Survivalisme, discipline et antiféminisme : plongée dans le collectif Anti-tech Résistance
Des membres d'Anti-tech Résistance en manifestation à Paris le 1er mai 2025. - © Claire Série / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Des membres d'Anti-tech Résistance en manifestation à Paris le 1er mai 2025. - © Claire Série / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Le groupe Anti-tech Résistance développe sa notoriété dans le milieu écologiste grâce à une communication tapageuse. Son idéologie lui attire l’hostilité d’une large part du mouvement social, qui la qualifie de réactionnaire.
Un ours, une fourche et une hache. Le logo floqué sur les pulls de la dizaine de militants du collectif Anti-tech Résistance (ATR) qui participaient à un camp d’été au mois d’août annonçait la couleur. Ils s’y sont formés à l’orientation en forêt, à des techniques de survie, à la théorie technocritique et à l’autodéfense.
Quelques jours plus tard, leur prise de parole à l’une des assemblées générales parisiennes de préparation du mouvement Bloquons tout, le 10 septembre, a été accueillie par une vive hostilité. Les militants d’ATR y ont été qualifiés de « bande de fascistes ». L’AG a fini par voter leur exclusion. Car depuis sa création à Rennes en 2022, le groupe concentre les critiques des activistes écologistes, des militants antifascistes et des collectifs technocritiques.
« Ni de droite ni de gauche »
Anti-tech Résistance, qui considère que la crise écologique actuelle découle uniquement du système techno-industriel, a pour seul objectif de « démanteler le système technologique », selon son manifeste. Le collectif qui s’affirme « ni de droite ni de gauche » consacre tout de même beaucoup de temps à critiquer les luttes de gauche — notamment Les Soulèvements de la Terre.
ATR dit ne pas militer « pour des causes progressistes (féminisme, antiracisme, luttes LGBT, animalisme, écologisme, etc.) [...] [car] les luttes sociales accentuent la résilience du système technologique ». « Ce dédain pour les autres luttes entretient l’idée qu’ils sont la seule alternative viable pour lutter », analyse Antoine Dubiau, auteur de Écofascismes (Grevis, 2022).
Une idéologie qui remet en cause les outils de la médecine moderne
Lola [*], une militante d’ATR rencontrée par Reporterre pour répondre au nom du collectif, nuance : « Il s’agit plutôt d’une hiérarchie d’urgence que d’importance. »
La médecine et les progrès sociaux facilités par la technologie constituent les principaux points d’accroche avec le reste des militants progressistes. La pilule contraceptive est ainsi résumée à un « empoisonnement quotidien », l’IRM n’existe « pas sans structures énergétiques militarisées et sans extraction minière », la PMA est une « artificialisation de la reproduction »… Le collectif est accusé par ses détracteurs de validisme et de transphobie, car l’aboutissement de sa lutte supprimerait, entre autres, l’accès des personnes trans aux moyens médicaux et chirurgicaux de transition.
Exit aussi les hôpitaux : « La médecine est l’antichambre de la mort, rafistolant dans la mesure du possible, et du rentable, les pièces cassées d’un système mortifère », affirment-ils sur leur site. Lola tient à préciser : « C’est une conséquence mais pas un désir. Beaucoup d’autres personnes que les personnes trans seront concernées. » Pour Antoine Dubiau, cette vision extrême du système médical « piétine même une partie de la pensée technocritique, capable de théorisation fine de la critique de la médecine moderne ».
« ATR contribue au processus de fascisation de l’écologie »
Anti-tech Résistance base son socle théorique sur Theodore Kaczynski, le mathématicien et néoluddite surnommé « Unabomber », condamné pour des attentats meurtriers à la lettre piégée entre 1978 et 1995. Le collectif assure partager « nombre des lucides analyses d’Unabomber sur les implications sociales du progrès technologique », mais « absolument pas cautionner ses actes ». Plusieurs publications du collectif sur le réseau social Instagram arborent néanmoins le hashtag #tedpilled qui rassemble des publications inspirées par la pensée et les actions de Kaczynski, sur le modèle du hashtag #redpill, référence à la pilule rouge de la sortie du monde illusoire dans le film Matrix, utilisée par les activistes masculinistes en ligne.
Entre les posts Instagram et les flyers promotionnels des différents camps en montagne organisés par le groupe, l’esthétique d’ATR alerte Mathieu Burgalassi, anthropologue spécialiste du survivalisme : « On y retrouve la nature fétichisée, un passé mythifié, le retour des lois naturelles, un idéal du corps sain. Les références à la self-défense posent question : contre qui se préparent-ils à se défendre ? » À cette question, Lola répond : « Les sports de combat sont répandus dans les milieux militants mais nous ne déterminons pas d’ennemis. »
Le site du collectif explique : « ATR souhaite former des guerrières et des guerriers dotés d’une détermination sans faille. » Un sens de la discipline fort, qui contraste avec l’horizontalité des autres collectifs écologistes, note Antoine Dubiau. Est-ce pour autant un collectif écofasciste ? Pour le chercheur, la réponse courte est non, mais il précise : « ATR contribue au processus de fascisation de l’écologie. Ce collectif porte un discours essentialiste sur le plan sexuel, eugéniste et validiste, qui sont des caractéristiques de l’écofascisme, mais une autre manque et est très importante, c’est la dimension raciale. »
Plus d’une centaine de membres
Le fonctionnement d’Anti-tech Résistance a conduit Alix [*] à quitter ses rangs en 2024, après un an et demi de militantisme. Son départ a été motivé par « de profonds désaccords politiques et stratégiques, notamment dans le refus d’intégrer les luttes progressistes », témoigne-t-il auprès de Reporterre.
Il décrit un fonctionnement « centralisé », qui s’appuie sur un système de grades à acquérir au fil des formations et de l’engagement. À sa tête, « des cadres, dont l’engagement correspond à un temps plein ». ATR l’assume : « Nous fonctionnons avec une hiérarchie transparente, dans un souci d’efficacité. Les cadres prennent des décisions en démocratie directe », explique Lola.
« Nos cadres doivent se montrer pleinement dévoués à la cause et être prêts à faire des sacrifices », écrivent-ils sur leur site. Alix précise : « Il est déconseillé d’éparpiller son énergie dans d’autres luttes. » Combien de membres compte ATR ? Lola a catégoriquement refusé de répondre à cette question. Selon Alix, l’organisation comptait au moins une centaine de personnes actives lors de son départ.
« En quelques mois, elle a coupé les ponts avec une partie de ses amis à cause de disputes liées aux positions politiques d’ATR »
Julie [*], quadragénaire rennaise, s’inquiète pour une membre de sa famille dont elle est proche, entrée à ATR depuis plusieurs mois. « Pour l’instant, je la considère perdue, dit-elle. Elle était en fin d’études, brillante, politisée à gauche et bien entourée. En quelques mois, elle a coupé les ponts avec une partie de ses amis à cause de disputes liées aux positions politiques d’ATR sur les luttes féministes et queer, a vidé son compte Instagram et envisage même de changer de ville, pour participer à l’essaimage des groupes locaux d’Anti-tech Résistance. »
Alors que Julie essaye de garder contact avec sa proche, elle se heurte à ce qu’elle estime être des éléments de langage : « La dernière fois que je l’ai vue, elle m’a dit, alors qu’elle se sentait coincée par une question : “Je ne suis pas encore assez formée en rhétorique.” »
Au vu des réactions virulentes qu’Anti-tech Résistance suscite dans les milieux militants, Julie s’inquiète pour sa proche. Alix, de son côté, regrette le discours dénué d’espoir d’ATR : « Être concentrés sur un principe de destruction crée un risque de cynisme et de démoralisation chez les militants. » Lola le reconnaît : « Nous avons une analyse de la révolution par la négative. Nous ne parlons pas de l’après, car ATR aurait en principe vocation à disparaître une fois la révolution atteinte. »
De nouveaux groupes locaux en France
Après Rennes et Paris, ATR a créé des groupes locaux à Grenoble, Nantes et Lyon. Un essaimage qui correspond à une stratégie en trois phases : d’abord recruter, puis faciliter l’action de groupes clandestins pour préparer l’après par l’autonomisation, et enfin relayer les actions de ces groupes clandestins pour « empêcher le système de se relever ».
Aujourd’hui, le collectif semble encore à la première étape de son projet : recruter tous azimuts. Pour cela, tous les moyens sont bons : publications sponsorisées sur les réseaux sociaux, association avec des influenceurs, conférences et apéros dans les diverses cellules locales. La force de frappe du collectif réside à l’heure actuelle surtout sur ses réseaux sociaux où il diffuse des vidéos intitulées « Pourquoi Planète Boum Boum est contre-révolutionnaire ? », « Pourquoi je ne suis pas de gauche ? » ou encore « La machine à laver a-t-elle libéré les femmes ? »
Chez les militants écologistes, une autre pratique inquiète : l’entrisme. « Ils viennent sans se présenter clairement, et assistent à nos réunions et nos évènements alors qu’on sait qu’ils sont en désaccord sur les valeurs et la stratégie d’action », explique Mat [*], militant d’Extinction Rebellion à Paris. Et d’ajouter : « Ils ne cherchent pas vraiment à travailler avec les autres groupes. Comme ils les méprisent, ils sont là pour recruter. Ça rend les espaces concernés insécurisants pour les militants. »
Depuis sa création en 2022, ATR est accusé d’avoir « noyauté » le groupe rennais d’Extinction Rebellion, qui est désormais boycotté par le réseau national. Aujourd’hui, ce groupe local propose des formations théoriques et pratiques, avec une esthétique très proche de celle d’ATR, troquant simplement les logos et la couleur rouge caractéristique d’ATR en vert.
« Ni de gauche, ni de droite, mais bien réac »
Sarah [*], une Rennaise intéressée par les mouvements écologistes, s’est rendue à une réunion d’accueil : « Au terme d’une présentation des formations dispensées par XR Rennes, un diagramme est projeté. On y voyait trois cercles : “Penser”, “Agir” et “Construire”, sur lesquels étaient réparties plusieurs associations. Au centre du diagramme se trouvait Anti-tech Résistance. »
Au moment où il militait encore à ATR, Alix a beaucoup recruté « dans la rue, partout ». « Pour recruter le plus de gens possible, le flou est volontairement laissé sur un imaginaire, surtout sur les réseaux sociaux, qui n’est pas forcément celui de la gauche classique, détaille Alix. Ils vont chercher plutôt du côté des collapsologues, des survivalistes, avec une esthétique assez martiale. »
Une des accroches communes utilisées par les recruteurs chez ATR est l’écoanxiété et la peur. Sur les réseaux internes à XR, des appels à vigilance circulent, jusqu’à la publication, en juin, d’une tribune interorganisations sur le site du Mouton numérique : « Ni de gauche, ni de droite, mais bien réac. »