Transition écologique : faire sa part ou faire le nécessaire ?

9 novembre 2018 / Isabelle Attard

Quelles actions sont les plus efficaces pour limiter les effets du réchauffement climatique ? se demande notre chroniqueuse. Si la transformation individuelle et les gestes du quotidiens ne sont pas inutiles, leurs effets resteront trop anodins s’ils ne sont pas couplés à des actions de résistance collectives.

Isabelle Attard a été députée écologiste du Calvados. Elle se présente comme « écoanarchiste ».

Isabelle Attard.

Régulièrement, à la lecture d’articles traitant d’écologie, de transition énergétique ou du réchauffement climatique, je me pose les mêmes questions : s’agit-il d’actes isolés, d’actions et de prises de conscience individuelles ou bien d’actions collectives menées dans l’intérêt général ? Comment les deux peuvent-ils s’articuler, interagir, faire boule de neige ?

Les motivations ne sont pas toujours les mêmes, qu’il s’agisse des premières ou des secondes. Les conséquences sur notre environnement non plus.

La citation de Gandhi y est pour quelque chose : « Commence par changer en toi ce que tu veux changer autour de toi. » Ce qui signifie qu’il faudrait, avant de pouvoir aider les autres et agir collectivement pour changer notre société, être par exemple soi-même en totale harmonie avec la nature, se connaître mieux, et avoir fait un profond travail de remise en question de son propre mode de vie. On rejoint ainsi la légende amérindienne du colibri que nous a maintes fois contée Pierre Rabhi et qu’il termine par le désormais célèbre « je fais ma part ». C’est ce que nous sommes nombreux à appeler l’univers du « feel good » ; je dis univers, car on y trouve de tout, des gens sérieux qui vous accompagnent dans votre transition personnelle, comme des opportunistes surfant davantage sur l’écoblanchiment et les très nombreuses formations « bien-être ». Difficile à mon sens de s’y retrouver dans cette jungle du développement personnel. Cet effet de mode va d’ailleurs parfaitement avec notre société occidentale très individualiste.

Emmanuel Macron et Édouard Philippe sont-ils devenus soudain les deux premiers écologistes de France ?

Je partage cet objectif d’être soi-même en forme pour aider les autres et d’avoir la satisfaction d’avoir « fait sa part ». Bien sûr qu’il est plus économique et plus sain d’habiter une maison bioclimatique ou BBC, de manger bio, de vérifier que nous ne sommes plus entourés de perturbateurs endocriniens, de fabriquer ses propres produits ménagers sans additif chimique, de limiter au maximum la quantité de déchets que nous produisons ou bien encore de ne plus (ou moins) consommer de protéines animales. Il n’est pas juste question de commencer par soi, il s’agit aussi d’être cohérent avec ses valeurs écologistes et de montrer l’exemple en abandonnant le « yakafokon ».

Et pourtant, pourtant… jamais nos seuls gestes du quotidien n’éviteront le réchauffement climatique ni le manque d’eau dans certains points du globe, ni la déforestation en Indonésie, ni la pollution des sols. Car l’impact de nos changements de vie et de consommation restera insuffisant comparé à celui de l’industrie et de l’agriculture intensive. D’ailleurs les patrons des multinationales (les 100 premières émettent 75 % des gaz à effet de serre) se frottent les mains de nous voir centrés sur nos défis « zéro déchet » et sur nos multiples tribunes ou appels à marcher ici ou là, car cela évite de nous tourner vers eux pour leur demander des comptes ! Oui, cela fait du bien de pouvoir se retrouver dans la rue à échéances régulières mais qui cela impressionne-t-il ? Emmanuel Macron et Édouard Philippe sont-ils devenus soudain les deux premiers écologistes de France ?

Marteler que les effets du réchauffement climatique seront moins dramatiques si, chacun, individuellement, prend conscience des enjeux et de la transition à opérer d’urgence, me paraît surtout profondément injuste. Comment oser mettre au même niveau de responsabilité un patron de la grande distribution avec un locataire de logement HLM mal isolé ? Comment demander le même effort aux salariés précaires et aux actionnaires de Bayer, Total ou Vinci ? Et surtout, à qui cela profite-t-il ? Aux plus grands pollueurs industriels, bien évidemment, qui pour verdir leur image, financeront via leurs fondations, des festivals écolos ou des ONG.

La lecture de cet excellent article « Oubliez les douches courtes », de Derrick Jensen, dont l’original en anglais date de 2009, a été cruciale pour que je comprenne où se situaient les vrais enjeux. Les actes collectifs de résistance à ce système destructeur de planète et la prise de conscience de qui sont les vrais responsables sont vitaux pour l’avenir de l’humanité même si à court terme et individuellement nous avons l’impression d’aller mieux et d’agir dans le bon sens.

« Je fais ce qui est nécessaire » 

Notre survie dépend du collectif. La légende du colibri ne se termine pas par « je fais ma part ». En effet, le tatou poursuivit :

Colibri  ! Sais-tu que plusieurs centaines d’hommes armés de lance-flammes sont en train d’allumer des feux partout à travers ce qu’il reste de forêt  ? Ils ont aussi empoisonné l’eau que tu tiens dans ton bec. »

Mais le colibri, qui volait vers les flammes, était déjà loin et n’entendait plus.

Soudain, un sanglier entreprit de charger les hommes. De ses défenses, il perçait les réservoirs d’essence et les jambes des pyromanes. Le tatou découvrant la scène, effrayé, interpella le sanglier :

Tu es fou  ! Tu discrédites les efforts du colibri. À mettre les humains en colère, tu risques ta vie, et celle de tous les animaux de la forêt  ! »

Ce à quoi le sanglier répondit :

Réveille-toi tatou, je fais ce qui est nécessaire. »

Nos combats pour préserver une planète viable pour nos enfants seront collectifs, ou bien nous perdrons, tous.




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Source : Isabelle Attard pour Reporterre

Dessin : © Étienne Gendrin/Reporterre

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