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Terre agricole ou zone commerciale ? A Rennes, un paysan se bat pour la terre

2 novembre 2016 / Julie Lallouët-Geffroy (Reporterre)



À Bruz, commune de la métropole rennaise, un jeune agriculteur en fermage se bat pour conserver 3,6 hectares de terres que la mairie souhaite transformer en locaux commerciaux. Motif : « assurer le développement » de la ville. Un exemple significatif des enjeux territoriaux autour des terres agricoles.

- Bruz (Ille-et-Vilaine), reportage

Située à 17 km au sud de Rennes, métropole dont elle fait partie, Bruz ne cesse de croître. Alors que sa population a connu une hausse de 141 % entre 1968 et 1999, la ville compte aujourd’hui 18.000 habitants et prévoit de construire 200 logements par an jusqu’en 2035 pour assurer son développement. La ville a donc besoin de place pour construire des logements et des commerces et a commencé à se constituer une réserve foncière à la fin des années 1990 pour ses aménagements futurs.

En 2014, les choses se sont accélérées, le nouveau plan local d’urbanisme (PLU) a été voté, le schéma de cohérence territoriale (Scot) adopté en 2015 et 3,6 hectares de cette réserve foncière sont devenus constructibles pour installer des commerces. Mais, sur cette parcelle, se trouvent les Thomas, une famille d’agriculteurs installée depuis trois générations en fermage, c’est-à-dire comme locataires. Dans les années 1980, l’exploitation avait atteint une soixantaine d’hectares, mais, avec la création d’un golf en 1989, la ferme familiale s’est réduite de moitié. Et demain, d’encore un peu plus, le préfet ayant validé le projet d’aménagement commercial de Bruz début octobre.

« Un combat idéologique »

« L’erreur de mon prédécesseur est d’avoir renouvelé le bail de M. Thomas au lieu de faire une convention d’usage, juge le maire (Les Républicains) de Bruz, Auguste Louapre, il aurait été plus simple d’annuler le contrat et de récupérer nos terres. Nous n’en serions pas là aujourd’hui. »

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Le maire de Bruz (Les Républicains) déplore la perte de terres agricoles, mais juge le développement de sa commune nécessaire.

Depuis que Jérôme Thomas a reçu en juin 2016 le courrier l’informant que la ville comptait récupérer ses terres, il a rencontré plusieurs fois le maire, mais il a décidé de rompre les négociations et de rendre publique son affaire. Soutenu par le syndicat agricole la Confédération paysanne, il a lancé une pétition sur internet, qui a recueilli près de 24.000 signatures.

Jérôme Thomas dénonce la bétonnisation des terres agricoles. « Ces 3,6 hectares en moins, cela ne met pas en péril ma ferme ; et puis, ils peuvent me donner 20.000 ou 100.000 euros pour compenser, je n’en veux pas. Je fais ça pour les gens, pour qu’il y ait des fermes, des terres et pas uniquement des zones commerciales. »

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À la place de ces 3,6 hectares de céréales, jouxtant un quartier résidentiel, se trouveront en 2018 deux magasins et leur parking.

Cette pétition a pris de court Auguste Louapre, le maire de Bruz. Il défend son projet et la transparence de la mairie : « Nous savons que nous devons l’indemniser, nous le ferons et dans les règles. Il est malheureux d’utiliser des terres agricoles, mais il faut bien se développer. Une zone commerciale n’est pas un gros mot. » Le maire va plus loin, et joue la carte du dénigrement contre l’agriculteur. « C’est un militant qui défend un point de vue, qui défend le bio. Très bien. Mais son siège d’exploitation est à 30 km d’ici, à Bédée, quelle est son empreinte carbone ? C’est étonnant pour une ferme bio. Et puis, quand il s’est lancé, il savait que le terrain était en réserve foncière et avait une vocation à être constructible, il ne tombe pas des nues. »

Pour le maire de Bruz, la ville est claire sur ses intentions depuis des années, elle respecte les règles et se retrouve confrontée à un paysan de « mauvaise foi », en croisade « dans un combat idéologique ».

« Un magasin de bricolage, c’est vraiment plus important que les agriculteurs ? »

Jérôme Thomas connait le discours d’Auguste Louapre et se défend de toute mauvaise foi. En 2011, son épouse et lui se sont installés comme paysans-boulangers à Bédée, à 25 km à l’ouest de Rennes, sur les terres exploitées en fermage par les parents de la jeune femme. La mort de cette dernière, moins d’un an après l’installation, est un coup de massue pour Jérôme, parent depuis peu. À la même période, à Bruz, ses parents font leurs premiers pas comme retraités. Mais, en 2013, le père de Jérôme meurt à son tour.

Dans cette période sombre, le jeune père décide de rester à Bédée tout en reprenant les terres de ses parents. Son exploitation est donc à cheval sur deux communes et deux terrains — 9 hectares à Bédée et 25 à Bruz —, que Jérôme a à chaque fois convertis en bio — soit deux années blanches pour sa trésorerie.

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Jérôme exploite 25 hectares à Bruz, sur la ferme de ses parents, située juste à côté d’un quartier résidentiel.

Alors, quand le maire de Bruz l’attaque, Jérôme Thomas admet bien volontiers que oui, lorsqu’il a décidé de reprendre la ferme de ses parents, il savait « qu’elle était classée en réserve foncière, mais l’équipe municipale précédente [lui] avait dit [qu’il] avai[t] le temps avant qu’un projet ne voit le jour. » En 2014, nouvelle équipe municipale, nouvelle donne.

« La ville ne cesse de grandir, à force, il ne restera plus rien que des parkings et du béton, déplore Jérôme Thomas. Tout ça pour un magasin de bricolage. C’est vraiment plus important que les agriculteurs ? » Une préoccupation que les habitants de la ville ont aussi soulignée lors de l’enquête publique, s’interrogeant sur la pertinence de ce type d’aménagement. Mais cela n’a pas infléchi la décision du maire.

Les grandes enseignes exercent de fortes pressions

Entre 1999 et 2008, les villes françaises ont grossi de 22 % et les périphéries de 43 %. 422.000 hectares ont été artificialisés entre 2008 et 2012. L’Observatoire de l’étalement urbain note une baisse de l’artificialisation des sols en 2008, « probablement par l’arrivée de la crise ».

Peut-on arrêter la croissance des villes au nom de la préservation des terres agricoles ? Pour la chambre d’agriculture, consultée sur ce dossier, la réponse est non. « Nous ne pouvons pas dire “Vous n’aurez pas un hectare de plus pour construire quoi que ce soit”, explique Annelyse Ferre, chargée d’urbanisme. Ce serait irréaliste, nous perdrions toute crédibilité. »

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Marcel Denieul, le président de la chambre d’agriculture 35 et Annelyse Ferre, la chargée d’urbanisme. Ils ont émis un avis favorable au projet de Bruz, sous condition de compensation de l’agriculteur.

L’instance agricole a été sollicitée en 2014 lors de l’élaboration du PLU de Bruz et a émis un avis favorable au projet d’aménagement. À l’époque, l’extension de la zone commerciale était destinée aux commerces, à l’artisanat et aux services. Aujourd’hui, il s’agit d’un pôle automobile et bricolage. « Nous ne le savions pas, explique Marcel Denieul, président de la Chambre d’agriculture d’Ille-et-Vilaine, nous sommes sollicités uniquement au moment du PLU, pas par la suite. »

La chambre d’agriculture est soucieuse quant à l’emprise foncière de Rennes. « Nous poussons pour que les projets d’aménagement se fassent sur des friches commerciales et industrielles, mais ça coûte cher, explique Annelyse Ferre. Bien plus cher que de construire sur des terres agricoles. Choisir ce type de foncier, c’est la solution de facilité. »

Par ailleurs, chaque commune cherche à avoir son pôle de commerces. Les urbanistes s’entendent à dire qu’il serait plus cohérent de raisonner à l’échelle de l’intercommunalité, de réaliser un pôle commercial à la croisée de plusieurs communes afin d’optimiser la consommation des terres. Mais ce serait sans compter la pression que sont capables d’exercer les grandes enseignes. Marcel Denieul, le président de la chambre d’agriculture, lève les yeux au ciel : « Les grandes enseignes sont redoutables ».

« Les terres agricoles sont rares et tout le monde en veut »

Annelyse Ferre complète : « Il y a un gros souci sur l’urbanisme commercial au niveau national. Il faudrait que ces dossiers soient gérés au niveau de l’intercommunalité, mais c’est très difficile. C’est compliqué pour les élus de résister à la guerre des enseignes. » Et de leur côté, les élus veulent aussi avoir un certain nombre de commodités pour assurer l’attractivité et le développement de leur ville.

Ainsi, les terres agricoles, faciles à aménager et peu chères, et les agriculteurs qui les travaillent, se retrouvent au centre des enjeux territoriaux. Jérôme Thomas, en statut de fermage, a peu de marge de manœuvre. S’il avait été propriétaire, la donne aurait été différente ; mais en tant que locataire, il ne peut qu’accepter la compensation foncière ou financière que la ville lui versera. La négociation va reprendre entre lui et la ville de Bruz, la préfecture ayant donné son feu vert. Quant aux magasins de bricolage et automobile, ils devraient sortir de terre en 2018.

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Jérôme Thomas est paysan-boulanger bio, il pétrit son pain à Bédée et cultive la majeure partie de ses céréales à Bruz.

Comme le résume la chargée d’urbanisme à la chambre d’agriculture, Annelyse Ferre : « Les terres agricoles sont rares et tout le monde en veut. Et il faut aussi prendre en compte le développement des villes, des commerces, tout en préservant le foncier agricole. Cette équation est quasi impossible à résoudre. »

L’histoire de Jérôme est loin d’être un cas isolé. Une situation similaire se déroule non loin de Bruz, 23 km plus à l’est, à Noyal-sur-Vilaine. Dans cette commune, le plan local d’urbanisme est en train d’être révisé, mais, d’ores et déjà, trois fermes en élevage bio sont sur la sellette. Simon Lehuger, éleveur bio de vaches laitières, craint ainsi de perdre 15 hectares de pâture. Néanmoins, la chambre d’agriculture a émis un avis défavorable à la conversion de ces terres en zone à urbaniser et un collectif de citoyens s’est également monté autour de l’éleveur.




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Lire aussi : Du bio ou des autos ? Bataille à Rambouillet

Source : Julie Lallouët-Geffroy pour Reporterre

Photos : © Julie Lallouët-Geffroy/Reporterre
. chapô : Jérôme et son fils, Baptiste, sur les terres de Bruz, voisines de logements et bientôt remplacées par un magasin automobile et un de bricolage.

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