Ce refuge s’occupe des chats et des chiens de propriétaires qui n’en ont plus les moyens
Chloé Viruega, salariée de l'association Lianes, une pension accueillant les animaux de personnes qui ne peuvent plus les garder. - © Adrien Labit / Reporterre
Chloé Viruega, salariée de l'association Lianes, une pension accueillant les animaux de personnes qui ne peuvent plus les garder. - © Adrien Labit / Reporterre
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À Strasbourg, l’association Lianes veille sur les animaux de personnes précaires qui n’ont d’autre choix que de les faire garder. Mais cette pension sociale est menacée par les baisses de subvention aux contrats d’insertion.
Strasbourg (Bas-Rhin), reportage
À l’entrée du local de l’association Lianes, un collier de chien remplace la poignée d’une porte abîmée. Ce jeudi après-midi, la réunion d’équipe vient tout juste de se terminer et les salariés du chenil s’activent pour mettre en route la deuxième série de balades de la journée. Neuf chiens aboient joyeusement à chaque passage, espérant être les prochains à sortir. Certains sont là depuis quelques semaines, d’autres, quelques mois. Le temps que leurs maîtres puissent de nouveau s’en occuper.
Installée dans le quartier prioritaire du Port du Rhin, dans l’est de la ville, Lianes a vu le jour en 2003. Son nom est l’acronyme de Lien avec l’animal contre l’exclusion sociale. « L’association a été créée pour faire face à une problématique : des personnes en situation de précarité refusaient d’aller à l’hôpital car elles n’avaient pas de solution pour leur animal, explique Anne Trotzier, directrice de la structure. Leurs seules options, c’était de l’abandonner ou de ne pas se soigner. » Même problème avec les structures d’hébergement d’urgence ou de réinsertion, beaucoup n’accueillant pas les animaux de compagnie.
« Au début, on gardait les animaux chez nos bénévoles, poursuit la directrice. Nous sommes arrivés dans ces locaux en 2009, c’est là que l’on a commencé à pouvoir accueillir des chats et des chiens en urgence. » La pension héberge actuellement neuf chiens, huit chats et deux lapins qui participent à des activités de médiation animale.
Liste d’attente pour les animaux
Si elle le pouvait, l’association pousserait les murs. « Cela fait deux ans que nous avons une liste d’attente. Notre activité explose en même temps que la précarité augmente », expose Anne Trotzier.
Dans le même temps, ses moyens humains diminuent. « En janvier dernier, Lianes avait 14 salariés. Aujourd’hui, il n’en reste que 10 pour faire le même travail, si ce n’est plus », regrette la directrice. Six d’entre eux sont des emplois aidés, subventionnés par France Travail ou par la Collectivité européenne d’Alsace (CEA), une structure née de la fusion des départements alsaciens. « Les enveloppes dédiées au financement de ces dispositifs ont encore baissé cette année. Résultat : les 10 emplois actuels coûtent aussi cher à l’association que les 14 que nous avions en début d’année. »
Des baisses de tous les côtés
L’activité du chenil est soutenue par des contrats d’insertion réservés au secteur non marchand : les contrats d’accompagnement dans l’emploi, ou parcours emploi compétence. La loi autorise leur reconduction jusqu’à vingt-quatre mois, mais Anne Trotzier peine à renouveler ceux dont elle dispose déjà. « Avant, c’était un an, renouvelable un an. Maintenant, on nous dit que c’est six mois, renouvelable une fois. »
À condition qu’il reste des contrats dans l’enveloppe du prescripteur. « Cette année, France Travail nous a dit dès le mois d’août qu’ils n’avaient plus de contrats disponibles », explique la directrice. Contactée, l’institution n’a pas répondu à nos questions.
Du côté de la CEA, les moyens ont également été revus à la baisse, avec des objectifs amputés de 24 % et une réduction de la durée des contrats. Contactée, la collectivité n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien.
Cette baisse s’inscrit dans une tendance nationale : fin septembre 2025, 21 500 contrats avaient été signés depuis le début de l’année dans le cadre d’un parcours emploi compétence, selon le ministère du Travail. Soit une baisse de 52 % sur un an.
« C’est épuisant de se battre »
À l’approche de la fin d’année, Anne Trotzier navigue à vue. Trois des contrats aidés de l’association se termineront en janvier, sans qu’elle sache s’il y en aura de nouveaux. « C’est épuisant de se battre. Comment voulez-vous gérer une pension avec trois personnes à temps partiel ? Pour s’occuper des animaux, il nous faut du monde du lundi au dimanche. »
Sébastien Lazarus est de ceux qui devront partir bientôt. « C’est dommage que ça s’arrête, je suis dégoûté, dit le quinquagénaire, souriant à la fin de sa journée de travail. Ici, c’est le paradis ! C’est un plaisir de travailler avec les animaux tous les jours. Je ne suis pas venu en retard une seule fois depuis que j’ai commencé ce boulot. »
Avant cela, il a longtemps travaillé sur des chantiers, à l’usine, ou en livraison. Pendant sept ans, il a alterné des périodes d’activité et de chômage. C’est parce qu’il touchait le RSA qu’il a pu bénéficier d’un contrat aidé pendant dix mois. La suite ? « Ça va être compliqué, je m’y fais déjà. »
Kevin aurait aussi aimé rester. Salarié à Lianes depuis juillet 2024, le jeune homme est passé par France Travail pour obtenir un contrat aidé au sein de l’association. « Cela faisait un an et demi que j’étais sans taf et je sortais d’une dépression : c’était idéal pour moi d’avoir un contrat de vingt heures par semaine. C’est quelque chose de cool pour se remettre dans le bain. »
« Mes chats, c’est la lumière de ma vie »
Entre deux balades avec les chiens, les salariés s’activent pour nettoyer le chenil et préparer la chatterie à accueillir deux nouveaux pensionnaires. L’après-midi touche à sa fin lorsqu’un visiteur passe une tête dans le bureau pour saluer la directrice avant de monter voir les félins. Le visage de Stéphane s’illumine lorsqu’il aperçoit Ramsès, Fifille et Tatouille, ses trois chats, en pension chez Lianes depuis plusieurs mois.
Expulsé de son appartement fin 2024, il a trouvé une place dans un centre d’hébergement et de réinsertion sociale, qui n’accepte pas les animaux. « Mes chats, c’est la lumière de ma vie. À chaque fois que j’ai failli baisser les bras, c’est à eux que j’ai pensé pour me relever. Je viens les voir tous les jours. Lianes a été un rayon de soleil au milieu de tous mes malheurs. »
« Ici, on s’investit pour une bonne cause. Sans Lianes, il y aurait beaucoup d’abandons », juge Stève Lefaou, bénévole pour l’association depuis onze ans. L’ancien sans-abri a longtemps maraudé avec ses chiens pour faire connaître Lianes auprès des personnes à la rue. Il y a également travaillé deux ans en insertion. « Ça m’a aidé à obtenir un appartement », explique celui qui se forme aujourd’hui à la pair-aidance des personnes en grande précarité.
À 18 heures, Chloé Viruega débute sa dernière promenade de la journée avec Rocky, un grand chien un peu malade. « J’ai beaucoup de mal à me lever le matin. Ailleurs, ce serait un problème, dit-elle. Ici, on ne me dit rien : je rattrape mes heures. » L’ancienne travailleuse sociale trottine dans la nuit avec le sourire. Son contrat a été prolongé in extremis grâce à une enveloppe non utilisée par une autre association. « À Lianes, ma manière d’être n’est pas un problème. Ça me fait me dire que ça peut marcher pour moi. Il y a des endroits où je peux avoir ma place. »