Habitez-vous à côté d’un site industriel polluant ? Notre carte
L'usine sidérurgique de Hayange-Florange, d'ArcelorMittal, en avril 2024. - © Frederick Florin / AFP
L'usine sidérurgique de Hayange-Florange, d'ArcelorMittal, en avril 2024. - © Frederick Florin / AFP
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Reporterre publie la carte des 50 sites industriels les plus émetteurs de gaz à effet de serre en France, grâce aux données du Réseau Action Climat. Sur le haut du podium, on trouve le géant de la sidérurgie ArcelorMittal.
Il y a des classements dans lesquels il vaudrait mieux ne pas figurer. Celui-ci est un. Le Réseau Action Climat (RAC) a sorti, le 18 septembre, la liste des 50 sites industriels les plus émetteurs de gaz à effet de serre en France. Aciéries, raffineries, cimenteries… Reporterre a dessiné une carte des mauvais élèves du secteur. Et surprise ! Le pays a un nouveau champion.
Un an plus tôt, c’est l’usine d’ArcelorMittal à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) qui se glissait à la première place du classement. Elle a depuis été détrônée par... sa cousine dunkerquoise, propriété du même géant de la sidérurgie. Désormais, le fabricant d’acier pour les constructeurs automobiles détient avec ces sites les deux premières marches du podium. Leurs rejets constituent à eux seuls un cinquième de ceux de toute l’industrie française.
Naphtachimie, une usine spécialisée dans les produits chimiques implantée à une trentaine de kilomètres de Marseille sur la raffinerie de Lavéra, complète le trio. Viennent ensuite six cimenteries du groupe Lafarge, une raffinerie de pétrole de TotalEnergies nichée au bord de la Manche, une unité de production d’Arkema ou encore deux sites de la multinationale experte en transformation de minéraux Imerys.
Des scandales à chaque étage
Chacun de ces noms d’entreprises évoque un scandale différent. Rejets de polluants illégaux, mise en danger de la vie d’autrui, falsifications de documents… En mars, ArcelorMittal a été mis en examen par le parquet de Marseille. De son côté, Arkema collectionne les accusations de contaminations aux PFAS, et Imerys, désireuse d’ouvrir une mine de lithium dans l’Allier, a été rattrapé il y a six mois par un scandale en Amazonie. Le groupe Lafarge est, lui, soupçonné par la justice de « complicité de crimes contre l’humanité » et « financement d’une entreprise terroriste » — l’État islamique. Sans parler de TotalEnergies, dont l’envers de la politique extractiviste en Ouganda a été dévoilé par Reporterre.
Cette fois-ci, c’est pour leurs émissions que ces sociétés sont épinglées. À Dunkerque, ArcelorMittal a enregistré une augmentation de 11 % de ses rejets de gaz à effet de serre en un an. Le tout, pour un total de 8,5 millions de tonnes d’équivalent CO2 balancées dans l’atmosphère en 2024… soit l’équivalent de plus de 9,6 millions vols Paris-New York. La cimenterie Calcia, en Charente-Maritime, signe la pire copie de l’année avec une explosion de son empreinte carbone de +234 % en douze mois.
Vingt-huit des cinquante sites épiés ont toutefois observé une baisse de leurs émissions… mais celle-ci est trop lente. Avec près de 17 % du gâteau, l’industrie française reste le troisième secteur le plus émetteur derrière les transports et l’agriculture. « En 2023, sa trajectoire de décarbonation était dans les clous des objectifs climatiques que s’est fixée la France, précise à Reporterre Aurélie Brunstein, du RAC. Là, on en sort. Les émissions ont certes diminué de 1,4 % en 2024, mais ça reste trop lent. » D’après le Haut Conseil pour le climat, un rythme trois fois plus rapide est nécessaire pour respecter les ambitions nationales.
Autre mauvaise nouvelle : ces améliorations ne traduisent pas une véritable décarbonation du secteur. Elles sont en grande partie liées à une baisse conjoncturelle de la production, et non à des transformations structurelles des procédés industriels. Ces données sous-estiment par ailleurs considérablement les effets réels de la consommation nationale, les émissions colossales liées aux biens industriels importés de l’étranger n’étant pas prises en compte.
Obstacles à la décarbonation
Les facteurs expliquant cette posture attentiste des entreprises face au défi de la transition sont multiples. À commencer par la déstabilisation des marchés mondiaux par les droits de douane instaurés par l’administration Trump et l’essor de la concurrence chinoise. Aux répercussions de ces politiques commerciales s’ajoutent les incertitudes énergétiques. « Pour engager des investissements, les industriels ont besoin de visibilité sur la disponibilité et les prix de l’électricité », détaillent les auteurs du rapport.
Les décisions d’investissement sont aussi freinées par l’envoi de signaux contradictoires par les institutions, portant tantôt la volonté de poursuivre la planification écologique, tantôt celle d’enchaîner les reculs réglementaires. Cette absence de cap clair « alimente le doute chez les industriels quant à la constance de l’engagement de l’État en faveur de la décarbonation ». Une instabilité accentuée par le flou budgétaire dans lequel la France est plongée.
En novembre 2022, Emmanuel Macron évoquait le doublement de l’enveloppe dédiée à la décarbonation de l’industrie, initialement fixée à 5,6 milliards d’euros. Promesse non tenue. En octobre 2023, la cure d’austérité du gouvernement d’Élisabeth Borne a même conduit à abaisser cette somme à 4,5 milliards d’euros.
Résultat : si la décarbonation progresse à petits pas dans certaines entreprises, d’autres adoptent une posture attentiste en l’absence de garantie. L’aciérie d’ArcelorMittal à Dunkerque — site le plus émetteur de l’Hexagone — a ainsi mis en pause son projet de transition.
Où va l’argent ?
Et ce n’est pas tout ! « Il est aujourd’hui impossible d’avoir une vision claire de l’efficacité réelle des aides publiques ou de l’avancement global du plan », précisent les auteurs. Les estimations du montant total des aides publiques annuelles délivrées aux entreprises oscillent actuellement entre 112 et 223 milliards d’euros. Pourquoi un tel écart ? À cause de l’opacité des financements publics, rendant dès lors impossible toute évaluation rigoureuse de la pertinence et de l’efficacité de ceux-ci. « Le manque d’informations est criant, témoigne la responsable de l’industrie lourde du RAC. Il faut mener un véritable travail d’enquête pour glaner quelques données. Les ONG, syndicats, chercheurs et journalistes peinent donc identifier les gaspillages d’argent public, ou détecter les éventuels conflits d’intérêts. »
Une aubaine pour certaines grandes entreprises, continuant de saboter, dans l’ombre, les normes environnementales : « Derrière des acteurs majeurs de l’industrie française tels que TotalEnergies, ArcelorMittal ou Lafarge, se cache un réseau structuré et discret de lobbyistes professionnels, note le rapport. Leur influence, bien que rarement visible, est déterminante dans l’élaboration des politiques environnementales et industrielles. » En 2024, TotalEnergies a ainsi dépensé plus de 5 millions d’euros en lobbying. ArcelorMittal, près de 2 millions.
Cette stratégie court-termiste de maximisation du profit, visant à préserver des modèles industriels obsolètes, est une erreur : « En retardant la décarbonation, les entreprises s’exposent à des coûts futurs bien plus élevés, insiste Aurélie Brunstein. Les chercheurs sont unanimes : les sécheresses, les pénuries d’eau ou les canicules perturberont les chaînes d’approvisionnement et le coût de l’inaction climatique sera massif. » Les scénarios les plus prudents estiment à 20 % la perte du PIB mondial d’ici 2100 à défaut de transition. Les plus pessimistes penchent même sur une chute de 52 % en cas de statu quo.