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Tribune — Luttes

Un camp militaire de l’Otan menace un coin de paradis au Monténégro

Au Monténégro, le pâturage géant du plateau de Sinjajevina est le cadre d’un mode de vie ancestral, où les humains vivent en relation avec leur milieu, comme le racontent les auteurs de cette tribune. Un projet de camp militaire, soutenu par l’Otan, pourrait tout détruire. Mais l’opposition s’organise et une victoire importante a été remportée.

Petar Glomazić et Milan Sekulović sont membres de l’association Save Sinjajevina, un collectif composé d’agriculteurs, d’ONG, de scientifiques, de politiciens et de simples citoyens qui œuvrent en faveur de la protection de Sinjajevina et pour la reconnaissance publique de son patrimoine alors que la région est sous la menace de la construction d’un camp militaire. Pablo Dominguez est chargé de recherche en anthropologie environnementale au CNRS, membre du laboratoire de Géographie de l’environnement (Geode), du Departament d’antropologia social i cultural (AHCISP) à Barcelone et du laboratoire Population-Environnement-Développement (Usages) à Aix-Marseille. Jorge Pellicer est conseiller de communication indépendant.


Sinja(je)vina [1] est un immense plateau calcaire de plus de 400 km2 qui, avec le massif du Durmitor, représente plus de 1.000 km2 de pâturage de montagne. C’est le plus grand pâturage des Balkans et l’un des plus grands d’Europe, où vivent et trouvent leur subsistance plus de deux cent cinquante familles de pasteurs et de petits agriculteurs.

Depuis des centaines d’années, voire des milliers, les éleveurs et les agriculteurs de Sinjavina ont protégé et pris soin de leurs pâturages, comme on le ferait de sa propre famille. Organisés en un ensemble de biens communs pastoraux, les habitants sont responsables de la conservation d’un paysage dont la valeur particulière et la biodiversité unique ont été reconnues comme réserve de biosphère par l’Unesco.

Certains jours, il semble que personne n’ait jamais foulé le sol de Sinjavina. Des pentes vierges à perte de vue, glorieusement vertes en été, et d’une blancheur insupportable en hiver ! Aucune empreinte, aucun signe de présence humaine. Et pourtant, les humains y vivent depuis des siècles. C’est juste que nous n’avons pas l’habitude d’une présence humaine aussi délicate, qui nourrisse au lieu de prendre.

Cette pureté doit être ce à quoi ressemble le soin.

Le soin est un art oublié depuis longtemps, que seuls des sommets aussi majestueux auront pu réussir à préserver. Les gestes protecteurs de ces reliefs passent de génération en génération. Les habitants de Sinjajevina vivent au rythme de la mastication de leurs brebis, du lait qui se verse, des nuages qui passent en apportant les saisons avec eux. Ils remercient rituellement tout cela d’être entré dans leur vie.

Car l’équilibre ne va jamais de soi.

Sinjajevina est l’un de ces endroits — de plus en plus rares — où les gens n’ont pas oublié qu’ils ne font qu’un avec la terre où ils vivent. Vous pouvez le constater à leur manière d’observer l’herbe, de caresser leurs arbres et de nourrir leurs animaux, les leurs et leur terre. L’équilibre, c’est la façon dont vous obtenez le paradis sur terre.

Mais il arrive toujours quelqu’un qui, voyant le Paradis, ait envie de manger la pomme. En 2019, le gouvernement du Monténégro a décidé de construire un terrain d’entraînement militaire à Sinjavina avec le soutien d’importants alliés de l’Otan (Organisation du traité de l’Atlantique Nord), apparemment peu préoccupés par les dommages incommensurables que cette installation provoquerait pour sa population et ses écosystèmes. La pollution, le bruit, le danger, l’accès interdit aux terres pastorales traditionnelles ruineraient les modes de vie traditionnels des communautés locales, et leurs écosystèmes, qui dépendent directement des pratiques pastorales. C’est l’impossibilité d’une coexistence pacifique entre les « protecteurs » et la « destruction ».

Les communautés locales ont décidé de ne pas rester les bras croisés et de ne pas attendre en silence que leur mode de vie millénaire soit effacé de la surface de la Terre par un simple décret gouvernemental. Un patrimoine d’une immense valeur naturelle et culturelle, qui fait partie de la réserve de biosphère du bassin de la rivière Tara de l’Unesco et qui a mis des milliers d’années à évoluer par l’entremise de centaines de générations, pourrait être détruit en quelques années seulement. Les habitants veulent être impliqués dans les décisions concernant leur lieu de vie, ils veulent des garanties claires du gouvernement sur la non-militarisation de la région et des engagements qu’ils ne seront pas privés de leur mode de vie traditionnel. Plus encore : ils aspirent à être soutenus et encouragés ! Dans cet objectif, ils cherchent de puissants alliés, un chœur de voix pour s’exprimer avec eux et sauver de la dévastation cet endroit unique, qu’ils ont soigné.

En novembre 2019, une équipe de recherche internationale a informé l’Unesco, à Paris, ainsi que le Parlement européen et la Commission européenne à Bruxelles, de cette histoire. En février 2020, la Commission parlementaire de l’Union européenne pour la stabilisation et l’association avec le Monténégro s’est rendue dans la capitale du pays, Podgorica. Elle y a rencontré le président, mais aussi les communautés locales, les experts, les ONG et les hommes politiques qui soutiennent Sinjajevina, afin d’obtenir un compte-rendu de première main de leur souffrance, de leur plainte et de leurs revendications. Pour les opposants au projet de camp militaire, il s’agissait d’une étape cruciale, l’UE pouvant exercer son pouvoir et contraindre le Monténégro à remplir des critères spécifiques pour devenir membre de l’Union européenne [2].

Le combat des habitants de Sinjajevina est celui de tous, car il ne reste pas beaucoup d’endroits où la nature et la culture s’épanouissent dans un lien symbiotique. Si la région est une réserve de biosphère de l’Unesco — le bassin de la rivière Tara — et qu’elle borde deux sites du patrimoine mondial de l’Unesco, pourquoi n’est-elle pas traitée comme telle ? Pourquoi détruire Sinjavina, en mettant au défi sa résilience exceptionnelle, au lieu d’apprendre de ses habitants comment conserver non seulement cet écosystème spécifique, mais aussi, notre planète entière ?

Le 5 décembre 2020, dans des conditions climatiques hostiles, notamment avec des températures inférieures à zéro, les habitants l’ont emporté une fois de plus. Après cinquante-et-un jours d’occupation d’un camp que les opposants locaux et leurs soutiens avaient installé au cœur du site militaire de Sinjavina, les entraînements militaires prévus ont été annulés et le nouveau ministre de la Défense du Monténégro [3] a annoncé qu’il allait réviser le projet de camp d’entraînement militaire.

La fête était de mise et tous les protagonistes ont ressenti un grand élan d’espoir et d’enthousiasme lorsque la nouvelle est arrivée, mais les habitants estiment qu’il s’agit encore d’un sursis et ils insistent pour que leurs demandes initiales soient satisfaites :

  • Qu’un décret-loi soit publié, annulant celui de 2019, qui inaugurait le terrain d’entraînement militaire à Sinja(je)vina ;
  • Qu’un décret-loi soit publié pour la création d’une zone protégée conçue et régie avec la pleine participation des communautés locales, car ce sont elles qui, par leur activité pastorale, sont les principales garantes de ces écosystèmes et paysages uniques.

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