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EnquêtePollutions

Une eau qui « sent l’œuf pourri » : Gardanne, toujours polluée par les boues rouges

Alain Moscatello, président d'Alteo, et Fabrice Gamel, responsable projets, devant l'usine d’alumine de Gardanne, le 12 mars 2025.

L’usine d’alumine de Gardanne, connue pour ses rejets de boues rouges en Méditerranée pendant 50 ans, est en partie responsable d’une pollution des eaux souterraines, aux métaux lourds et aux hydrocarbures, révèle Reporterre.

Gardanne (Bouches-du-Rhône), reportage

Entre Aix-en-Provence et Marseille, l’usine Alteo est tristement célèbre pour ses boues rouges toxiques : au moins 35 millions de tonnes déversées entre 1966 et 2015 au fond de la Méditerranée au large des Calanques. Depuis un an, elle est mise en examen pour des dépassements de seuil de rejets de métaux lourds et hydrocarbures dans la mer.

Ces mêmes polluants se retrouvent aussi dans la nappe phréatique, en aval de l’usine, a découvert Reporterre. Le réseau d’eau concerné est connecté au petit étang de Fontvenelle, puis à la Luynes, un affluent de l’Arc, qui traverse le pays d’Aix. Les potentiels dommages aux écosystèmes de ces cours d’eau n’ont, pour l’heure, pas été mesurés.

© Louise Allain / Reporterre

Un risque connu depuis plus de 15 ans

Ce risque de pollution était connu des autorités depuis au moins 2008. « Il existe des relations entre l’impact des eaux de l’étang de Fontvenelle et l’activité du site », indique notamment une fiche Infosols publiée sur le site gouvernemental Géorisques. « Dans le cadre d’un épisode pluvieux important ou d’un accident, le réseau hydrographique est très sensible », explique par ailleurs ce document. Contactée, la préfecture des Bouches-du-Rhône n’a pas donné suite à nos questions.

Avec ses 132 ans d’activités et ses 380 emplois, « la vieille dame » est la plus ancienne usine d’alumine encore en activité au monde. Ses alumines de spécialité entrent dans la composition d’écrans de smartphones, de batteries de véhicules électriques, de briques réfractaires ou encore du blindage pour l’armement.

La gare de Gardanne est contigüe à l’usine Alteo : ses installations immenses dominent la ville et sont ce que le visiteur voit en premier. © Anthony Micallef / Reporterre

La société Alteo reconnaît elle-même une part de responsabilité dans la pollution des eaux souterraines, via un document diffusé en commission de suivi de site, où siègent des représentants de l’industriel, de l’État, des collectivités et des riverains, à la mi-avril 2024, auquel Reporterre a eu accès.

Dans un rayon de 1 km autour de l’usine, 22 puits privés dont les eaux sont contaminées ont été identifiés. Huit d’entre eux « présentent un usage sensible (arrosage, potagers, piscine…) » pour la santé humaine. Dans le périmètre de l’analyse commanditée par l’industriel, 300 riverains sont « susceptibles de disposer de puits privés », ajoute le document.

Une eau qui « sent l’œuf pourri »

« Il a fallu que l’on se batte en commission de suivi de site pour demander à ce que les analyses soient faites, s’agace Aline Frosini, coprésidente du comité d’intérêt de quartier (CIQ) Gardanne Est et membre de l’Association de lutte contre toutes formes de nuisances et de pollutions (ALNP). Et puis l’État ne fait pas le job pour protéger la santé et l’environnement. »

Cela fait au moins sept années que Didier [*] ne se sert plus de l’eau de son puits, « depuis qu’elle sent l’œuf pourri », dit-il. L’odeur nauséabonde est surtout présente en période de sécheresse estivale. Pour son voisin agriculteur, plus question d’arroser ses cultures avec cette eau du sous-sol. Le paysan utilise désormais l’eau du canal de Provence, ce qui engage un surcoût pour son activité, mais aussi pour sa propre consommation domestique.

Didier, riverain de l’usine, ne peut plus boire l’eau de son puits depuis la fin des années 1990. © Anthony Micallef / Reporterre

Depuis qu’il a constaté la pollution, sa maison est également raccordée au canal et il a fait mettre une installation de traitement individuelle, le quartier n’étant pas desservi par le réseau d’eau potable. Didier, lui, boit de l’eau en bouteille. « Avoir un puits chez soi, c’est un trésor. J’arrosais tout avec. J’avais un potager, j’ai arrêté de le faire. Même la piscine, je ne peux plus la remplir avec cette eau », regrette-t-il.

Concernant les métaux, les seuils définis par l’arrêté du 11 janvier 2007 relatif aux limites et références de qualité des eaux brutes et celles destinées à la consommation humaine dépassent en général jusqu’à plus de trois fois la norme. C’est le cas pour l’aluminium (seuil de 200 microgrammes par litre, μg/L) et le manganèse (50 μg/L).

C’est encore pire au sujet de l’arsenic, avec des dépassements de 5 à près de 13 fois la norme de 10 μg/L. Pour les hydrocarbures, les normes du benzène (1 μg/L) et du chlorure de vinyle (0,5 μg/L) sont dépassées de 2,5 fois. Les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) dépassent jusqu’à 19 fois le seuil autorisé (0,10 μg/L). Autant de substances aux potentiels effets toxicologiques et cancérigènes.

L’étang de Fontvenelle, très proche de l’usine, est touché par une pollution aux hydrocarbures. © Anthony Micallef / Reporterre

À la surface du petit étang artificiel de Fontvenelle, l’eau grisâtre est peu engageante. « On la fait analyser chaque année. L’été, ça fait une petite nappe d’hydrocarbures à la surface », nous précise-t-on du côté de la Fédération de pêche départementale.

Le lieu sert à la pêche sportive et à des sorties pédagogiques pour les minots gardannais. Les poissons pêchés doivent être relâchés. Mais pas pour raison sanitaire, d’après notre interlocuteur. « On rempoissonne tous les ans et ça coûte cher. Déjà que les cormorans en mangent la moitié… » dit-il. Les oiseaux aux grandes ailes noires semblent se plaire sur ces rives. Lors de notre passage le 12 mars, nous en dénombrions treize.

L’usine Alteo n’est probablement pas la seule source de pollution de l’étang de Fontvenelle. Notre contact à la Fédération de pêche la dédouane même de sa responsabilité. « Ça vient du lessivage des routes autour », croit-il savoir. « On ne sait pas d’où elle vient, cette pollution. Aucune analyse ne certifie que ça vient d’Alteo », nous affirme-t-on du côté de la mairie (LR) de Gardanne. Une station essence désaffectée proche du centre-ville pourrait aussi être responsable de la contamination aux hydrocarbures, tout comme des résurgences venues d’anciennes mines de charbon.

Durant des décennies, les façades du centre-ville ont été teintées des poussières de bauxite issues de l’usine. © Anthony Micallef / Reporterre

Une semaine après la réunion de la commission de suivi de site, la mairie a communiqué en demandant de la prudence à ses administrés sur l’usage des eaux souterraines, sans mentionner ni la pollution en cours ni Alteo. « Suite à plusieurs enquêtes […], il est apparu qu’un certain nombre de particuliers disposaient de puits privés », disait le communiqué du maire, Hervé Granier, évoquant un « contexte fortement urbanisé » qui empêche les eaux souterraines d’être « considérées comme potable » et rappelant que leurs usages « sont par conséquent réglementés ».

Pourtant, la nouvelle direction d’Alteo, installée depuis 2021 après le rachat de la société par le groupe United Mining Supply International (UMSI) de l’homme d’affaires franco-guinéen Fadi Wazni, reconnaît être polluante auprès de Reporterre. Les courriers envoyés par la mairie aux riverains concernés, que Reporterre a consultés, font d’ailleurs mention d’Alteo comme commanditaire des analyses.

Le puits d’un agriculteur riverain de l’usine : «  Je peux plus l’utiliser : l’eau sent le pourri.  » © Anthony Micallef / Reporterre

Barrières antipollution

Dans l’usine, un ancien dépôt de carburant oublié a été retrouvé depuis la reprise de l’usine, responsable de fuites dans le sol. « C’est une usine qui a 132 ans d’histoire et qui a été construite empiriquement avec des installations édifiées par-dessus d’autres anciennes installations », explique Alain Moscatello, président d’Alteo, qui reçoit Reporterre sur place, détaillant une volonté de circonscrire la pollution. Pour capter les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) avant qu’ils ne se dispersent à l’extérieur, Alteo a mis en place « une barrière de sparkling » (« effervescente »).

« De l’air sous pression est injecté dans la nappe phréatique par des forages, puis récupéré par d’autres forages dans le sol. Cet air capte les HAP, qui sont ensuite traités par des filtres à charbon », explique Fabrice Gamel, responsable projets dans l’entreprise. L’installation est fonctionnelle depuis la mi-février.

Le nouveau système de dépollution installé par Alteo. © Anthony Micallef / Reporterre

Et le site industriel va connaître un grand bouleversement. Depuis trois ans, il n’importe plus de minerai de bauxite et se concentre sur le raffinage des poudres blanches d’alumine à partir d’hydrates d’alumines venus d’Espagne, d’Allemagne, de Grèce et du Brésil. Les installations les plus proches du quartier de la gare, rougies par plus d’un siècle de traitement de la bauxite, vont être démontées. « On va démanteler et dépolluer en mettant 10 millions d’euros par an jusqu’en 2030 », assure le président d’Alteo.

Ce qui ne réglera pas complètement la question des métaux lourds, qui sont aussi présents dans le sol, là où sur le site sont encore raffinées les alumines. Alors, l’industriel prévoit l’aménagement d’une « barrière hydraulique » en aval de cette partie « blanche » de l’usine. Celle-ci aura comme objet de bloquer les eaux souterraines pour les dépolluer, avant de les relâcher de l’autre côté. À travers ces opérations, Alteo entend redorer son image. « L’impact sur les calanques, sur le voisinage... On a conscience du problème communautaire avec les riverains. Pour continuer l’industrie ici, il faut l’alléger », affirme Alain Moscatello.

L’industrie lourde, elle, se fera en Guinée, où Alteo projette de bâtir une usine de traitement de la bauxite, dans ce pays qui concentre un quart des réserves mondiales du minerai.


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