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Entretien — Alimentation

Viande, miel, légumes... « Les fraudes alimentaires se multiplient »

En France, un produit bio contrôlé sur douze n’est pas vraiment bio, une épice sur deux est falsifiée… « Les fraudes alimentaires sont un phénomène massif » et concernent tous les produits, assure la journaliste Ingrid Kragl. Avec son premier livre « Manger du faux pour de vrai », publié aujourd’hui avec l’ONG Foodwatch, l’autrice espère « créer un électrochoc dans la classe politique ».

La journaliste Ingrid Kragl travaille pour l’ONG Foodwatch, qui « se bat pour une alimentation sans risque, saine et abordable pour tous et toutes ». À l’occasion de la sortie de son premier livre, Manger du faux pour de vrai, publié jeudi 25 mars aux éditions Robert Laffont, Reporterre s’est entretenu avec elle.


Reporterre — Quelles sont les fraudes alimentaires les plus courantes que vous avez découvertes ?

Ingrid Kragl — Tous les produits sont concernés, des fruits, légumes, viandes, poissons, huiles et épices que nous avons tous dans nos cuisines. Nous avons ainsi découvert des fraudes à l’origine, des tomates cerises et des kiwis produits à l’étranger qui avaient été francisés. Il y a aussi beaucoup de contrefaçons : 59 % des poivres commercialisés en France ne seraient pas ce qu’ils prétendent être, souvent parce qu’on y a ajouté des « substances de charge » — amidons, sable, grignon d’olive moulu — pour augmenter artificiellement la masse en diminuant le coût de revient ! Nous avons aussi découvert du thon avarié ou piqué aux additifs interdits, et de l’huile d’olive sans olive, fabriquée avec de l’huile de tournesol de mauvaise qualité maquillée de chlorophylle, de bêta-carotène et d’huile de soja.

Ce phénomène est massif. En France, d’après la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), une épice sur deux est frauduleuse et 43 % des miels présentent des défauts de composition ou de qualité. Un vendeur de volaille sur deux triche, notamment sur les labels de qualité fermier — AOP [1], IGP [2], label rouge. Le phénomène est européen : au sein de l’Union européenne, un pesticide sur sept est contrefait.

Pire, les fraudes alimentaires se multiplient en France et en Europe. Les saisies effectuées chaque année dans le cadre de l’opération Opson, coordonnée par Europol et Interpol, à laquelle la France participe depuis 2011, ne cessent d’augmenter et confirment qu’aucune denrée ni aucun pays ne sont épargnés. En juillet 2020, cette opération a ainsi permis la saisie de 12.000 tonnes de produits illégaux et potentiellement nocifs, d’une valeur d’environ 28 millions d’euros.

Des boissons, fruits de mer et condiments illicites ont été découverts en Afrique du Sud, lors de l’opération Opson.



La filière bio et les filières de qualité sont-elles épargnées ?

Non. En France, un produit bio contrôlé sur douze n’est pas vraiment bio. Par ailleurs, la contrefaçon — les imitations donc — représente 9 % du marché des indications géographiques protégées en Europe. Parmi ces dernières, le champagne, le Parmigiano Reggiano… Il faut dire que la tentation est forte pour les fraudeurs, en raison de l’engouement des consommateurs pour ces produits : les produits AOP français génèrent plus de 23 milliards d’euros de chiffre d’affaires par an — plus de deux milliards pour les fromages et plus de 21 milliards pour les vins et spiritueux !

Je comprends que ces fraudes sur le bio et les appellations d’origine soient choquantes, parce que ces produits sont plus chers ; mais il ne faut pas oublier qu’il y a aussi énormément de fraudes sur la viande, alors que tout le monde n’a pas l’argent pour s’en acheter. Aucun rayon n’est épargné.


Quelles sont les conséquences pour les producteurs et les entreprises françaises ?

Elles sont immenses. La Commission européenne estime que les pertes pour l’industrie liées à ces fraudes alimentaires atteignent environ trente milliards d’euros chaque année. Dans le secteur des IGP, les producteurs français en sont les premières victimes avec une perte de valeur totale de 1,6 milliard d’euros.

59 % des poivres commercialisés en France sont frauduleux.

Ces pertes sont liées à l’opacité qui entoure ces fraudes. Au mieux, les consommateurs peuvent avoir accès à des informations très générales sur les conclusions de certaines enquêtes menées par la DGCCRF ou la DGAL [Direction générale de l’alimentation]. Mais le nom des marques concernées, des produits, des fabricants, les quantités et les lieux de vente sont, eux, la plupart du temps tenus secrets. Idem quand les services de l’État règlent les affaires de fraude par le biais de transactions avec les contrevenants. Or, ce refus de communiquer pénalise ceux qui travaillent honnêtement. Sans compter qu’une plus grande transparence pourrait avoir un effet dissuasif sur ceux qui seraient tentés par la fraude.


Votre livre révèle par ailleurs que les agents de la répression des fraudes sont de moins en moins nombreux et n’arrivent pas à faire face à tous ces abus…

La DGCCRF a perdu près de cinq cents agents en dix ans, la DGAL a connu une chute de 33 % des contrôles [3] sur la sécurité sanitaire des aliments entre 2012 et 2019. La situation a encore empiré depuis le début de l’épidémie de Covid-19, puisque les agents étaient mobilisés sur d’autres types de fraudes — aux faux gels hydroalcooliques, aux compléments alimentaires prétendument anti-Covid… Or, quand les contrôleurs ne sont pas là, les occasions de frauder se multiplient.


En tant que consommateur, comment peut-on éviter de se faire avoir ?

On ne peut pas ! Personne n’est capable de différencier à l’œil nu une tomate cerise qui a poussé dans une serre en Espagne et une autre sous le soleil français. On ne peut pas repérer avant l’achat une piquette étiquetée sous le nom d’un grand cru ni déceler la présence de traces d’un pesticide interdit dans un fruit ou un légume qu’on achète.

C’est pourquoi, à Foodwatch, nous voulons créer un électrochoc dans la classe politique pour l’obliger à s’emparer du sujet, être plus transparente et déployer des moyens à la hauteur du problème. Parce que tout le monde est concerné, riches comme pauvres. Outre le livre, nous avons lancé ce jour une vidéo d’information et une pétition adressée au ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, et au ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, qui appelle à plus de transparence. L’opacité de nos dirigeants est un choix politique ; rien ne s’oppose à ce qu’ils soient plus transparents. La Cour de justice de l’Union européenne, le Conseil constitutionnel ont déjà appelé à une meilleure information des citoyens. « La réputation des fabricants et distributeurs fautifs ne saurait prévaloir sur le droit des consommateurs à pouvoir identifier des produits frauduleux et les entreprises impliquées dans des affaires de fraudes alimentaires », a même rappelé le Conseil constitutionnel. Il n’y a plus aucune excuse pour gérer ces fraudes de manière opaque.

  • Propos recueillis par Émilie Massemin

  • Manger du faux pour de vrai, d’Ingrid Kragl, aux éditions Robert Laffont, mars 2021, 21 euros.

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