Sur le Larzac, l’autoroute pollue les eaux

15 février 2016 / Grégoire Souchay (Reporterre)



En Aveyron, sur le causse du Larzac, les habitants s’inquiètent des pollutions provoquées par l’autoroute A75. L’enjeu est majeur car le sous-sol du causse est directement relié aux sources qui alimentent les vallées environnantes.

- Le Caylar (Hérault), correspondance

« Au début on n’a même pas fait le lien avec l’autoroute. » Mickael Picaud n’en revient toujours pas. En 2008, ce spéléologue professionnel visite un aven sur le plateau du Larzac à la limite entre Aveyron et Hérault. Surprise : des détritus dans et autour du trou.

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Déchets dans et autour de l’aven des Résines, près du bassin 44 de l’A75.

Plus haut, une tranchée monte jusqu’à un bassin, le numéro 44, au bord de l’autoroute A75. « Il avait l’air abandonné », raconte le spéléologue : tissu protecteur déchiré, restes de déchets et une masse liquide peu ragoûtante. Les recherches se poursuivent et, bientôt, d’autres bassins dans le même état sont repérés le long de l’autoroute. C’est à l’exploitant qu’il faut s’adresser pour en savoir plus : la direction interdépartementale des routes du Massif central (DIR-MC). Hormis le viaduc de Millau, l’A75 est gérée publiquement et reste gratuite entre Clermont-Ferrand et Béziers. Selon Max Beaumevieille, responsable d’exploitation pour l’Aveyron et l’Hérault à la DIR-MC, « il s’agit de bassins de décantation – il en existe une soixantaine en Aveyron – qui doivent être capable de traiter à la fois les pollutions chroniques et accidentelles ». Problème : ces bassins sont aussi anciens que l’autoroute, construite au début des années 2000, et ils sont défaillants.

 Bureau de doléances

Après avoir été interpellé par les spéléologues et d’autres voisins de la zone, en novembre 2014, le parc naturel régional des Grands Causses fait remonter l’information au préfet. En réponse, quatre mois plus tard, le représentant de l’État précise qu’un diagnostic exhaustif a été réalisé en 2011 et qu’un programme d’amélioration d’itinéraire (PAI) a été lancé par la direction interdépartementale des routes du Massif Central pour remettre en état près de soixante bassins, avec des travaux prioritaires sur quatre bassins, dont le 44, d’ici à la fin 2016.

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Réponse de la préfecture à l’interrogation du parc naturel régional des Grands Causses.

La DIR Méditerranée, chargée des travaux, nous confirme que, dès l’origine, ces bassins ont été conçus pour n’absorber qu’une partie de la pollution, en laissant les masses lourdes se déposer au fond (métaux lourds, notamment), en retenant les dépôts de surface (huiles, hydrocarbures…). Le reste est rejeté dans son « exutoire naturel », c’est-à-dire l’aven le plus proche.

Pas de quoi rassurer les riverains, qui ne sont jusqu’ici pas tenus au courant de la conduite des travaux. Le 17 décembre 2015, ils décident de boucher symboliquement avec des pierres le caniveau qui relie le bassin 44 à l’aven des Résines.

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La tranchée vers l’aven des Résines a été bouchée par les manifestants.

L’action rencontre un fort écho au niveau local. Une réunion est organisée par la DIR-MC le 13 janvier dernier avec élus locaux et riverains engagés pour informer sur les travaux entrepris.

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Max Beaumevieille, de la DIR-MC et Frédéric Autric, de la DIR Méditerranée, le 13 janvier dernier.

Sauf que cette réunion se transforme rapidement en bureau de doléances et permet aux riverains d’enfin exprimer directement leurs inquiétudes. En face, aucun des problèmes soulevés n’est nié, au contraire, mais on comprend rapidement que les travaux ne consistent qu’en la remise en état des bassins existants, pour un montant de 4,8 millions d’euros sur cinq ans. Mais aucun investissement supplémentaire n’est prévu. « Même si ce n’est pas une Ferrari, ce n’est pas non plus une 2CV », soutient, avec humour, Frédéric Autric, adjoint au service d’ingénierie routière à la DIR Méditerranée, chargée de la maîtrise d’œuvre, tout en laissant entrevoir l’état désastreux dans lequel se trouvait le bassin avant les travaux : vannes de fermeture inopérantes, aucune lame d’eau de fond, absence de grille bloquante pour les bouteilles en plastique, etc.

Présentation des travaux par Frédéric Autric.

Les réactions sont plus que mitigées. « C’est le minimum, ce serait bien d’aller au-delà », estime Maryse Roux, maire de la commune de La Couvertoirade. Robert Calazel, exploitant sur le terrain voisin, est plus radical : « J’en viens à me demander si ces bassins, qui concentrent la pollution, ne servent tout bonnement pas à rien. » « C’est pour cela que nous sommes là, reprend Mickael Picaud, et ce n’est pas contre la DIR, nous savons que tout cela est politique. » À l’exception de maires et des conseillers municipaux, ni élus ni la police de l’eau n’étaient présents à cette réunion du 13 janvier. Joint par la suite, Christophe Laborie, président de la communauté de communes Larzac Templiers et du syndicat des eaux potables du Larzac, nous relate : « Dès que le problème a été connu, nous avons alerté les services de l’État concernés. Nous restons vigilants », conclut-il, en soulignant bien : « On ne peut pas se permettre de risquer une pollution de l’eau potable. »

« Le milieu karstique est considéré comme extrêmement vulnérable aux pollutions »

La question de l’eau est particulièrement sensible sur le Larzac : karstique, ce causse calcaire s’érode facilement : l’eau qui tombe sur le plateau s’infiltre très rapidement en sous-sol et ressort dans les vallées, où elle est parfois captée pour l’eau potable. « Il y a une vraie difficulté entre la taille des bassins hydrologiques et la vitesse surprenante à laquelle l’eau circule, dans un milieu particulièrement vulnérable », convient Renaud Rêche, responsable du service eau et biodiversité à la préfecture de l’Aveyron. Ce « policier de l’eau » certifie que, pour la population, « le risque de pollution est très faible, il s’agit de quantités peu importantes. De plus, l’eau est régulièrement contrôlée et les résultats sont conformes aux normes ». Une affirmation confirmée par les relevés de l’Agence régionale de santé.

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Le bilan 2014 de la qualité de l’eau du Larzac de l’ARS.

Mais les bassins de décantation, aujourd’hui obsolètes, étaient une solution déjà inadaptée au moment même de leur création. « Ils ont peut-être été fait un peu hâtivement, du provisoire qui dure », selon M. Rêche. Sauf qu’au moment même de la construction de l’autoroute, dès 2004, dans le livre Autoroute et aménagements : interactions avec l’environnement (PPUR), des experts avaient déjà pointé le problème : « Le milieu karstique est considéré comme extrêmement vulnérable aux pollutions à cause des avens et des rivières souterraines. » Et de suggérer ou bien « un tracé alternatif », avec le coût et le temps que cela aurait représenté, ou bien le tracé prévu avec « des mesures de protection permanente » tout au long du tracé, dont les bassins de décantation qui sont mis en cause aujourd’hui. Mais les experts précisaient également que : « Ce dispositif ne semble pas adapté à la problématique des aquifères karstiques. » Et d’anticiper le problème des épisodes cévenols de pluies torrentielles trop importantes et trop fréquentes avec « l’injection dans l’aquifère de volumes d’eau polluée importants ». Déjà, en dehors du contrôle de la qualité de l’eau aux stations de captage, rien n’est envisagé pour traiter la pollution à la source.

« Le sol est creusé dans tous les sens en dessous » 

Depuis, le parc naturel régional des Grands Causses a montré à quel point le sous-sol des causses était directement relié aux sources, y compris d’eau potable, des vallées voisines, comme l’explique Laurent Danneville, hydrogéologue : « On a découvert des circuits inconnus, des bassins beaucoup plus grands que la topographie des cours d’eau. »

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Carte finale de l’étude hydrographique menée par le parc naturel régional des Grands Causses.

Pour les habitants du Larzac, rendez-vous est donné « au cours du premier semestre 2016 » pour une grande réunion pour « mettre tous les problèmes sur la table », indique Max Beaumevieille. Quittant le bassin 44, Mickael Picaud nous conduit plus loin, au niveau d’un autre ouvrage. Et cette fois, au cœur même du bassin, déjà en piètre état, nous découvrons des trous, des avens, inexistants au moment de la construction.

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Un aven formé dans le bassin même de décantation.

En surface, on distingue la géomembrane, censée tapisser le fond du bassin, à l’air libre alors qu’elle est sensible aux ultraviolets. Sur les côtés, quelques déchets. « C’est un gruyère en dessous, me rappelle Mickael Picaud, ils auront beau reconstruire des dalles de béton, ça cassera toujours au bout du compte parce que le sol est creusé dans tous les sens. » À croire qu’en plus de celles et ceux qui y vivent, la terre du Larzac elle-même est devenue rebelle aux aménagements humains.




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Lire aussi : Au long de l’autoroute A 75, l’urbanisation s’en donne à coeur joie

Source : Grégoire Souchay pour Reporterre

Photo : © Grégoire Souchay/Reporterre sauf la pollution de l’aven des Résines, © Mickael Picaud.



Documents disponibles

  Présentation des travaux par Frédéric Autric.   Réponse de la préfecture à l’interrogation du parc naturel régional des Grands Causses.   Le bilan 2014 de la qualité de l’eau du Larzac de l’ARS.
DOSSIER    Transports

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