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EnquêteÉnergie

Centrale à biomasse en Guyane : un collectif craint un « nouvel AZF »

La « future centrale bioénergie du Larivot » présentée par EDF PEI.

En Guyane, la centrale à biomasse du Larivot devrait voir le jour fin 2026. Depuis dix ans, les pouvoirs publics soutiennent avec zèle ce projet, malgré les nombreuses critiques sur sa dangerosité.

Cayenne (Guyane), correspondance

Début 2020, Maude Pulcherie, jeune retraitée de la Direction générale des territoires et de la mer (DGTM) de Guyane, entendait enfin profiter de sa paisible maison familiale à Remire-Montjoly. Son rêve s’est brisé lorsqu’elle a appris au détour d’une enquête publique que son domicile se situait sur le tracé d’une dangereuse canalisation ayant vocation à alimenter la future centrale du Larivot, un site industriel près de Cayenne. 

« J’ai découvert que j’étais sur la zone des premiers effets létaux. J’ai contacté d’autres habitants concernés. Personne n’avait été prévenu par EDF. Pourtant, sur les cartes, nous sommes tous soumis à un risque de mort », accuse cette ancienne fonctionnaire chargée des permis de construire. Fine connaisseuse des dossiers industriels, elle mène depuis cette date la lutte contre ce projet titanesque baptisé « Prométhée ».

Le domicile de Maude Pulcherie se situe sur le tracé d’une canalisation alimentant la centrale. © Enzo Dubesset / Reporterre

La centrale, d’une puissance de 120 mégawatts (MW) et nécessitant l’acheminement de sept moteurs de 360 tonnes, doit être mise en service à partir de fin 2026 pour remplacer la vieille unité au fioul lourd de Dégrad des Cannes (87 MW) et garantir « l’autonomie énergétique » de la Guyane dès 2030.

D’abord conçue comme une centrale thermique, EDF PEI [1] a finalement décidé d’alimenter cette centrale en biocarburants à base de colza importés depuis l’Hexagone. Ils seront acheminés du port jusqu’à la centrale, située près de Cayenne, par une canalisation de 14 km traversant une zone urbanisée de 130 000 habitants.

Au moins 4 313 personnes en danger

Selon les calculs de Reporterre, à partir de l’étude de dangers commandée par l’énergéticien, jusqu’à 4 313 personnes seraient exposées, par la proximité de leur logement ou de leur lieu de travail avec l’oléoduc, à un risque de mort en cas de brèche, qui entraînerait un risque de nappe de feu ou d’explosion.

Dès l’enquête publique, Maude Pulcherie et d’autres riverains inquiets se sont mobilisés à travers un collectif pour dénoncer un « nouvel AZF », en référence à la catastrophe industrielle de 2001 à Toulouse, et le manque de transparence d’EDF.

Malgré cette mobilisation et un avis défavorable rendu par la commission d’enquête publique sur l’ensemble du projet, la canalisation a été autorisée par la préfecture de Guyane, fin 2020, de même que le reste de la centrale.

Maude Pulcherie montre la carte des aléas liés à la présence de l’oléoduc où sa maison est dans la zone d’effets létaux. © Enzo Dubesset / Reporterre

Interrogée à ce sujet, EDF nous a renvoyé vers son adresse e-mail dédiée aux questions des riverains et assure que le risque est parfaitement maîtrisé. Et ce, grâce à des mesures de protection comme des capteurs surveillés en permanence ou l’installation d’un « grillage avertisseur » au-dessus de l’oléoduc. Surtout, l’énergéticien défend que la canalisation a été conçue selon les « standards les plus élevés » en appliquant « les mêmes exigences » que pour les hydrocarbures.

Ce dernier argument est rhétorique. Reporterre a pu consulter une note interne de l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris) rédigée pour EDF, et selon laquelle la conversion vers les biocarburants réduit les risques (nappes de feu, explosion, etc.) de « manière difficilement quantifiable », mais ne modifie pas les effets « de manière significative ».

Ce n’est pas le seul point de communication douteux. Depuis les origines du projet, cet oléoduc a été présenté par EDF comme un mal nécessaire, au motif de l’absence d’autre « option foncière ». Au moins une alternative sérieuse était pourtant sur la table.

Dès 2015, la chambre de commerce et d’industrie (CCI) de la Guyane a entamé des tractations avec l’énergéticien pour acquérir un terrain situé à 1 km du terminal portuaire où arriveront les biocarburants. Dans une lettre du 30 juillet 2020 envoyée à la collectivité territoriale (CTG) et au ministère des Outre-mer, la présidente de la CCI, Carine Sinaï-Bossou, rappelle que « l’ensemble des conditions juridiques et matérielles » étaient réunies. Elle y décrit son « étonnement » suite au choix d’EDF d’abandonner les échanges et d’acheter le terrain du Larivot, le 18 septembre 2017.

Terrain inondable

Ce choix surprend d’autant plus vu le coût faramineux de l’opération, 15 millions d’euros pour 110 hectares dans un état de quasi-abandon comme l’a révélé le média local Guyaweb, et la nature du terrain.

Celui-ci fait partie d’une mangrove très exposée aux inondations, comme le confirment les cartes des territoires à risques importants d’inondation (TRI) de l’île de Cayenne. Le sol est composé d’un ensemble vaseux de 37 mètres au-dessus de la roche mère, ce qui est peu propice à la construction comme l’ont soulevé l’Autorité environnementale et le commissaire enquêteur dans leurs avis critiques.

La Deal (ex-DGTM) avait été avertie dès janvier 2017 comme en attestent des cartes que Reporterre s’est procurées. Ces documents réalisés par le service chargé de la prévention des risques superposent avec une simplicité confondante les parcelles concernées et les risques d’inondations.

Carte interne à la Deal superposant le risque de submersion marine avec les parcelles du projet Promethée. La parcelle BI0002 est celle où se situe la centrale proprement dite. © Enzo Dubesset / Reporterre

EDF répond de son côté avoir rehaussé de 3 mètres la plateforme, posé « plus de 20 000 drains » pour évacuer l’eau et « plus de 1 100 pieux » afin de garantir la stabilité des fondations. Le tout « conformément au plan de prévention des risques naturels inondation (PPRI) », un document datant pourtant de 2001, en cours de révision, et rendu caduc par les données plus récentes et préoccupantes établies par la cartographie des TRI.

Soutien inconditionnel

Malgré les incohérences remontées de leurs propres services, le soutien des pouvoirs publics au projet Prométhée a été constant au nom d’un impératif catégorique : assurer la « transition énergétique » du territoire et éviter au plus vite le risque de « blackout », les Guyanais subissant déjà, en moyenne, six fois plus de temps de coupure d’électricité que les Français de l’Hexagone. Dès 2017, le cabinet de Nicolas Hulot, alors ministre de la Transition écologique, a donné le ton en prenant un arrêté autorisant « l’exploitation » de la centrale, des années avant l’enquête publique.

Plusieurs documents n’allant pas dans ce sens ont été opportunément mis au placard. C’est le cas d’une étude financée par l’Agence française de développement (AFD) pour le compte de la CTG, achevée en 2021, qui concluait que l’autonomie énergétique pouvait être atteinte en 2030 grâce aux seules énergies renouvelables présentes sur le territoire.

La centrale a nécessité l’acheminement de sept moteurs de 360 tonnes. © Enzo Dubesset / Reporterre

Une autre étude de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) remise à la DGTM en 2022 s’est, elle, intéressée à la possibilité de monter une filière locale de biocarburants. L’étude conclut que cette perspective, alors régulièrement mise en avant par EDF, est impossible au vu des surfaces disponibles et des besoins. Une fois encore, ce document que révèle Reporterre a été enterré.

« Tout laisse l’impression que ce projet, vu l’investissement qu’il a nécessité, devait se faire d’une manière ou d’une autre », observe une juriste ayant suivi le dossier.

Quitte à déplacer la mer...

Ce soutien zélé a confiné à l’absurde en 2022, quand l’ancien préfet de Guyane a tenté de modifier la limite transversale de la mer (LTM), une norme administrative démarquant les fleuves de l’océan.

Cette démarche aurait permis de déclassifier Matoury, où se situe la centrale, des « communes riveraines de la mer », ce qui aurait opportunément permis de lever tout un ensemble d’obstacles liés à l’application de la loi Littoral dans le dossier de la centrale du Larivot. Cette modification a finalement été retoquée par la justice faute de fondements scientifiques. Sollicitées, la préfecture et la collectivité territoriale n’ont pas répondu à nos questions.

Depuis le 28 mars 2023, et la défaite en appel de l’association GNE, rien ne semble plus pouvoir stopper Prométhée. Même dans les rangs des anciens opposants, la lassitude et les coupures d’électricité à répétition ont fait leur œuvre. Et la majorité de la population locale semble aujourd’hui avoir fait le deuil des alternatives.

Maude Pulcherie, elle, n’est pas de ceux-là. Depuis la fenêtre de sa maison, elle est aux premières loges pour observer l’avancée des travaux de l’oléoduc. En juin, elle a déposé un recours à la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH), dernier petit caillou juridique sur la route de l’oléoduc.



L’étude de dangers d’EDF, qui date de 2019, s’appuie sur une estimation du nombre de « personnes permanentes exposées » à un risque de brèche dans la canalisation réalisée à partir du nombre de logements, d’établissements recevant du public ou encore d’entreprises présentes dans la zone de danger. Ces données sont détaillées par segments kilométriques, tout le long du tracé.

Le nombre de personnes recensées varie en fonction du zonage pris en compte. La zone 1, dite des « effets létaux significatifs », est la plus resserrée. En cas de catastrophe, le taux de létalité y sera a minima de 5 %. La zone 2, celle des « premiers effets létaux » est la plus lâche. Elle représente l’espace où, en cas de catastrophe, il faut s’attendre à un taux de létalité inférieur à 1 %.

Deux « scénarios catastrophes » sont étudiés : une brèche de 12 mm (phénomène minorant) et une brèche de 70 mm (phénomène majorant) sur la canalisation.

Pour établir le chiffre maximaliste de 4 313 personnes, nous avons additionné toutes les « personnes permanentes exposées » à la « zone des effets létaux significatifs » d’une potentielle brèche de 70 mm sur l’oléoduc, à partir des données inscrites pour chaque segment kilométrique.

Si ces chiffres sont à user avec prudence, en raison de leur ancienneté et de la difficulté qu’il y a à établir le caractère « permanent » d’une présence humaine en un lieu, ils démontrent que les risques sont loin d’être anecdotiques. Sollicité pour obtenir leur propre analyse chiffrée détaillée, EDF n’a pas répondu à ce sujet.



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