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« Un écologiste qui n’est pas un gastronome est un triste sire »

16 février 2016 / Didier Harpagès (Reporterre)



Fin janvier, à Paris, une rencontre-débat autour du thème nourriture et liberté a réuni Serge Latouche, José Bové et Carlo Petrini. Au menu de la soirée : insanité de l’industrie agroalimentaire, cultures de la table, rôle des paysans et plaisirs de la bouche.

Le jeudi 28 janvier dernier, une manifestation citoyenne était organisée, en début de soirée, dans le 2e arrondissement de Paris afin de protester contre le projet d’implantation d’un « restaurant » Mac Donald’s. Joli prélude à la rencontre-débat sur le thème Nourriture et liberté qui s’est déroulée, à partir de 19 h, à la mairie de ce même arrondissement. Son maire, Jacques Boutault (EELV), fit la présentation de l’évènement qui a réuni, à l’initiative des Éditions Libre et Solidaire, de Slow Food Bastille et de Slow Food Youth, Carlo Petrini, José Bové et Serge Latouche.

Ce dernier, particulièrement enthousiaste à l’idée d’accompagner deux héros de la lutte contre la malbouffe, a souligné tout l’intérêt qu’il y avait à faire converger la réflexion menée autour du slogan provocateur de la décroissance et les actions concrètes en faveur de la préservation d’une alimentation saine et savoureuse. « Avec le mouvement Slow Food, créé par Carlo Petrini, a précisé d’emblée Serge Latouche, la bataille est menée de la fourchette à la fourche. Le slow food est en quelque sorte le versant gastronomique de la décroissance. Aux côtés de José Bové, les revendications s’articulent de la fourche à la fourchette. Leurs itinéraires se sont donc inévitablement croisés. »

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Serge Latouche.

Selon le chantre de l’abondance frugale, la production de nourriture, conforme à la logique économique moderne, repose sur le triangle infernal : agro-industrie - industrie agroalimentaire - grande distribution. L’agro-industrie se déploie quant à elle autour d’un autre triangle tout aussi infernal : l’usage criminel de pesticides et d’engrais chimiques, le tout accompagné d’une irrigation intensive.

L’industrie agroalimentaire, a poursuivi Serge Latouche, est insane, injuste et nous offre des produits insipides. « La mondialisation, a-t-il précisé, transforme le régime alimentaire des consommateurs crédules, insouciants, séduits par le paraître, car ravis de consommer hors saison et venus de l’autre extrémité de la planète de très beaux fruits et légumes calibrés mais souvent insipides et vénéneux. » Quant à la grande distribution, elle nous retire, ajouta-t-il, le plaisir de découvrir les produits saisonniers et génère un gâchis tout aussi monstrueux qu’irresponsable.

« La gastronomie touche à la totalité de la vie » 

Serge Latouche passa ensuite le relais à son ami Carlo Petrini en déclarant : « S’interroger sur le contenu de l’assiette révèle, certes, un penchant sérieux pour les plaisirs de la bouche mais aussi un intérêt évident pour tout ce qui a rapport à l’homme, car la gastronomie touche à la totalité de la vie. » Tel est en effet le point de vue défendu par le mouvement Slow Food. Son créateur, le jovial Carlo Petrini, définit ainsi la gastronomie, se référant à son maître, Brillat-Savarin : « C’est la connaissance raisonnée de tout ce qui a rapport à l’homme, en tant qu’il se nourrit. » Il ajouta : « La gastronomie est une science complexe et multidisciplinaire qui associe la chimie, la physique, la biologie, la génétique et bien entendu le plaisir de la table. » D’ailleurs, le droit au plaisir ne doit pas être réservé aux riches, s’empressa-t-il de préciser. L’œil malicieux, se tournant vers Serge Latouche, complice, Carlo Petrini proclama cette évidence : « Un gastronome qui n’est pas un écologiste est un imbécile, mais un écologiste qui n’est pas un gastronome est un triste sire. » Succès assuré auprès du public !

Pour Carlo Petrini, le système alimentaire moderne est criminel en raison du gaspillage, d’une perte de la saveur mais aussi d’une organisation du travail qui, dans certains pays, s’apparente à des méthodes peu recommandables, pour ne pas dire indignes. « Si, par exemple, affirma-t-il avec fermeté, la production de tomates prétendument savoureuses fait l’objet d’un nouvel esclavage, ces tomates ne sont pas bonnes ! » De son point de vue, la recherche d’une meilleure qualité alimentaire est absolument indispensable et pour cela, il convient de réunir impérativement trois critères : le bon, le propre et le juste.

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Carlo Petrini.

Après avoir rendu hommage à l’activité des femmes, qui sont depuis toujours à la base de la gastronomie car « elles font les meilleurs plats du monde ! » le gastronome italien fit part au public – une bonne centaine de personnes réunies dans la salle des mariages – de deux grands évènements qui, d’après lui, ont émaillé l’année 2015 : l’encyclique du pape François Loué sois-Tu et la candidature de Bernie Sanders aux primaires du parti démocrate en vue des prochaines élections présidentielles états-uniennes. Au sujet du premier, il fit la remarque suivante : « Je suis agnostique mais je pense que nos conduites peuvent être teintées de spiritualité. Le texte du pape François est historique, c’est un document extraordinaire qui parle de gastronomie. » Serge Latouche en profita pour reprendre la parole quelques instants : « Hippocrate disait : “Que ton aliment soit aussi ton médicament !” Nous avons perdu le sens du sacré de la nourriture et des aliments. Je suis athée mais je propose d’adopter ce slogan : “Que ton aliment soit aussi ton sacrement.” » Par ailleurs, Carlo Petrini considère que Bernie Sanders avait le grand mérite d’évoquer, dans ses discours, la protection de la biodiversité ainsi que la nécessité de reconstruire l’économie rurale en mettant l’accent sur la production locale de proximité. Petrini a terminé son intervention en appelant à une alliance entre le paysan et le citoyen urbain puis en déclarant, combatif : « Nous sommes pour une révolution joyeuse. »

José Bové prit la parole pour évoquer tout d’abord ses lectures récentes de deux auteurs romains : Pline l’Ancien, écrivain du Ier siècle et Virgile, poète de la fin de la République (fin du Ier siècle avant J.-C.). Il cita ce dernier : « On ne peut pas être paysan si on habite en ville. » Son angle d’attaque historique l’amena à préciser la particularité de l’agriculture : « Sans se concerter, les peuples ont trouvé d’eux-mêmes leur propre équilibre alimentaire. En vérité, les pratiques alimentaires constituent une culture non écrite, transmise de génération en génération. » Il évoqua le fait que les préhistoriens font fréquemment référence à l’Âge de pierre, à l’Âge de bronze mais jamais à l’Âge ou plus exactement aux Âges de l’alimentation. « Il faudrait, suggéra-t-il, réécrire l’histoire de l’humanité en retenant comme fil conducteur l’alimentation ! » S’adressant à Serge Latouche, il lui proposa de s’atteler à cette tâche !

 « Je produis du vin populaire mais pas populiste ! »

Reprenant très vite sa casquette de parlementaire européen, José Bové évoqua alors quelques travaux réalisés récemment. Ainsi, l’alimentation des enfants fit l’objet d’un texte âprement discuté et qui, finalement, définit la dose maximale de sucre autorisée, conformément aux recommandations de l’Organisation mondiale de la santé, et qui interdit également les OGM ainsi que les nanoparticules. Une victoire juridique, en forme d’injonction adressée aux multinationales de l’agroalimentaire. « Celles-ci doivent être combattues ! enchérit le député. Un bon moyen est le boycott. J’ai ainsi appelé à ne plus acheter les bonbons M&M’s, dans lesquels on trouve des nanoparticules de dioxyde de titane, cancérogène possible pour l’homme. »

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José Bové.

De plus, profitant de la tribune qui lui était offerte, le militant altermondialiste a exprimé de sévères critiques à l’encontre du Tafta (acronyme anglais du traité de libre-échange transatlantique) qui, selon lui, détruira l’agriculture, la gastronomie et la souveraineté alimentaire des peuples. Tout aussi redoutable à ses yeux est l’accord sur le commerce des services (ACS, ou Trade in Services Agreement, Tisa), qui vise à la création d’un marché mondial des services menaçant gravement les services publics mais concernant aussi les services financiers, les transports ou encore la grande distribution. Le chapitre III notamment, précisa José Bové, aborde le retrait de toutes les entraves à l’implantation libre des supermarchés hors des frontières nationales. Il conclut son exposé en rappelant qu’à Seattle en 1999, lors des manifestations altermondialistes, les paysans militants venus de plusieurs pays avaient offert aux journalistes présents une dégustation de produits alimentaires, dont le fameux Roquefort auquel il est particulièrement attaché. En somme, transmettre un message politique fort en goûtant le plaisir de la table.

Furent invités également à prendre la parole Bernard Farinelli, spécialiste du développement local et ardent défenseur des campagnes vivantes, Charlotte Sarlat, l’une des cinq dernières productrices de fromage fermier de Salers, Linda Bedouet, reconvertie en Normandie dans le maraîchage bio, attachée à l’autonomie et travaillant en circuits courts, Bastien Beaufort, doctorant en géographie à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine, cofondateur de Disco soupe et président de Slow Food Paris Bastille et enfin Philippe Maffre, membre de la Confédération paysanne, impliqué dans le conflit du barrage de Sivens, paysan vigneron associant élevage et culture de la vigne. Prolongeant les propos de Carlo Petrini, il déclara : « Je produis du vin populaire mais pas populiste ! »

Après quelques échanges riches d’enseignements avec la salle, Serge Latouche mit un terme à cette sympathique rencontre en proclamant : « Changer le monde, c’est changer le contenu de l’assiette ! » La soirée se termina joyeusement dans le bistrot situé face à la mairie du 2e arrondissement, où Serge Latouche, Carlo Petrini et Bernard Farinelli dédicacèrent leurs ouvrages. [1]




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[1De Serge Latouche : Pour en finir avec l’économie. Décroissance et critique de la valeur en compagnie d’Anselm Jappe ; de Carlo Petrini : Libérez le goût. Liberté et gastronomie ; de Bernard Farinelli : La Révolution de la proximité. Voyage au pays de l’utopie locale. Ces trois livres sont édités par Libre et Solidaire.


Lire aussi : La nouvelle jeunesse du mouvement Slow Food

Source : Didier Harpagès pour Reporterre

Photos : © Didier Harpagès/Reporterre

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