Une usine d’ArcelorMittal émet des vapeurs toxiques sans que ses voisins n’en soient informés
- Montage © Mélissa Germany / Reporterre
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À Basse-Indre, près de Nantes, un site d’ArcelorMittal rejette des quantités très élevées de chrome VI, un cancérogène reconnu. Des documents découverts par Reporterre soulèvent des interrogations sur les risques sanitaires.
Indre (Loire-Atlantique)
C’est une immense usine établie sur 60 hectares qui trône sur les bords de Loire depuis plus de 200 ans. À 10 kilomètres de Nantes (Loire-Atlantique), les forges de Basse-Indre ont traversé les âges, de la production de fer à celle de l’acier, passant sous le contrôle, à partir de 2006, du leader mondial de la sidérurgie, ArcelorMittal. Or, d’après des documents consultés par Reporterre, ce site industriel est à l’origine de rejets anormalement élevés de chrome VI dans l’atmosphère, susceptibles de présenter un risque pour la santé des habitants vivant à proximité. L’évaluation de ce risque, produite par le groupe lui-même en 2022, n’a pourtant fait l’objet d’aucune communication auprès de la population locale.
Implanté sur la commune d’Indre, le site produit « plus de 260 000 tonnes d’acier par an », selon le groupe en 2024, destinées à fabriquer des emballages alimentaires comme des conserves et des canettes. Afin de conférer au matériau une résistance à la corrosion, garantissant la sécurité sanitaire du contenant, l’entreprise recourt à une substance centrale dans son procédé : le chrome VI, un métal reconnu cancérogène depuis 1990, mutagène et toxique pour la reproduction.
« À Basse-Indre, on ne travaille que pour le marché alimentaire. On produit surtout de l’acier uniquement revêtu de chrome, on est les seuls à le faire en France », explique Valère Guillard, délégué CGT et employé du site depuis trente ans.
Des rejets anormalement élevés
En 2022, ArcelorMittal a déposé une demande d’autorisation auprès de l’Agence européenne des produits chimiques (Echa), condition sine qua non pour poursuivre l’emploi du chrome VI. « Lorsqu’une entreprise souhaite utiliser une substance extrêmement préoccupante […], elle doit démontrer que les risques sont soit correctement maîtrisés, soit — s’il n’existe pas d’alternatives appropriées — que les bénéfices socioéconomiques de l’utilisation continue de la substance l’emportent sur les risques pour la santé humaine et l’environnement », détaille l’Echa, contactée par Reporterre.
À l’étude du dossier, dont nous avons pu consulter la partie publique, les experts de l’agence ont relevé une anomalie. Le site de Basse-Indre émet treize fois plus de chrome VI dans l’air qu’une usine jumelle du groupe, basée en Espagne, qui partage pourtant le même procédé et produit des quantités similaires [1]. De quoi susciter « l’inquiétude » des experts, d’après un avis rendu en mai 2023 [2]. Au total, les émissions atmosphériques de l’usine sont estimées, par ArcelorMittal, à près de 24 kg par an.
« C’est un risque sanitaire qui nécessite d’être diminué »
Le chrome VI est pourtant toxique par inhalation et associé au développement du cancer du poumon et des cavités nasales. La multinationale a donc dû fournir une évaluation des risques sanitaires pour la population riveraine. D’après l’analyse des données par l’Echa, si 10 000 personnes étaient exposées aux rejets du site pendant leur vie, le chrome VI provoquerait 5,3 cas de cancers supplémentaires par rapport à une population non exposée.
Ce résultat, établi sur un scénario d’exposition théorique, correspond à un indicateur de risque appelé excès de risque individuel (ERI). En France, un ERI dépassant un cas de cancer supplémentaire pour une population exposée de 100 000 personnes est considéré comme « non acceptable ». Le niveau de risque estimé par ArcelorMittal est donc 53 fois supérieur à ce seuil. Dans les documents rendus publics par l’Echa, ni le périmètre géographique considéré ni le nombre précis de personnes potentiellement exposées ne sont divulgués. Sollicitées, ni la préfecture, ni ArcelorMittal, ni l’Echa n’ont répondu à Reporterre sur ce point.
« C’est un risque sanitaire effectivement élevé qui nécessite d’être diminué. Mesurer l’impact réel sur place reste cependant difficile. D’autant que le cancer du poumon est répandu et peut avoir de multiples causes », explique Robert Garnier, toxicologue et ancien chef de service au centre antipoison de Paris. « Cela montre, à tout le moins, qu’il y a un risque de surexposition d’une population », dit Thomas Coudon, chercheur en expologie environnementale au centre de lutte contre le cancer Léon-Bérard, à Lyon.
« En ce qui concerne les travailleurs, tout le monde a aujourd’hui conscience des dangers liés au chrome VI, affirme Valère Guillard. Depuis plusieurs années, nous sommes équipés de masques et de gants de protection [3]. Mais je n’ai pas entendu parler d’un impact en dehors du site. »
Des normes dépassées en 2023 et 2024
« Je suis très surpris, vous m’apprenez tout ça, dit Anthony Berthelot, le maire divers gauche d’Indre, joint par Reporterre. Je vais interpeller la préfecture. Nous ne pouvons pas rester dans l’ignorance. » La direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal), un service décentralisé de l’État, s’est justement saisie de l’affaire. Alertée par le niveau de risque élevé du site, elle a imposé à ArcelorMittal, en février 2024, la réalisation d’une étude approfondie sur les effets du chrome VI. Elle devait être rendue dans un délai de quatre mois, mais n’a finalement été livrée qu’un an plus tard, en mars 2025, selon la préfecture de Loire-Atlantique, contactée par Reporterre.
D’après les services de l’État, « la conclusion du bureau d’études indépendant ayant réalisé cette expertise est que les niveaux de risques au niveau des cibles retenues dans l’étude peuvent être considérés comme non significatifs ». Une réponse pour le moins vague. Notre demande pour consulter l’étude détaillée et les résultats d’analyse est restée sans suite. Par mail, la préfecture a précisé que des « mesures réalisées fin 2024 », par l’industriel, « n’ont pas mis en évidence de dégradation des milieux environnants en lien avec les activités du site ». Alors même que la Dreal a constaté trois dépassements des normes de rejets en chrome VI du site entre 2023 et 2024. Selon l’État, la mise en place d’un nouveau système de traitement en 2025 a permis de revenir à la conformité.
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Le process consiste en effet à tremper les bandes d’aciers dans des « bains » contenant du chrome VI. Ces bains émettent des vapeurs qui sont aspirées, traitées puis rejetées dans l’environnement. Certaines particules de chrome VI contenues dans ces vapeurs échappent au système de traitement.
Contacté dans le cadre de cette enquête, le groupe ArcelorMittal n’a pas répondu à nos questions.
Suppression de 600 postes
En 2024, la multinationale a en tout cas obtenu de la Commission européenne, autorité décisionnaire en la matière, l’autorisation de poursuivre l’utilisation de chrome VI jusqu’en 2028 sur son site de Basse-Indre. D’après l’avis de l’Echa, qui guide la décision finale, le coût sanitaire de l’autorisation, évalué à 393 000 euros [4], restait bien inférieur au coût socio-économique résultant d’un refus d’autorisation, chiffré à plusieurs dizaines de millions d’euros. Une fermeture de site et les pertes d’emplois associées ont notamment été mises dans la balance.
Et pourtant, un an plus tard, en avril 2025, ArcelorMittal a annoncé la suppression de plus de 600 postes en France. En décembre dernier, 41 licenciements ont été actés pour le site de Basse-Indre, qui comptait 342 salariés. À moyen terme, l’usine de Loire-Atlantique est également suspendue à la volonté de l’Europe de « restreindre strictement » — une quasi-interdiction — l’utilisation du chrome VI d’ici à la fin de la décennie.
Opérer une transition vers un procédé sans chrome VI ou poursuivre son utilisation en respectant des normes draconiennes demandera, dans les deux cas, des moyens financiers importants. De quoi susciter l’inquiétude du syndicaliste Valère Guillard : « Si on n’a pas d’investissement dans les deux à trois ans à venir, on n’aura plus moyen de produire. »