Climat : « Le socle ayant permis l’existence de nos civilisations s’effondre »
Après un été très sec, certaines portions de la Loire ne sont plus que des bancs de sable. Ici dans le Maine-et-Loire, le 1er septembre 2025. - © Jean-Michel Delage / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Après un été très sec, certaines portions de la Loire ne sont plus que des bancs de sable. Ici dans le Maine-et-Loire, le 1er septembre 2025. - © Jean-Michel Delage / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Les discours politiques sont imperméables aux idées de rupture, alors que la Terre atteint ses points de bascule, selon le chercheur Nathanaël Wallenhorst. Il en va pourtant de notre survie, explique-t-il.
Dans un livre publié le 19 septembre, intitulé 2049 — Ce que le climat va faire à l’Europe (éditions du Seuil), Nathanaël Wallenhorst présente une synthèse scientifique alarmante des nombreuses menaces qui pèsent sur le système Terre et du risque de voir « les sociétés humaines explosées par les ruptures que nous créons sur la Terre ».
Il souligne à quel point nous sous-estimons le danger que représentent les points de bascule. Ces changements drastiques et irréversibles dans les équilibres climatiques, provoqués par le dépassement d’un certain seuil de température, pourraient remettre en question jusqu’à la viabilité même de nos sociétés.
Chercheur en sciences de l’environnement et doyen de la faculté d’éducation de l’Université catholique de l’Ouest, à Angers, Nathanaël Wallenhorst est également membre de l’Anthropocene Working Group, un groupe international de chercheurs interdisciplinaire chargé de déterminer si, et quand, l’Anthropocène a débuté, en tant qu’époque géologique.
Reporterre — En quoi la menace des points de bascule remet-elle, selon vous, radicalement en cause toutes les approches néolibérales et capitalistes des politiques climatiques ?
Nathanaël Wallenhorst — Il suffit de s’en tenir aux faits, de regarder les études scientifiques. Les politiques de transition actuelles sont totalement inefficientes pour contenir l’emballement du système Terre. Si l’on adopte un point de vue systémique, il devient évident qu’espérer ou promouvoir la croissance économique est complètement irrationnel. La décroissance n’est pas une orientation idéologique ou politique, c’est une évidence biogéophysique.
La plupart des économistes ont construit des modèles complètement déconnectés du réel. Même lorsque des économistes ont cherché à intégrer l’impact des points de bascule climatiques à leurs modèles, comme dans les travaux de Simon Dietz, de la London School of Economics, et ses collègues, ils arrivent à la conclusion que ces basculements réduiraient la consommation d’environ 1 %. Alors que l’on parle de choses capables de déstabiliser les fondements mêmes de notre civilisation.
Un tel niveau d’incompréhension et de décalage est dingue. Les modélisations économistes orthodoxes sont imperméables aux idées de rupture, de limitation et de fracassement qui nous attendent.
À quel point sommes-nous au bord du gouffre, d’après vous ?
La mère de toutes les menaces, c’est la question de l’eau. Beaucoup de points de bascule menacent le cycle de l’eau et la cryosphère. Or, l’eau irrigue tous les fondements de nos sociétés. L’agriculture, l’hygiène, l’économie : les pénuries d’eau à venir peuvent gripper toute la machine. Les conséquences des pénuries d’eau sont immédiates avec la faim, la peur, l’accaparement, les déstabilisations politiques et géopolitiques, les risques de guerre, etc.
« Nos démocraties doivent s’encastrer dans les limites planétaires »
Les risques de point de bascule sont multiples, de nombreuses dimensions doivent être articulées en même temps. L’étude de 2018 de Will Steffen et son équipe évoque un seuil vers 2 °C de réchauffement, voire dès 1,5 °C, avec un emballement possible vers une « Terre-serre » ou « Terre-étuve » difficilement vivable. On ne sait pas exactement où est le seuil, mais on se situe à ce moment de bifurcation du système Terre.
Comment appréhender la part d’incertitude qui entoure notre compréhension de ces phénomènes, et éviter que celle-ci serve de prétexte à l’inaction ?
Chaque phénomène, pris isolément, comprend des incertitudes quant à la chronologie précise à venir. Il n’y a pourtant aucun doute sur la dynamique globale. C’est un peu comme le lait sur le feu : si l’on allume le gaz sous la casserole et que l’on oublie de la surveiller, il existera une incertitude sur le moment où le lait débordera. Pour autant, on est certain qu’il finira par déborder.
Si l’on regarde le tableau général : la perturbation du cycle de l’eau, la désoxygénation des océans, la fragilisation de la pompe océanique du carbone et du plancton, la fonte du pergélisol, les menaces de bascule des systèmes forestiers septentrionaux, de toute l’Amazonie, la destruction des coraux, la fonte des glaciers du « troisième pôle » himalayen, les menaces d’effondrement en Antarctique, l’effondrement de la biodiversité, etc., on voit bien se dessiner une dynamique très forte.
Vous écrivez que l’existence même de notre civilisation pourrait être menacée.
La civilisation s’est développée alors que nous vivions, depuis environ 12 000 ans, dans l’Holocène, une période caractérisée par sa stabilité et sa prévisibilité. Il y avait quelques variations climatiques, d’environ 1 °C en plus ou en moins maximum, mais cette stabilité et cette prévisibilité générales sont une des explications du développement des civilisations : elles ont permis la maîtrise des écosystèmes, le développement de l’agriculture puis d’excédents agricoles, le commerce, etc.
L’Anthropocène décrit la sortie de cette stabilité et, surtout, l’entrée dans un régime climatique de plus en plus imprévisible, avec des extrêmes exacerbés. Cela n’a rien à voir avec les causes de l’effondrement de certaines civilisations par le passé. Aujourd’hui, c’est le socle même ayant permis l’existence de toutes les civilisations qui s’effondre.
Votre analyse vous rapproche-t-elle de celle des collapsologues ? On a beaucoup reproché à ce courant d’être fataliste et dépolitisant…
Je ne suis pas collapsologue. Par ailleurs, je ne me retrouve pas du tout dans certaines approches fascinées par le morbide et la fin du monde. Mon approche est scientifique. Elle repose sur un savoir pluridisciplinaire et une base de données de plusieurs milliers d’articles que j’articule entre eux. Comme, par exemple, celui publié dans le journal de l’Académie des sciences des États-Unis en 2022 qui pose concrètement sur la table la question de l’extinction possible de l’humanité.
« Les récits technosolutionnistes relèvent de la croyance sans fondement »
Ce que nous dit la recherche, c’est que nous sortons de la niche climatique ayant permis l’existence des civilisations. Nos sociétés sont présentes partout sur le globe, mais dans des lieux où la température moyenne reste comprise entre 11 et 15 °C. Ce sont les conditions qui permettent de produire une agriculture capable de nourrir le monde. D’ici 2070, 3 milliards de personnes risquent de sortir de cette niche climatique et devront migrer, avec le lot de déstabilisation que cela implique.
Ce sont les sciences du système Terre, sur la base de données rigoureuses, qui démontrent l’impossibilité pour nos sociétés de perdurer si l’on continue sur notre trajectoire actuelle, sans changement radical. Ce sont à l’inverse les récits technosolutionnistes, ou les idées selon lesquelles « l’Homme s’est toujours adapté », qui relèvent de la croyance sans fondement.
Qu’entendez-vous par « changement radical » ?
Il est nécessaire de décarboner extrêmement rapidement nos modes de vie. En France, il faut passer de 9 à 2 tonnes d’émissions de CO2 par personne. En simplifiant, cela signifie de diviser par cinq notre consommation et notre production, c’est-à-dire notre salaire. Il faut créer un monde où l’on peut vivre de manière digne avec l’équivalent de 500 euros par mois. Il faut absolument tout réinventer dans la manière de se nourrir, se loger, faire société. Et si l’on souhaite rester dans un cadre démocratique, ce qui est mon cas, il faut rendre désirable une telle limitation. Nous n’avons pas le choix : nos démocraties doivent s’encastrer dans les limites planétaires.
Les gens ne sont pas idiots. Nous avons en ce moment un réel problème avec nos élites et dirigeants, des Trump, Musk, Bolloré et même Macron. Il faut à la fois esquiver les récits mensongers ou pervers, comme ceux de Macron qui dit une chose et fait l’inverse, les récits technosolutionnistes californiens, les récits autoritaires comme en Chine et les récits bisounours du « chacun doit faire sa part ». Et inventer des récits alternatifs pluriels et radicaux.
Nous suivons une trajectoire antinomique à celle que vous préconisez. Une bifurcation radicale de la société est-elle encore possible dans les temps impartis ?
Les climatologues, comme Valérie Masson-Delmotte, répètent souvent que chaque dixième de degré compte. C’est très important pour les points de bascule. Certains sont franchis sur une temporalité très longue. Si le réchauffement est un peu ralenti, on conserve davantage de chance d’inverser certains phénomènes avant qu’ils ne deviennent irréversibles.
Mon état d’esprit est de continuer à me battre jusqu’au bout. Je veux croire qu’une bascule est possible, bien que je quitte ici le domaine des sciences et entre dans celui de la croyance que je critique par ailleurs. Mon espoir et qu’il puisse y avoir une bascule sociale soudaine et imprévue comme cela peut arriver dans l’Histoire, un peu comme lorsque le mur de Berlin est tombé.
Beaucoup de choses bougent dans la société sans, pour l’instant, faire système. La littérature scientifique se penche sur cette notion de point de bascule social. Il y a du mouvement dans la société, des acteurs dont les actions pourraient se mailler les unes aux autres pour finir par entraver la marche des choses. C’est pourquoi je crois encore à la possibilité de transformations radicales et démocratiques.
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2049 — Ce que le climat va faire à l’Europe, de Nathanaël Wallenhorst, aux éditions du Seuil, septembre 2025, 336 p., 21,90 euros. |