« Un leurre climatique » : l’Académie des sciences alerte sur la géoingénierie
De l'eau chaude est pompée depuis une centrale géothermique vers l'usine de capture de carbone Mammoth de Climeworks, le 24 mai 2024 à Reykjavik, en Islande. - JOHN MOORE / GETTY IMAGES EUROPE / Getty Images via AFP
De l'eau chaude est pompée depuis une centrale géothermique vers l'usine de capture de carbone Mammoth de Climeworks, le 24 mai 2024 à Reykjavik, en Islande. - JOHN MOORE / GETTY IMAGES EUROPE / Getty Images via AFP
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L’Académie des sciences alerte dans un récent rapport sur les impacts environnementaux potentiels de la géoingénierie. Elle appelle à des changements structurels pour baisser nos émissions de carbone.
Ce n’est pas une surprise mais c’est, cette fois-ci, l’Académie des sciences qui le dit, avec tout son poids institutionnel : la géoingénierie n’est pas une solution pour le climat. Le terme regroupe l’ensemble des méthodes visant à manipuler volontairement le système climatique à l’échelle planétaire, pour limiter voire annuler les effets du changement climatique provoqué par les émissions anthropiques de gaz à effet de serre.
Dans un rapport publié le 2 octobre, l’Académie recense l’état des connaissances scientifiques sur les principales techniques étudiées ou expérimentées en la matière. Conclusion : « La géoingénierie climatique ne constitue ni une alternative à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, ni une solution technologique miracle. »
Les académiciens sont particulièrement critiques vis-à-vis des techniques visant à modifier la surface ou l’atmosphère terrestre pour modifier le rayonnement reçu du soleil, les SRM (Solar Radiation Modification en anglais). Les nombreuses incertitudes et risques de bouleverser négativement les écosystèmes et le climat, sans parler des difficultés techniques, économiques et géopolitiques que soulèvent les SRM les font apparaître pour ce qu’elles sont : « un leurre climatique et non un investissement d’avenir », tranchent les auteurs.
Une seule solution : moins d’émissions
Les autres approches, notamment celles visant à éliminer le carbone de l’atmosphère et le stocker durablement, regroupées sous l’acronyme CDR (Carbon Dioxyde Removal), sont à peine plus crédibles. Certaines techniques, comme la restauration et la préservation d’écosystèmes stockant du carbone, sont vertueuses et présentent des cobénéfices intéressants — restaurer les mangroves, par exemple, est bénéfique pour la biodiversité et préserve les communautés de la montée des eaux, en plus de stocker du carbone — mais leur potentiel est marginal en termes d’ordre de grandeur, par rapport à nos émissions.
L’Académie des sciences liste l’ensemble des autres techniques d’élimination du carbone, chacune présentant ses limites, techniques ou socio-économiques, comme l’expliquait également Reporterre dans cet article. D’autant qu’une étude récente, publiée en septembre dans la revue Nature, expliquait que les capacités de stockage disponibles dans le sous-sol terrestre pourraient avoir été largement surestimées.
L’Académie, qui s’appuie notamment sur cette étude, aboutit aux mêmes conclusions : si les CDR restent un outil « nécessaire » pour aider à compenser les émissions résiduelles, c’est-à-dire celles dont nous aurons du mal à nous passer, cela ne peut être qu’une aide marginale par rapport à « la priorité absolue », selon le rapport, qui est de mener des « changements structurels » pour baisser nos émissions de carbone.
« Aucune [approche de géoingénierie] ne peut aujourd’hui être déployée à grande échelle sans incertitudes scientifiques majeures, impacts environnementaux potentiels, dont certains irréversibles, entraînant des risques géopolitiques sérieux », conclut le rapport.
Une diversion au service du capitalisme fossile
L’Académie des sciences prend la peine de souligner au passage « son engagement à mettre la science au service de la décision politique, non comme instrument de justification de solutions risquées, mais comme outil d’orientation vers des politiques climatiques responsables, à la hauteur des défis à venir ». Un message appuyé, sans doute motivé par le contexte de montée en puissance de la propagande menée par des entreprises privées, mais aussi de certains chercheurs, notamment aux États-Unis, en faveur du déploiement de la géoingénierie.
« Les nombreuses start-up de géoingénierie détournent l’attention et les ressources qui devraient être mis au service de la décarbonation de nos sociétés », déplore la climatologue Valérie Masson-Delmotte, membre de l’Académie des sciences.
« La géoingénierie est aussi poussée par ceux qui ont intérêt au statu quo, comme les acteurs des énergies fossiles. Ils n’ont même pas de volonté réelle de déployer cette géoingénierie, mais pratiquent ce qu’on appelle le predatory delay [retardement prédateur] : faire diversion pour retarder l’action », dit-elle.
La géoingénierie est toutefois plus qu’une diversion : les projets expérimentaux, à petite échelle, se multiplient, notamment autour de la géoingénierie marine. L’océan, puits naturel de carbone extrêmement important, éveille l’appétit de nombreux industriels qui cherchent à le fertiliser, à y faire pousser des algues à large échelle ou à le rendre plus alcalin, dans l’espoir de booster sa captation de carbone atmosphérique.
Multiplication d’expérimentations privées dans l’océan
Ces CDR marins, ou mCDR, ont particulièrement retenu l’attention de l’Académie qui y consacre une part majeure de son rapport. Ce dernier conclut à l’inefficacité, à vaste échelle, des mCDR, présentant tous de fortes incertitudes et risques de perturbations écologiques.
Seule l’alcalinisation, c’est-à-dire l’ajout de minéraux alcalins ou l’utilisation de procédés électrochimiques qui, par réactions chimiques, permet à l’océan d’absorber davantage de CO2, présente un potentiel déployable à vaste échelle. Mais les incertitudes sont là aussi nombreuses sur les conséquences pour les écosystèmes des multiples modifications chimiques engendrées.
« Sur l’alcalinisation, nous avons recensé environ 55 projets pilotes menés sur le terrain, c’est-à-dire directement dans les écosystèmes marins, dit Fabrice Pernet, biologiste marin à l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer). Le secteur privé avance très vite, bien plus que la recherche public. Le coup est parti alors que la science n’est pas au point. »
Les initiatives sont très hétéroclites, de la pure start-up technosolutionniste Running Tide aux projets menés en collaboration avec des chercheurs.
« On voit des acteurs privés avancer sur le sujet en se donnant l’apparence de la crédibilité scientifique »
Annonce emblématique : en juillet, le consortium Frontier, qui compte Google et Meta parmi ses membres fondateurs, achetait pour 1,75 million de dollars de crédits carbone à des entreprises d’alcalinisation de l’océan. Une manière, pour les géants de la tech à la consommation énergétique exponentielle, de s’acheter une vertu climatique, quitte à faire n’importe quoi.
« On voit des acteurs privés avancer sur le sujet en se donnant l’apparence de la crédibilité scientifique sans en avoir les critères. Sur l’alcalinisation, il nous manque les bases scientifiques pour réaliser une évaluation d’ensemble », dit Valérie Masson-Delmotte.
C’est l’autre priorité absolue parmi les recommandations de l’Académie des sciences : soutenir la recherche publique sur les CDR, terrestres et marins, et sur leurs conséquences potentielles et sociales. Il s’agirait également de soutenir la recherche sur le système climatique en général, et sur l’extrême complexité des systèmes atmosphériques, dont on ignore encore comment ils réagiront aux initiatives des apprentis géoingénieurs.
En l’absence de cadre règlementaire international, pour réguler les mCDR et interdire formellement toute initiative de SMR, ainsi que le recommande le rapport, les expérimentations avancent en plein flou scientifique. Avec le risque, à mesure que les catastrophes climatiques continuent d’empirer, que les sociétés cèdent de plus en plus aux leurres de ces fausses « technologies miracles », quels qu’en soient les effets secondaires.