« Tout ce que nous réclamons, nous allons le mettre en œuvre »

Durée de lecture : 5 minutes

25 juillet 2019 / Patrick Viveret

Pour dépasser l’addiction profonde des peuples à un mode de croissance, l’invention de formes nouvelles de résistance et de désobéissance civile ne suffit pas, explique l’auteur de cette tribune : le monde proposé doit être désirable.

Patrick Viveret est philosophe.


À l’origine, le mouvement des Gilets jaunes a été vécu, à tort ou à raison, comme contradictoire avec les premières marches pour le climat. Là où ces dernières exigeaient des pouvoirs publics des mesures plus radicales dans la lutte contre le dérèglement climatique, la première forme d’apparition du mouvement des Gilets jaunes contre l’augmentation du carburant semblait annoncer deux mouvements profondément divergents. Heureusement, un double rapprochement s’est amorcé (et de nombreux membres de réseaux citoyens ont contribué à ce rapprochement) autour de l’idée que la coïncidence de ce double mouvement permettait de mettre clairement en lumière l’articulation justice sociale/exigence écologique et le rapport « fin du mois/fin du monde ». Pour autant, on ne peut fuir totalement la contradiction originelle qui traverse aussi les peuples et chacun d’entre nous, dès lors que nous sommes confrontés concrètement à la question : sommes-nous prêts à réduire, voire abandonner, des comportements générateurs de gaz à effet de serre ou de destruction de la biodiversité ?

Une certaine idéalisation du mouvement des Gilets jaunes par une partie de la gauche radicale, découvrant enfin un mouvement social populaire et projetant sur lui ses propres aspirations, n’a pas forcément rendu service au mouvement et a contribué à nier ce qui manifestait des éléments de contradiction et d’ambivalence. Ceci conduit à croire que le seul problème est celui de l’oligarchie ou des gouvernants et qu’il suffirait d’organiser une radicalité plus mordante pour les faire céder. Cela se justifie du côté des formes nouvelles de résistance et de désobéissance civile mais à condition de travailler par ailleurs sur le volet positif de cette radicalité, qui attaque l’autre question fondamentale : celle de l’addiction profonde des peuples (et pas seulement de leurs gouvernants) à un mode de croissance, de vie, de confort qui, dans les sociétés marchandes, vient compenser dans l’ordre de l’avoir le mal de vivre profond dans l’ordre de l’être. Traiter cette seconde difficulté est essentiel car si, par hypothèse, les gouvernements (par exemple le français) adoptaient enfin des mesures radicales, il est probable qu’ils rencontreraient, en l’état, une forte opposition sociale égale ou supérieure à celle des Gilets jaunes.

Sur le lien résistance créatrice/radicalité positive que l’on pourrait résumer dans la formule d’une « radicalité créatrice », il s’agit de proposer que des actions de résistance telles la grève ou le boycott s’accompagnent de leurs équivalents positifs en matière de réaffectation du temps libéré par la grève et de l’argent (ou de tout autre moyen d’échange) désinvesti à l’occasion d’actions de boycott.

Tout ce que nous réclamons, nous allons le mettre en œuvre 

Déterminer les actions nécessaires pour choisir les objectifs des mouvements de grève et de boycott suppose préalablement que soient organisés des temps d’évaluation démocratique de masse pour les choisir. On retrouve ici l’idée de temps forts d’assemblées citoyennes sur les places publiques procédant à cette évaluation et au choix des actions prioritaires. C’est la continuité avec les mouvements de type Nuit debout et Jours debout.

La mise en œuvre d’une radicalité positive (ou créatrice) peut ainsi s’organiser autour du thème : tout ce que nous réclamons, nous allons le mettre en œuvre ! Il s’agit ainsi de montrer en acte que le monde que nous proposons, fondé sur la responsabilité écologique, la justice sociale et l’approfondissement des droits, est non seulement possible mais désirable. Il s’agit donc de développer, simultanément aux actions de résistance contre les oligarchies et les entreprises multinationales écologiquement ou socialement destructrices, des formes d’expérimentations alternatives qui mettent en œuvre les écosystèmes correspondant à nos revendications :

  • Une approche de la richesse qui parte de ce qui compte et non de ce que l’on compte et donne ainsi aux deux sources de la richesse, la nature et les humains, leur pleine valeur ;
  • Une approche de l’échange et de la monnaie qui permette d’organiser une économie au service de la responsabilité écologique et de la justice sociale en s’appuyant notamment sur les monnaies locales, les SEL, les systèmes d’échanges de temps comme les accorderies, les réseaux d’échange réciproques de savoirs ;
  • Une approche de la démocratie fondée sur un rapport au pouvoir créateur et coopératif et non un pouvoir de domination qui se nourrisse de la dépression.

Ce projet « d’écosystème » est aujourd’hui débattu au sein du collectif de la transition citoyenne de l’Archipel citoyen : Osons les Jours heureux, du Réseau municipaliste et des grandes organisations françaises de solidarité internationale. Il doit progresser à l’échelle des territoires (« les territoires pionniers de l’économie sociale et solidaire », les territoires de la transition, le mouvement des monnaies locales) et au niveau national (Enercoop, La Nef, Mobicoop, le mouvement Sol des monnaies citoyennes, qui propose une interopérabilité des monnaies locales et en sont les premiers acteurs).

L’ensemble de ces projets doit bien sûr s’inscrire dans une perspective planétaire, comme le propose l’Appel aux consciences pour une résistance citoyenne mondiale rendu public lors du 70e anniversaire de la Déclaration universelle des Droits humains.



Source : Courriel à Reporterre

Photo :
. chapô : un arbre à vœux lors de la troisième Assemblée des assemblées de Gilets jaunes, à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), fin juin 2019. © Justine Guitton-Boussion/Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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