Soldes : « En Europe on vend des produits issus du travail forcé des Ouïghours »
Manifestation à Paris contre le génocide ouïghour, en octobre 2021. - © Xose Bouzas / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Manifestation à Paris contre le génocide ouïghour, en octobre 2021. - © Xose Bouzas / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Zara, Levi’s, H&M... De nombreuses marques continuent de vendre des vêtements issus du travail forcé des Ouïghours. L’Europe est même au cœur de ce business, explique la sociologue Dilnur Reyhan.
Dilnur Reyhan est sociologue et enseignante à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). Elle est aussi présidente de l’Institut Ouïghour d’Europe.
Reporterre — Alors que les soldes débutent le 10 janvier, il est probable que des articles vendus à cette occasion soient issus du travail forcé des Ouïghours : trente-neuf marques (Zara, Levi’s, H&M, etc.) continuent d’importer en Europe des vêtements fabriqués par des membres de cette minorité chinoise [1], d’après un récent rapport commandé par le groupe socialiste du Parlement européen. Que cela vous inspire-t-il ?
Dilnur Reyhan — À partir de mars 2020, nous avons mené avec Raphaël Glucksmann [eurodéputé également à l’initiative du rapport] une campagne contre les marques vendant des vêtements fabriqués dans ces conditions. Certaines s’étaient engagées à couper tout lien avec les entreprises chinoises ayant recours au travail forcé des Ouïghours. Je pense que le but de ce nouveau rapport était, entre autres, de vérifier si cela avait été suivi d’effets. Au final, ça n’a pas été le cas : malgré les promesses, certaines marques ont continué de s’enrichir grâce à la politique génocidaire de la Chine.
Que cela traduit-il des droits humains dans l’industrie textile ?
Il vise trente-neuf marques qui sont toutes issues de l’industrie textile et qui, de fait, se moquent totalement des droits humains. Cela étant dit, le travail forcé des Ouïghours ne concerne pas que cette industrie. On peut citer par exemple celle des énergies renouvelables. Des rapports ont déjà montré que l’industrie chinoise des panneaux solaires, qui a envahi l’Europe, est directement liée au travail forcé des Ouïghours. À l’heure du greenwashing mis en œuvre par la Chine, le travail forcé des Ouïghours ne va pas s’arrêter.
« L’Europe est devenue le paradis des produits issus du travail esclavagiste de la Chine »
On peut aussi citer les industries de la tech, de la surveillance, etc. L’entreprise chinoise Hikvision, très implantée en France, fournit par exemple des drones et des caméras : le gouvernement chinois a eu recours à cette société afin de surveiller les Ouïghours, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur des camps au Xinjiang. Malgré cela, l’Europe ne fait strictement rien.
Le rapport note que « les politiques européennes ne protègent pas ses consommateurs vis-à-vis du fait de ne pas acheter des produits issus du travail forcé des Ouïghours ». Que demandez-vous à l’Union européenne ?
Ce qui est affligeant est que l’Europe se dit le dernier rempart pour les droits humains dans le monde, alors qu’en réalité elle est devenue le paradis des produits issus du travail esclavagiste de la Chine.
Elle est par ailleurs le dernier marché pour ces produits dans les démocraties : le Canada et les États-Unis ont interdit en 2021 les importations en provenance du Xinjiang. Celles-ci ont été réorientées vers le marché européen, qui a accueilli à bras ouverts les produits désormais interdits par les Américains. La position lâche de la Commission européenne ne fait donc que favoriser l’économie chinoise, qui dépend pour une bonne partie du travail forcé des Ouïghours. Elle est donc aussi responsable de la situation.
Nous demandons donc à l’Union européenne une loi a minima aussi sévère que celle des États-Unis : que les entreprises qui importent des produits issus du travail forcé des Ouïghours soient sanctionnées, et que les marchandises soient saisies. Hélas, les propositions formulées à ce propos en septembre 2022 par la Commission européenne étaient très vagues, avec rien de concret [2].
Quelle est la situation des Ouïghours aujourd’hui ?
Depuis le début de la guerre en Ukraine en 2022, puis la guerre Israël-Palestine fin 2023, la question ouïghoure a été extrêmement invisibilisée, ce qui n’a fait que profiter à la Chine. L’attitude incroyable de l’Occident, qui soutient aveuglément le gouvernement israélien de Benyamin Netanyahou, n’a fait que renforcer la Chine : celle-ci s’est vantée de protéger les Palestiniens et les musulmans, alors même que, depuis sept ans, elle mène un génocide contre un peuple musulman [les Ouïghours]. La situation est désastreuse, tant pour les droits humains que pour la démocratie.
Par ailleurs, depuis 2023, la Chine paie des influenceurs pour dire que tout va bien, multiplie les visites Potemkine, a annoncé que la région ouïghoure allait devenir le premier spot de tourisme mondial devant la France… De cette manière, elle met en œuvre une politique de normalisation du génocide des Ouïghours.