Vivre à +4 °C : le gouvernement prépare son plan
Inondations à Coganc, en Charente, en 2007. - Flickr/CC BY-SA 2.0 Deed/Pierre-Alain Dorange
Inondations à Coganc, en Charente, en 2007. - Flickr/CC BY-SA 2.0 Deed/Pierre-Alain Dorange
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Le ministre de la Transition écologique organise le 23 janvier une rencontre autour de l’adaptation au changement climatique. Il présentera fin février un plan national sur ce sujet. Saluée par certains experts, la démarche pose question.
On ne l’avait jamais vu aussi alarmiste. Le 30 janvier 2023, le ministre de la Transition écologique Christophe Béchu créait la surprise en déclarant subitement qu’il fallait « modéliser un scénario de réchauffement à +4 °C en France [en 2100] ». Une annonce choc, l’Accord de Paris prévoyant de limiter le réchauffement climatique global à +2 °C. Aujourd’hui, le réchauffement moyen en France est déjà de +1,7 °C.
Nous voilà presque un an plus tard, et le ministre maintient sa position, insistant sur la nécessité à se préparer dès maintenant. « Cette année 2024 sera l’année de l’adaptation. Une année où nous allons passer du constat, de la sortie du déni, à la mise en œuvre des mesures qui sont nécessaires », a-t-il indiqué lors d’un point téléphonique avec la presse le 19 janvier.
Pour commencer cette « année de l’adaptation », Christophe Béchu a choisi d’organiser le 23 janvier un événement au Muséum d’histoire naturelle à Paris. Son nom ? « La France s’adapte. » Son programme ? « Explorer, avec la société civile, les solutions d’adaptation » au changement climatique. Sont notamment invités l’ingénieur Jean-Marc Jancovici, la glaciologue Heïdi Sevestre ; mais aussi des parlementaires, des élus locaux et des acteurs économiques.
Un plan en cours d’élaboration jusqu’au printemps
Si Christophe Béchu espère que cet événement et ces conférences permettront d’inscrire l’adaptation « dans toutes les têtes de tous les décideurs économiques, de tous nos concitoyens, et de façon plus large, de l’ensemble des membres du gouvernement », il n’est pas prévu (pour le moment) qu’il y fasse de grandes annonces. Le troisième plan national d’adaptation au changement climatique est encore en cours d’élaboration.
C’est à la fin du mois de février qu’une « réunion gouvernementale autour du Premier ministre » devrait permettre d’arbitrer « les grandes lignes et les grandes mesures » de ce plan, indique le ministre. Il devrait ensuite être proposé à la consultation du public et des secteurs concernés au printemps, avant d’être publié « au moment du début de l’été ».
« Peut-on véritablement s’adapter à un monde invivable ? »
Une cinquantaine de mesures sont prévues pour prévenir les canicules, les incendies, la montée des eaux, les inondations et les sécheresses ; pour mieux indemniser les victimes de catastrophes naturelles ou encore pour adapter le Code du travail aux conséquences du changement climatique. Des sujets devenus des impératifs en France, après des événements comme les inondations dans le Pas-de-Calais ou le passage d’un violent cyclone sur l’île de La Réunion.
« S’adapter, ce n’est pas renoncer, insiste Christophe Béchu. Ce serait totalement irresponsable de laisser penser que tout va bien et qu’on va tenir l’Accord de Paris. Que ce soit pour des raisons de protection des Français, ou pour une raison de poursuite des activités économiques, ou de continuité des services publics, il faut avoir le courage d’écouter les experts et les scientifiques, et de conduire une politique d’adaptation [...] à 4 °C. »
« On peut d’ores et déjà se réjouir que ce plan d’adaptation jouisse d’un portage politique d’un assez haut niveau. Il y a cette journée de lancement avec Christophe Béchu, le président de la République en a parlé lors de sa conférence de presse [le 16 janvier]… C’est assez inédit », se réjouit Guillaume Dolques, chercheur à l’Institut de l’économie pour le climat.
Lille aura le climat de Bilbao
D’après des projections commandées par le ministère de la Transition écologique, une France à +4 °C impliquera des vagues de chaleur plus nombreuses, plus longues (un à deux mois), plus sévères, plus précoces comme plus tardives. La ville de Lille aura le climat de Bilbao (Espagne), tandis que les températures de Lyon seront similaires à celles de Rome (Italie). Les inondations s’aggraveront, et la ressource en eau diminuera. « Anticiper/se préparer au pire [...] est un devoir, tout en gardant les objectifs ambitieux pour ne pas l’atteindre », saluait le climatologue Christophe Cassou dans un post sur X, en janvier 2023.
« L’adaptation est souvent perçue comme un constat d’échec par rapport aux politiques d’atténuation, reconnaît Guillaume Dolques. Mais le Giec [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat] dit que les deux politiques doivent aller de concert. Il faut bien comprendre que se lancer dans l’adaptation est devenu nécessaire. »
Si les scientifiques sont nombreux à rappeler la nécessité d’anticiper les conséquences du changement climatique, certaines voix s’élèvent toutefois contre ce nouveau culte de l’adaptation. « À quoi veut-on donc nous adapter ? Peut-on véritablement s’adapter à un monde invivable ? S’adapter au réchauffement climatique, qu’est-ce que cela veut dire concrètement ? Est-ce que cela ne s’oppose pas à l’action ? » s’interrogeait le chercheur en sciences sociales Thierry Ribault, dans un entretien accordé à Reporterre en mai 2023.
« Être dans la résilience ou la résistance, cela n’a rien à voir »
Il poursuivait : « Être dans la résilience ou la résistance, cela n’a rien à voir. Les pouvoirs publics entretiennent une confusion totale entre ces deux champs sémantiques, parce qu’ils ne veulent pas résister ni remettre en cause le système capitalo-technologique et industriel qui est à l’origine de ces catastrophes. » En 2016, le géographe et politiste Romain Felli racontait dans le livre La Grande adaptation que des personnalités politiques plaidaient dès les années 1970 pour une « adaptation » des sociétés au changement climatique — un prétexte pour étendre le « pouvoir du marché ».
Christophe Béchu assure aujourd’hui qu’il faut aussi accélérer nos « politiques d’atténuation », en parallèle du plan à l’adaptation au changement climatique. Il met en avant une baisse des émissions de gaz à effet de serre supérieure à 4,5 % pour l’année 2023. Mais dans le même temps, le gouvernement a retiré tous les objectifs climatiques chiffrés du projet de loi pour la souveraineté énergétique. Un recul qui inquiète les associations environnementales.