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Ukraine

TotalÉnergies et la Russie, les liaisons dangereuses

Le PDG de TotalÉnergies, Patrick Pouyanné, et le président russe, Vladimir Poutine, au Kremlin, à Moscou, en avril 2019.

L’importance des intérêts partagés entre TotalÉnergies et l’État de Poutine, liés de longue date, n’incite pas à une prise de distance humanitaire en ces temps de guerre en Ukraine. Mais l’exemple montré par les entreprises d’autres pays pourrait exercer une pression difficilement tenable sur la firme pétrolière.

TotalÉnergies maintiendra-t-il ses activités en Russie malgré la guerre ? La question se pose, près d’une semaine après l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe. « Les activités de TotalÉnergies en Russie […] n’ont pas été affectées par le conflit jusqu’à présent », assurait jeudi 24 février le PDG du pétrolier français, Patrick Pouyanné, au cours d’une conférence de l’International Energy Week de Londres. Mardi 1er mars, le géant pétrolier a sobrement condamné dans un communiqué « l’agression militaire de la Russie », et annoncé qu’il « n’apportera plus de capital à de nouveaux projets en Russie ». Une décision qui l’engage peu, étant donné l’ampleur des investissements d’ores et déjà réalisés par le groupe sur place.

Contrairement à son rival Shell, qui a annoncé le 28 février se retirer de l’ensemble de ses projets en commun avec le groupe russe Gazprom, le pétrolier ne semble pour le moment pas décidé à plier bagages. L’histoire d’amour entre la Russie et le pétrolier français est quasi-centenaire. La société belge Petrofina, qui a été absorbée par TotalÉnergies en 1999, a commencé à importer des hydrocarbures russes dès 1928. Le groupe a consolidé sa présence sur place à partir de 1991, avec la création de la « Franco-Sovietic Marine Oil », une coentreprise spécialisée dans la distribution de produits pétroliers en Russie. TotalÉnergies n’a depuis cessé de raffermir ses liens avec le pays, d’abord en 2013, avec l’acquisition de 20 % des parts du projet gazier Yamal LNG, puis sa participation (à hauteur de 21,6 %) au projet Arctic LNG 2. L’entrée en service de cette usine de liquéfaction géante est prévue pour 2023.

Des dizaines de milliards d’investissements

Ces deux projets climaticides sont d’une importance capitale pour le pétrolier français. Chaque année, 16,5 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié (GNL) sont extraits à Yamal. TotalÉnergies n’a pas hésité à mettre la main au porte-monnaie pour permettre à ce projet démentiel d’advenir. 23 milliards d’euros (un record dans l’histoire du GNL) ont été nécessaires pour mettre sur pied ce complexe industriel. Un aéroport et un port ont également dû être construits, dans une zone battue par les vents, plongée dans l’obscurité pendant deux mois de l’année, et où la température peut atteindre - 50 °C en hiver.

© Gaëlle Sutton/Reporterre

Avec le projet Arctic LNG 2, TotalÉnergies et ses partenaires espèrent pouvoir produire 19,8 millions de tonnes de gaz naturel supplémentaires par an. « Arctic LNG 2 complète notre portefeuille en croissance de projets GNL compétitifs, fondés sur des ressources géantes à bas coûts de production et destinées principalement aux marchés asiatiques », se réjouissait en 2019 Patrick Pouyanné. En 2020, les barils russes représentaient 16,6 % de l’ensemble de la production de TotalÉnergies, selon le magazine économique Challenges. Avec la mise en service de Artic LNG 2, ils pourraient en représenter le quart. De quoi inciter le groupe à se maintenir à Moscou.

Le tanker « Christophe de Margerie », inauguré en présence de Vladimir Poutine et Patrick Pouyanné, le PDG de TotalÉnergies, transporte le gaz naturel liquéfié issu du projet Yamal. CC BY-SA 4.0 / kremlin.ru website team / Wikimedia Commons

Outre ces deux projets, TotalÉnergies participe à hauteur de 20 % au champ de pétrole de Kharyaga, dans le Grand Nord. Le pétrolier détient également 19,4 % du deuxième plus gros producteur de gaz du pays, Novatek, et 49 % de la société Terneftegas, qui développe actuellement un champ de gaz dans la région de la Iamalie. Les tentacules du groupe s’étendent également en Russie via la pétrochimie. Sa filiale Hutchinson, spécialisée dans la production et la commercialisation des produits pétrochimiques, fait partie des principaux acteurs du marché russe. Avec 208 employés sur place, le pétrolier fait partie des principales entreprises françaises à Moscou.

« La Russie est un enjeu stratégique évident pour TotalÉnergies »

« La Russie est un enjeu stratégique évident pour TotalÉnergies », analyse Lorette Philippot, des Amis de la Terre. La chargée de campagne évoque également une proximité « forte » entre l’oligarchie russe, le Kremlin et les dirigeants du groupe. Le PDG de TotalÉnergies bénéficie de rapports privilégiés avec le pouvoir en place : Patrick Pouyanné fut invité à un séjour dans la résidence secondaire de Vladimir Poutine peu de temps après sa nomination à la tête du groupe, rapporte Capital. En 2014, le président russe avait célébré la mémoire de son prédécesseur Christophe de Margerie, décédé dans un accident d’avion à Moscou, en le qualifiant de « vrai et grand ami » de la Russie. Le groupe a également longtemps joué les diplomates. « Lors de la signature du projet Arctic LNG 2, Vladimir Poutine et Emmanuel Macron étaient présents », rapporte Lorette Philippot. En 2016, rappelle-t-elle, Patrick Pouyanné avait également admis représenter « un peu la France » lors de ses rencontres avec Vladimir Poutine. « Les intérêts de la France et ceux du groupe sont mis à égalité. »

Ces liens étroits, pour ne pas dire vitaux, pourraient-ils expliquer le peu d’empressement de la direction du groupe à quitter définitivement le pays de Vladimir Poutine ? Fin janvier, le géant de l’énergie avait annoncé son retrait de Birmanie en raison de la dégradation « des droits humains » et de « l’État de droit » dans le pays d’Asie du Sud-Est, dirigé par une junte militaire depuis 2021. Une première : dans le cadre de ses activités, le groupe est fréquemment « complice » de régimes autoritaires ou de violations des droits humains, notamment en Ouganda et au Mozambique, selon Lorette Philippot. Pourrait-il se retirer de Russie ? TotalÉnergies n’a pas donné suite aux sollicitations de Reporterre à ce sujet.

Retraits anglais et norvégiens

De l’autre côté de la Manche, le gouvernement britannique a prié les compagnies pétrolières impliquées en Russie de clarifier leurs positions. Selon le Guardian, le secrétaire d’État aux affaires, à l’énergie et à la stratégie industrielle Kwasi Kwarteng aurait appelé vendredi 25 janvier le PDG de BP (qui détient 22 % de la compagnie pétrolière d’État russe Rosneft) pour lui faire part de son « inquiétude ». Sous pression, la « major » britannique du pétrole a annoncé dimanche son retrait du capital de son partenaire russe. Le directeur général de BP, Bernard Looney, a également démissionné du conseil d’administration de Rosneft. Lundi, le président du conseil d’administration de BP a regretté dans un communiqué « l’attaque de la Russie contre l’Ukraine », la qualifiant d’« acte d’agression avec des conséquences tragiques dans la région ». La compagnie pétrolière norvégienne Équinor a elle aussi annoncé mettre un terme à ses investissements en Russie.

TotalÉnergies pourrait-il aller plus loin dans son désaveu du régime russe ? Mardi 1er mars, le ministre de l’économie Bruno Le Maire a affirmé sur Franceinfo qu’il y « avait un problème de principe à travailler avec toute personnalité politique ou économique proche du pouvoir russe », et assuré qu’il en discuterait avec Patrick Pouyanné. Les Amis de la Terre l’y encouragent : « La position de la France n’aura aucune crédibilité tant que Total continuera à profiter des ressources en Russie, en lien étroit avec le Kremlin », estime Lorette Philippot. TotalÉnergies reste pour le moment campé sur sa position.

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