Sivens : des journalistes de Reporterre portent plainte contre l’homme à la tronçonneuse

13 mars 2015 / Isabelle Rimbert (Reporterre)



Pendant plusieurs jours, des partisans du barrage de Sivens ont pu bloquer les accès de la Zad du Testet et menacer les journalistes ou les zadistes. Ces actes ont été commis sous l’œil passif des gendarmes. Directement menacés, des journalistes de Reporterre ont porté plainte.

Les violences et tentatives d’intimidation de la part de pro-barrages à l’égard des opposants, ainsi qu’à l’égard de certains journalistes, n’ont fait qu’augmenter lors de la semaine précédant l’évacuation de la zone. Constitués en milices, ces personnes ont agi en dehors de toute légalité sans que quiconque n’ y trouve à redire, et ce depuis des mois. Comment dénoncer des exactions lorsqu’elles sont commises avec l’accord tacite et sous le nez de représentants de "l’Etat de droit" ?

Nous avons décidé de porter plainte contre l’homme à la tronçonneuse (que l’un d’entre nous a photographié), comme peuvent le faire toutes les personnes ayant subi violences, dégradations de biens, agressions physiques et harcèlement de la part des pro-barrages.

Rappelons les faits que nous avons déjà rapportés dans Reporterre.

Arrivés à trois journalistes près de la Zad du Testet, dans le Tarn, le jeudi 5 mars à 17 h, nous cherchions un point d’entrée afin d’accéder à la Zad, bouclée de toutes parts en cette semaine sous haute tension.

Au niveau de la Maison de la forêt de Sivens étaient postés trois fourgons de gendarmes mobiles contrôlant les accès. Les gendarmes nous ont fait signe d’arrêter le véhicule, puis ont demandé à voir les cartes de presse. Juste devant nous, autour d’un feu de camp, se trouvait une dizaine de pro-barrages, qui nous ont paru avinés. L’un d’eux était muni d’une tronçonneuse. Il s’est approché, a allumé l’engin et l’a brandi en nous invectivant, alors que ses collègues entouraient la voiture en s’esclaffant. A aucun moment, la tronçonneuse n’a été saisie par les forces de l’ordre, pourtant bien présents.

Un pro-barrage a ouvert le coffre de la voiture et s’est emparé du matériel de protection qui s’y trouvait (casque, lunettes), tandis qu’une autre personne ouvrait la portière arrière droite avec l’intention manifeste d’inspecter l’intérieur du véhicule.

S’en est suivie une discussion entre un gendarme et un agriculteur qui hurlait : "Ici c’est une zone de non droit, on fait ce qu’on veut". Ce à quoi le gendarme n’a rien répondu, et nous a rendu les affaires dérobées avant de nous laisser partir.

A quelques kilomètres, la route D999 croise une entrée de la Zad. Dans le champ desservi par la route, un face à face tendu opposait une centaine de pro-barrages armés de bâtons ou de barres de fer, et des zadistes surveillant une barricade. Entre les deux groupes se tenait un cordon de gendarmes.

Nous sommes restés un moment sur place, avant de devoir traverser le groupe de pro-barrages pour retourner vers la route. L’un d’eux a crié : "Prends-lui son appareil". Un très jeune homme muni d’une barre de fer a alors bondi sur moi et tenté d’attraper mon boitier. Je l’ai vivement repoussé, un de mes confrères est venu en renfort, et après une bousculade, nous avons pu quitter les lieux.

Cette scène s’est déroulée en présence et sous le regard de gendarmes postés à quelques mètres, qui n’ont pas fait un pas en ma direction pour éviter que l’agression ne dégénère. Au "check point" suivant, des voitures de gendarmerie ainsi que des véhicules de tourisme étaient garés des deux côtés de la route. Impossible de passer.

Nous avons arrêté la voiture, et c’est un pro-barrage qui a demandé à vérifier les papiers d’identité et les cartes de presse. Interloqués, nous avons refusé, et c’est finalement un gendarme qui a procédé au contrôle.

« Violences avec usage d’une arme sans ITT »

Le lundi 9 mars, mes deux confrères journalistes Gaspard Glanz et Louis Witter, ainsi que moi-même, avons déposé une plainte contre l’homme à la tronçonneuse à la gendarmerie de Gaillac, qualifiée juridiquement de "violences avec usage d’une arme sans ITT" (incapacité totale de travail). Elle sera transmise au procureur de la République au Tribunal de grande instance d’Albi.

- Le procès-verbal de dépôt de plainte :

Elle s’est vue menacée par des hommes armés de bâtons

Les infractions dont nous avons été témoins ne sont qu’une infime partie de ce qui s’est déroulé quotidiennement dans et aux alentours du périmètre de la Zad. En effet, le blocus de la zone décrété par les pro-barrages la semaine précédant l’évacuation (qui s’est déroulée vendredi 6 mars) a donné lieu à de nombreuses agressions envers des zadistes ou des sympathisants. Certaines ont abouti à un dépôt de plainte, portée par l’avocate Claire Dujardin.

Me Dujardin mentionne le cas de jeunes femmes retenues enfermées dans leurs voitures pendant plus d’une heure et menacées. Ou celui d’un homme blessé par les éclats d’une vitre de la voiture dans laquelle il se trouvait, cassée par des pro-barrages. Ou encore cette femme, au volant de son véhicule, poursuivie sur plusieurs kilomètres. Une fois rattrapée, elle s’est vue menacée par des hommes armés de bâtons, qui s’en s’ont pris aux vitres de sa voiture.

Une autre plainte pour séquestration est également en cours de dépôt : elle concerne les membres d’une famille riveraine de la Zad, très investis dans la lutte contre le barrage, empêchés de quitter leur domicile pendant quatre jours.

Enfin, le lendemain de l’expulsion, des opposants venus récupérer leur véhicule ont vu un camion benne aux plaques minéralogiques cachées sortir de la Zad, rempli d’affaires personnelles. Selon ces témoins, un groupe de pro-barrages a lancé au sol le contenu de la benne en un énorme tas avant d’y mettre le feu. Une des opposantes a alors pris des photos. Des gendarmes sont arrivés et un pro-barrage a crié : "C’est elle". Un gendarme dont le matricule a été relevé a alors tenté d’arracher son téléphone à la jeune femme qui s’est défendue. Elle a également décidé de porter l’affaire en justice.

« Ils ont commis des infractions en présence des gendarmes, restés passifs »

Pour Me Dujardin, "c’est comme si l’Etat avait abandonné une partie de son rôle pour laisser la place à des milices privées qui prétendent incarner l’ordre public. On constate l’absence de poursuites à l’endroit des pro-barrages pendant toute la semaine du blocus, bien qu’ils aient commis des infractions en présence des gendarmes, restés passifs. Dans cette affaire, il y a clairement deux poids, deux mesures : ces agriculteurs qui participaient à des attroupements n’ont pas fait l’objet d’interpellation. Personne ne leur a intimé l’ordre de se disperser, alors que le 6 mars, dix-sept opposants ont été interpellés pour ’participation à un attroupement malgré sommation de se disperser’. Pourtant, on est dans le cas de personnes qui habitent depuis plusieurs mois sur le site, ce qui questionne la notion même d’attroupement."

L’avocat du barreau de Toulouse poursuit : "Il ne faut pas laisser passer cela. L’Etat de droit est en danger lorsqu’on laisse des milices faire régner l’ordre en présence de gendarmes".

Me Dujardin conseille de signaler les infractions commises sous le regard de gendarmes ou policiers qui ne sont pas intervenus, auprès du défenseur des droits. Une des missions de celui-ci consiste à contrôler le respect de la déontologie de la sécurité par les forces de l’ordre.




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Lire aussi : Armé d’une tronçonneuse, le milicien FNSEA hurle : « Ta gueule, salope

Source : Isabelle Rimbert pour Reporterre

Photo : Gaspard Glanz

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