Seuls 4 % des cancers liés aux expositions industrielles ? « Un chiffre construit sur un manque colossal de données »
Une scientifique mène des recherches contre le cancer (illustration). - © Lukas Kabon / Anadolu Agency / Anadolu via AFP
Une scientifique mène des recherches contre le cancer (illustration). - © Lukas Kabon / Anadolu Agency / Anadolu via AFP
Des milliers de composés chimiques sont mis sur le marché en étant pas ou peu testés sur leurs risques cancérogènes, explique le chercheur au CNRS Valentin Thomas. Il blâme le poids des industriels et le manque de données.
Du cadmium dans les céréales du petit déjeuner, des PFAS dans l’eau potable, des additifs alimentaires dans les viandes transformées… Chaque mois ou presque, de nouvelles expositions à des cancérogènes sont dévoilées et occupent la Une des journaux. Dès lors, se pose une question : comment la cancérogénicité des composés chimiques en circulation est-elle évaluée ?
Auteur de Classé cancérogène (Presses de Sciences Po, 2025), le sociologue et politiste au CNRS Valentin Thomas enquête depuis dix ans sur les institutions chargées de ce processus. Il décrit à Reporterre le peu d’exigences entourant la mise sur le marché de nouvelles substances, et le poids des lobbies industriels.
Reporterre — Seuls 4 % des cancers advenus en France en 2015 seraient attribuables aux expositions industrielles, d’après une étude de l’Institut national du cancer (Inca) et du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), relayée par Santé publique France. En comparaison, l’alcool et le tabac seraient eux à l’origine de 28 % d’entre eux. Que vous évoque un tel écart ?
Valentin Thomas — Ces chiffres sont régulièrement utilisés par des acteurs et des actrices scientifiques mais aussi politiques. Plus encore, ils orientent les politiques de recherche, mais également les politiques publiques de prévention. Il faut donc les prendre très au sérieux.
Alors comment ont-ils été élaborés ? Afin d’estimer la fraction attribuable aux expositions industrielles, les auteurs et autrices du rapport se sont appuyés sur les données à disposition pour savoir quelles substances introduire dans leurs calculs.
Étant donné les propriétés de la maladie et l’état des connaissances, l’exercice est difficile. Deux critères ont notamment guidé leur choix : que l’on dispose de données d’exposition au travail et hors travail, et que le CIRC considère un niveau de preuve suffisant ou limité chez les humains.
Résultat : une quarantaine de produits chimiques seulement ont été considérés. Au regard du nombre de composés chimiques existants, auxquels les personnes peuvent être exposées, c’est très peu. Pour donner un ordre de grandeur, les derniers recensements parlent d’à peu près 350 000 composés en circulation au niveau mondial.
Malgré les précautions statistiques, on comprend dès lors que ce chiffre de 4 % de cancers attribuables aux expositions industrielles est construit sur un manque colossal de données et sur des arbitrages inhérents à la fabrique du chiffre.
Les firmes sont-elles toutefois tenues de prouver la non-cancérogénicité de leurs nouvelles substances, avant leur mise sur le marché ?
Dans l’Union européenne, les obligations pour les industriels en matière d’information au moment de la mise sur le marché dépendent du volume annuel auquel la marchandise est produite ou importée. Il s’agit là d’un compromis historique et assez conflictuel entre un principe de laissez-passer et un principe plus préventif.
Les tonnages les plus faibles et intermédiaires ne sont contraints soit à aucun test de cancérogénicité, soit à des tests rapides visant certains indicateurs de cancérogénicité seulement. Ce qui a clairement pour répercussion de laisser passer des toxiques sous les radars.
Seule la fabrication ou l’importation à plus de 1 000 tonnes par an rend obligatoire les études sur des animaux vertébrés, qui permettent de manière plus poussée la recherche de potentiels effets cancérogènes sur les humains. Ça représente à peu près un dixième des substances enregistrées à l’heure actuelle par les autorités européennes. Et encore !
Comme des pans entiers de composés sont exemptés d’enregistrement, ce chiffre est une surestimation. C’est très difficile, voire impossible, de déterminer le nombre de substances en circulation.
Il faut bien comprendre que ces procédures réglementaires sont le fruit de négociations très politiques, sur ce qu’il est souhaitable ou non de fabriquer et de vendre, ce qu’il est possible ou non de relâcher dans la nature. Mais ces négociations se déroulent sur des terrains techniques, avec un coût d’entrée considérable, qui excluent de fait beaucoup de groupes sociaux et les personnes qui les représentent.
Qui réalise les tests évoqués, et qui en analyse les résultats ?
A fortiori, aucun établissement de recherche indépendant n’est en capacité de tester de sa propre initiative des produits qui ne sont pas encore sur le marché. Beaucoup de ces études sont donc réalisées ou commanditées par les firmes elles-mêmes. Et les données qui en découlent sont souvent confidentielles et en large part appréciées à huis clos. Ce qui a fait l’objet de beaucoup de tensions.
Dans bien des cas, seuls les résultats sont rendus publics. Or, n’avoir que les résultats des études ne permet pas du tout aux observateurs et observatrices extérieurs d’apprécier la valeur des travaux menés.
En privant ces personnes de la manière dont l’étude a été conduite, de la méthodologie et tout un tas de choses, ces politiques de confidentialité privent de la possibilité de s’assurer de la robustesse du résultat.
Ces faibles exigences réglementaires illustre une politique européenne visant à considérer une nouvelle substance innocente jusqu’à preuve du contraire. Avec des répercussions qui sautent aux yeux, dès qu’on s’aperçoit — parfois des décennies après une autorisation de mise sur le marché — que la population a été largement contaminée.
Oui. Les PFAS, ces polluants dits éternels, en sont un cas d’école. Chaque jour, on mesure un peu plus l’ampleur de l’exposition à ces milliers de composés différents, utilisés depuis la moitié du XXᵉ siècle dans un nombre croissant d’industries.
Leur toxicité est avérée pour certains, et inconnue ou suspectée pour la majorité d’entre eux, mais elle était pourtant invisible jusque-là dans les systèmes réglementaires.
Cette invisibilité n’a pas nécessité un travail intensif, constant et réitéré de la part des représentants des groupes patronaux ou des politiques publiques productivistes. Il a suffi de mettre en place des normes sanitaires qui leur soient favorables, et qui ne rendent pas obligatoires les tests ou l’enregistrement même de certaines substances, comme les composés polymériques. Une fois ce règlement mis en place de manière routinière, il ne reste plus qu’un ensemble de normes techniques… Et les rapports de pouvoir, eux, sont effacés.
Ce n’est qu’à partir des années 2000 que des scientifiques ont commencé à soupçonner un lien entre deux de ces composés et le développement de cancers. Est-ce que ça signifie que les milliers d’autres ne constituent aucun risque pour la santé ? Pas du tout. Simplement que nous ne possédons pas de données pour les évaluer.
Heureusement, pourrions-nous penser, des comités d’experts indépendants de l’industrie évaluent, a posteriori de leur mise sur le marché, les substances sur lesquelles des soupçons existent. Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) est l’un d’eux.
Le CIRC, qui est une agence scientifique de l’Organisation mondiale de la santé, produit depuis les années 1970 des rapports critiques sur la cancérogénicité des expositions humaines. On appelle cela des monographies : ce sont des documents écrits qui synthétisent la littérature savante sur X ou Y exposition, pour la classer comme « cancérogène », « probablement cancérogène », « possiblement cancérogène » ou « inclassable ».
Aujourd’hui, les classifications du CIRC font autorité dans le champ scientifique. C’est relativement indiscutable. Elles sont un pilier de la prévention du cancer et se sont illustrées sur des dossiers historiques comme l’amiante, les fumées de moteurs diesel, le glyphosate et le benzène.
Seulement, leur capacité à être converties en décisions de santé publique a été progressivement domestiquée. Elles n’ont aucun pouvoir contraignant formel. Leur poids n’est pas inscrit dans des règlements. Il dépend essentiellement des rapports de forces en présence.
Par ailleurs, étant donné qu’elles ne sont élaborées qu’à partir de données scientifiques publiées, elles arrivent nécessairement après un historique d’expositions humaines plus ou moins long.
Le CIRC est-il toutefois en capacité de classer toutes les substances chimiques mises sur le marché ?
Loin de là. Le CIRC, comme les autres comités d’expertise, est totalement saturé. Depuis le début de ses monographies en 1971, il a classé un peu moins de 1 100 expositions, sur plus de 350 000 composés en circulation, comme je l’expliquais précédemment. Il a beau représenter l’excellence scientifique, même s’il voulait évaluer tous les composés, ce serait littéralement impossible.
Pourquoi ? Déjà, parce qu’il manque cruellement de données. Ensuite, parce que c’est extrêmement long et laborieux d’évaluer une exposition. Et ça l’est de plus en plus avec l’évolution des exigences des critères d’expertise.
« Elle réévalue davantage d’anciens dossiers qu’elle n’en ajoute de nouveaux »
L’institution est passée de quelque 400 nouvelles évaluations dans les années 1970 à moins d’une centaine dans les années 2010. Depuis une quarantaine d’années, elle réévalue davantage d’anciens dossiers — pour les actualiser — qu’elle n’en ajoute de nouveaux.
Résultat : à peu près 80 % des expositions évaluées par le CIRC l’ont été avant les années 2000, soit il y a presque trente ans. Et entre-temps, le nombre de composés chimiques sur le marché a lui augmenté.
Près de la moitié des expositions évaluées par le CIRC ont été considérées comme « inclassables ». L’institution cible pourtant celles sur lesquelles des soupçons de cancérogénicité existent. Alors comment expliquer un tel taux de « coups d’épée dans l’eau », comme vous les appelez ? Les lobbies de l’industrie ont-ils quelque chose à voir là-dedans ?
La première possibilité, c’est l’absence ou l’insuffisance des données. Mais ça peut aussi être l’inverse, à savoir un trop-plein de ressources. Car dans ce cas précis, si les résultats sont contradictoires, ils peuvent en quelque sorte s’annuler.
Les scientifiques qui peuplent ce genre de commissions préfèrent les faux négatifs — c’est-à-dire la substance n’est pas classée cancérogène alors qu’elle aurait pu l’être — aux faux positifs — la substance est classée alors qu’elle n’aurait pas dû l’être.
Cette vision est plus conforme à la prudence scientifique et aux logiques du scepticisme scientifique. En revanche, elle n’est pas nécessairement conforme à la prudence politique. Et c’est précisément sur la confusion entre ces deux logiques que la fabrique du doute prospère.
Des industriels vont chercher à inonder le champ scientifique d’études afin de créer des controverses pour dissuader les comités d’expertise de classer leur substance comme « cancérogène »… et donc faire perdurer leur commercialisation. Cela ne fonctionne pas toujours, mais leur stratégie consiste davantage à exploiter et infléchir les règles du jeu, même si des cas avérés de corruption pure et simple existent et ont été documentés.
Et même lorsque le CIRC parvient à affirmer la cancérogénicité d’une substance, cela ne garantit pas pour autant que les gouvernements l’interdisent.
Ce qu’il faut avoir en tête, c’est que le CIRC est un comité d’expertise parmi d’autres. On peut notamment citer le National Toxicology Program aux États-Unis, l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA), ou encore à l’échelle française, l’Anses.
Ces commissions ont différents poids, différentes façons de classer et de considérer les preuves. Tout cela crée une compétition pour le monopole de la définition légitime de ce qu’est une substance cancérogène.
Et c’est de cette compétition que certains acteurs et actrices spécialistes des agences réglementaires tirent profit, notamment dans le cas des industriels. En mettant en concurrence les évaluations des différents comités, il est possible de négocier la valeur politique d’une expertise scientifique.
Le cas du glyphosate l’illustre parfaitement. En 2015, le CIRC a classé l’herbicide comme « probablement cancérogène ». Seulement, en parallèle, d’autres institutions ont relativisé cette classification en prenant en considération d’autres études.
Par ailleurs, le CIRC ne parlait que des propriétés intrinsèques de la substance, et non des circonstances d’exposition. Cette distinction permet de réguler par les seuils d’exposition. C’est la logique dominante aujourd’hui, quand bien même la pertinence de ces seuils est controversée. Résultat, en 2023, la Commission européenne a malgré tout autorisé pour dix années supplémentaires l’utilisation du glyphosate.