est avec une agriculture biologique de proximité et vivrière qu’on pourra le faire.


Donc, les hommes politiques qui affirment que les OGM peuvent nourrir l’humanité de demain sont des menteurs…

Ce sont des gens qui n’ont pas compris, qui sont pris par le système et qui répètent ce qu’on veut bien leur dire. Comme si, en épuisant les ressources, on pouvait concevoir une agriculture durable ! Non, ce n’est pas possible, car c’est une agriculture à fondement de pétrole essentiellement. Avec ces OGM, on nourrit davantage les porcs industriels que les enfants des pays pauvres.


Comment transformer ce système agricole ?

Il faut sortir de l’agriculture à pétrole, c’est-à-dire de l’agriculture extrêmement subventionnée. Ce n’est pas un système durable parce que c’est l’argent de nos impôts qui sert à maintenir le fait qu’une pomme gorgée de 50 pesticides soit moins chère qu’une pomme bio. Olivier De Schutter l’a bien démontré, c’est l’agriculture biologique, vivrière, communautaire qu’il faut promouvoir. L’accent doit être mis sur la polyculture, qui permet d’éviter le parasitisme et les pesticides. Dès que vous faites une grande monoculture, même biologique, elle est attaquée par des parasites.


La polyculture doit-elle être accompagnée de l’élevage ?

Bien sûr ! Dans toutes les fermes, la polyculture appelle l’élevage. Le végétarisme n’est pas bon — pour l’écosystème, j’entends ! Il faut manger de la viande de qualité, mais moins souvent. Les nutritionnistes insistent sur la nécessité d’augmenter la variété dans les régimes non carnés mais cinq fruits et légumes par jour avec des pesticides, ce n’est pas bon ! C’est bien évidemment la qualité des produits qui importe.

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Un exemple de polyculture : lin au premier plan, prairie à gauche, blé à droite.


Doit-on faire une distinction entre le Roundup et le glyphosate ?

Dix ans de mes recherches montrent qu’il est crucial et indispensable de faire cette distinction. Nous avons démontré qu’il y avait des poisons cachés dans le Roundup qui sont mille fois plus toxiques que le glyphosate. La déclaration du glyphosate comme principe actif de toxicité est une fraude de la part de la société Monsanto. La deuxième fraude est de ne pas déclarer les vrais principes actifs de toxicité. On a découvert qu’ils provenaient de résidus de cuves de distillation mal lavées à l’aide de savon provenant de graisse d’animaux nourris avec des produits industriels. Des sociétés produisent des résidus de pétrole oxydés, extrêmement corrosifs, qu’elles vendent d’une part aux compagnies fabriquant des lessives non biodégradables, d’autre part aux entreprises spécialisées dans les extractions de gaz de schiste et enfin comme détergents de pesticides. Ces détergents sont communs à tous les pesticides, ils sont très dangereux et on les a déclarés comme inertes alors que ce sont les vrais principes actifs de toxicité contenus dans le Roundup. Ils ne sont pas testés sur le long terme, de sorte qu’au lieu de tester le réel produit commercialisé, on teste le mauvais produit, c’est-à-dire un des composés que l’industrie déclare comme actif. Le Roundup qui est vendu aux jardiniers et aux agriculteurs est mille fois plus toxique que ce qui est déclaré.


Quelle est la réaction des organisations écologiques ?

Le mythe s’enracine quand deux parties opposées croient en la même chose. Monsanto dit que le Roundup, c’est du glyphosate et Greenpeace ou Générations futures, que j’estime beaucoup par ailleurs, continuent de soutenir que le glyphosate est le principe actif du Roundup. Ces organisations pensent qu’il faut trouver le talon d’Achille de l’autorisation du glyphosate pour arrêter alors qu’en fait, le glyphosate est lui-même le talon d’Achille de la fraude.


À l’origine de l’industrie chimique, il y a le pétrole…

Vous êtes ici à Grande-Synthe concernés par la migration de populations venues notamment de Syrie. Elles ont quitté leur pays en raison de l’épandage de gaz sarin, le gaz le plus toxique du monde jamais connu, inventé comme un pesticide dans la vallée de la Ruhr, en Allemagne, grâce au pétrole importé. C’est l’industrie du pétrole qui a travaillé avec l’industrie de la chimie et l’industrie agroalimentaire pour développer ces produits, lesquels créent aujourd’hui des problèmes de misère et des problèmes politiques. Les gens pensent que toutes ces problématiques sont séparées, or tout est lié. Aujourd’hui des dictateurs achètent des gaz de guerre, des gaz toxiques, à des usines allemandes. S’ils ont été produits en Allemagne, c’est parce qu’il y avait, entre les deux guerres, un centre de production dans la vallée de la Ruhr très bien financé par le gouvernement allemand. C’est ainsi que fût créé le Zyklon B, utilisé dans les camps de concentration. Il est, encore aujourd’hui, le premier insecticide vendu par Bayer. Des produits conçus pour faire la guerre ont été ensuite recyclés dans l’agriculture. Les nitrates, par exemple, étaient les explosifs de la guerre.

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Une raffinerie pétrolière.


Comment lutter contre cette industrie ?

C’est une autre forme de guerre, moyenâgeuse, mise en œuvre par les plus grands princes du monde, qui ne sont plus les princes et les rois mais les 85 entreprises détenant plus de la moitié du PIB mondial. Ce sont les vrais rois de la politique aujourd’hui. Ils financent les Trump et autres que l’on voit pointer ici ou là. Les écarts entre les riches et les pauvres sont plus considérables qu’au Moyen-Âge.

Je voudrais dire encore, au sujet des OGM, que c’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que l’on met en prison des paysans accusés d’avoir fauché des champs. C’est arrivé au Moyen-Âge quand les paysans ne payaient pas leurs taxes et maintenant cela arrive à cause des OGM, qui sont sacralisés. Ces produits toxiques à long terme sont faits pour nous rendre malades. Je ne dis pas que c’est intentionnel mais, ce qui est vraiment intentionnel, c’est le laxisme et le fait de ne pas prendre la réalité de la vie humaine pour une valeur.


La logique de l’argent n’est-elle pas pourtant intentionnelle ?

Oui, bien sûr ! Je ne dénonce pas le fait d’avoir une activité commerciale mais la richesse de ces huit entreprises qui produisent OGM, pesticides et médicaments est supérieure à celle d’un État nation.


Quel regard portez-vous sur les technologies ?

Je suis un biologiste moléculaire, j’adore la génétique moléculaire. J’ai pratiqué des OGM, j’ai déposé un brevet sur un nouveau médicament contre le cancer du sein. Au départ, je suis passionné par tout ce qui permet de comprendre le vivant. La technologie, c’est comme un couteau, il vous aidera à couper votre viande ou vos légumes mais vous pouvez aussi vous en servir pour tuer votre voisin. Au départ, la technologie n’est pas censée être orientée mais elle le devient très vite en raison des pouvoirs très concentrés détenus par les multinationales.

D’autre part, les États laxistes n’exigent pas la transparence sur l’évaluation des produits. Aujourd’hui encore, le ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, déclare, dans des émissions de télévision comme Cash Investigation, que l’État assurera la transparence mais il n’est pas transparent au sujet des lieux où sont vendus et répandus les pesticides en France et il n’est pas transparent non plus sur les dossiers, placés entre ses mains, concernant l’évaluation sanitaire de ces pesticides. Et quand nous lui disons que l’on va rendre tout cela transparent, l’État nous menace de poursuites judiciaires. Le Directeur de la santé dit, les yeux dans les yeux, au président du Criigen (Comité de recherche et d’information indépendantes sur le génie génétique), auquel j’appartiens, que ces coformulants de pesticides posent un problème mais qu’on ne peut rien faire car les lobbys sont trop influents à Bruxelles. Bruxelles a bon dos, car Bruxelles est l’émanation de nos gouvernements. Nous sommes dans un système qui est perverti par le manque de transparence.

- Propos recueillis par Didier Harpagès à Grande-Synthe (Nord)


- Plaisirs cuisinés ou poisons cachés. Dialogue entre un chef et un scientifique, par Gilles-Éric Séralini et Jérôme Douzelet, Actes Sud, 216 p., 19,8 €.




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Lire aussi : « L’agriculture biologique peut nourrir le monde »

Source : Didier Harpagès pour Reporterre

Photos :
. portrait : © Didier Harpagès/Reporterre
. polyculture : Wikipedia (Urban/CC BY-SA 3.0)

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