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ReportageAlimentation

Un marché bio à petits prix dans les quartiers Nord de Marseille

Jour de marché bio au ‭centre‬ ‭social‬ ‭Del‬ ‭Rio à Marseille, ici ‭le 4 mars 2025.

Dans le 15e arrondissement de Marseille, un réseau d’associations, dont Action contre la faim, est à l’origine d’un marché bio qui propose une tarification solidaire. Un accompagnement social est également proposé les jours de marché.

Marseille, reportage

Tous les premiers et troisièmes mardis du mois, dans le quartier de la Viste à Marseille, les sonos sont poussées au maximum. En bas des tours du 15e arrondissement, sur le parvis du centre social transformé en place de village, résonnent Dancing Queen ou Forever Young pendant que les enfants se poursuivent en courant devant les étals de fruits et légumes. Cabas à la main, Nazlati ne sait plus où donner de la tête. « Des citrons ? Je pourrais en faire des gâteaux ! Et pourquoi pas du persil ? »

Il y a peu, ces hésitations étaient encore impossibles. « Avant, dit-elle dans un éclat de rire qui illumine tout son visage, je n’achetais du bio que par les yeux. Je mangeais n’importe quoi. » Tout a changé en mai dernier avec le lancement d’un marché initié par l’ONG Action contre la faim, le centre social Del Rio et l’association Graines de soleil. Il permet aux riverains d’acheter des produits bio à petits prix, et même de bénéficier d’un accompagnement social.

Une triple tarification pour un bio accessible

Côté bio, l’offre manquait dans le quartier. À trente minutes en bus, les habitants peuvent certes rejoindre une enseigne Biocoop. Mais avec trois enfants à sa charge, Mounia l’admet, « le prix est un frein. Quand on touche un Smic pour toute une famille, ça revient beaucoup trop cher d’acheter sain ».

Sur le marché de la Viste, le problème ne se pose plus. Elle pointe son panier qui déborde de choux, de carottes, de roquette, d’œufs, de citrons et de poires. « Ça va au moins me tenir deux semaines, estime-t-elle en jaugeant son contenu, et pour 25 euros seulement ! » En tant qu’habitante du quartier, et comme 49 autres familles (soit 172 personnes), elle accède à un tarif préférentiel.

L’ONG a permis aux habitantes et habitants de la Viste, dans les quartiers Nord, de manger bio sans se ruiner. © Maïté Baldi / Reporterre

Pour s’assurer que le coût soit adapté à la taille du porte-monnaie de chacun, un système de triple tarification a été mis en place après étude des prix pratiqués dans les commerces alentour sur 400 références de fruits et légumes. Le tarif plein correspond au prix coûtant en vente directe, celui à -25 % est réservé aux habitants du quartier tandis qu’un tarif à moitié prix s’applique pour ceux qui bénéficient de chèques d’accompagnement personnalisé (CAP).

D’un montant de 5 ou 10 euros, ces chèques sont distribués par le Centre communal d’action sociale (CCAS) de Marseille à des personnes ou familles ne pouvant subvenir à leurs besoins alimentaires ou en produits d’hygiène du fait d’une absence totale de ressources.

Répondre à la saturation des centres d’aides alimentaires

Dans l’arrondissement, le taux de pauvreté s’établit à 44 % d’après l’Insee. « Alors que le territoire comporte d’importantes poches de pauvreté, on s’est aperçus que les trois centres d’aide des Restos du cœur étaient saturés », dit Aloys Vimard, chargé du projet pour l’ONG. « Finalement, il y avait surtout des personnes qui toquaient aux portes sans être aidées. Sur 80 000 habitants, 8 000 étaient inscrits mais il n’y avait plus de place pour de nouveaux bénéficiaires. »

Dès 2023, il s’est rapproché du Centre communal d’action sociale de Marseille afin d’identifier les publics disposant de chèques d’accompagnement personnalisé sur le 15e arrondissement. « La plupart des commerces dans lesquels ils pouvaient les dépenser étaient des snacks. On s’est dit qu’on pourrait proposer à l’association Graines de soleil de s’affilier au dispositif. »

Implanté dans la vie du quartier depuis plus de cinquante ans, le centre social qui accueille le marché avait l’avantage d’être déjà connu. © Maïté Baldi / Reporterre

À Châteauneuf-les-Martigues, 20 kilomètres plus loin, l’association Graines de soleil cultive fruits et légumes bio en chantier d’insertion. Y travaillent des personnes aux profils variés. « Détenus en semi-liberté, personnes en sortie de prison ou qui n’arrivent pas à trouver de travail parce qu’elles ne parlent pas très bien français », dit Blandine, salariée de l’association. « Pour nous, qui avions déjà développé des marchés solidaires, ça faisait entièrement sens de participer à celui-ci. »

Les habitants, futurs acteurs porteurs du projet

Ne manquait plus que le lieu de vente. « le centre social del Rio de la Viste avait été sollicité par la municipalité pour créer un marché, encore inexistant dans le coin », se souvient Coline Barthélémy qui y coordonne l’action famille. « À la base, ce n’était pas une demande de la part des habitants, mais on les a sondés pour savoir ce qu’ils en pensaient et la plupart était partants. »

Implanté dans la vie du quartier depuis plus de cinquante ans, le centre social avait l’avantage d’être déjà connu. « Le but n’était pas de venir avec des solutions toutes faites, poursuit Coline Barthélémy, mais de participer à leur émancipation en les rendant maîtres de leur quartier. » Lors de réunions, les riverains se chargent de la sélection des fruits et légumes avant chaque marché. À terme, l’objectif demeure qu’ils l’organisent.

‭Ce‬ ‭marché‬ ‭bio,‬ ‭qui‬ ‭se‬ ‭tient‬ ‭tous‬ ‭les‬ ‭quinze‬ ‭jours,‬‭ est ‬‭un‬ ‭projet‬ ‭porté‬ ‭par‬ ‭Action‬ ‭contre‬ ‭la‬ ‭faim‬ ‭et‬ ‭Graines‬ ‭de‬‭ soleil‬‭ (un‬‭ chantier‬‭ d’insertion‬‭ à‬ ‭Châteauneuf-les-Martigues‬‭ qui‬‭ vient‬‭ vendre‬‭ ses‬‭ produits)‬‭. © Maïté Baldi / Reporterre

La refonte des habitudes alimentaires est déjà observable. D’après Action contre la faim, 80 % de ceux qui font leurs courses sur le marché n’avaient pas pour habitude de consommer bio avant. Une réussite en partie obtenue grâce aux sensibilisations menées par le centre social, qui propose des ateliers de cuisine une fois par mois dans le cadre du programme Mieux manger pour tous ! lancé par le gouvernement en 2023.

La semaine dernière, Ada, retraitée, a appris à faire de la soupe de lentilles corail, une quiche aux légumes et un gâteau au chocolat avec des haricots rouges. « Pourquoi pas les reproduire chez moi maintenant ! », s’exclame-t-elle.

Vente de pain par l’association En chantier.‬ © Maïté Baldi / Reporterre

Lutte contre le non-recours aux droits

Au-delà des fruits et légumes de Graines de soleil, les riverains peuvent acheter du pain au levain maison sur l’étal de l’association En chantier et passer commande de produits secs auprès de l’association Vrac.

Ils peuvent aussi être accompagnés dans leurs démarches administratives. Sur place, des ONG ou des organismes sociaux comme Médecins du monde et la CPAM (Caisse primaire d’assurance maladie) identifient des situations de non-recours aux droits, c’est-à-dire des cas de personnes ne percevant pas d’aide sociale alors qu’elles remplissent les conditions pour en bénéficier. Et informent les habitantes et habitants concernés avant qu’ils ne tombent dans la précarité.

‬ ‭Hada, ‭habitante‬ ‭du‬ ‭quartier,‬ ‭a‬ ‭rempli‬ ‭son‬ ‭panier‬ ‭d’épinards, de céleri, de kiwis, d’œufs et de persil. Elle vient tous les quinze jours.‬ © Maïté Baldi / Reporterre

Sophie, qui « habite la tour 1 », quitte le stand de la CPAM avec une bonne nouvelle : au vu de sa situation, elle va pouvoir bénéficier de l’aide à la mutualisation, soit trois mois de cotisation pour l’aider à payer sa mutuelle. « Si je n’étais pas venue sur le terrain, il y a fort à parier que cette dame ne serait pas venue nous solliciter, se réjouit Valérie Theron, gestionnaire précarité à l’Assurance maladie des Bouches-du-Rhône. Avant de se déplacer pour une démarche, encore faut-il savoir qu’on y a droit. » Ce qui pousse Aloys Vimard d’Action contre la faim à insister sur le fait que « l’aide alimentaire joue un rôle de porte d’entrée pour lutter contre les inégalités ».

‭Un‬‭ système‬‭ de‬‭ triple ‬‭tarification a été instauré. © Maïté Baldi / Reporterre

Pour l’instant, le projet est financé par les fonds propres d’Action contre la faim, la Ville de Marseille ainsi que par l’État dans le cadre du pacte des solidarités et du programme Mieux manger pour tous !. « Il reste difficile de chiffrer exactement l’enveloppe des financements publics parce qu’elle n’est pas uniquement dédiée au projet, pointe Aloys Vimard. J’espère pouvoir le modéliser pour le répandre. » En attendant, une recherche de fonds est en cours afin de financer le centre social qui ne dispose pas encore de financement spécifiques pour le marché.

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