« Wine Calling », l’appel des vins nature

19 octobre 2018 / Pascale Solana (Reporterre)

En Occitanie, des vignerons réveillent le terroir par le vin et le rock’n’roll : Bruno Sauvard en a fait « Wine Calling », un joyeux documentaire, hommage à la liberté de ces personnages hors cadre.

Wine Calling, le documentaire de Bruno Sauvard, est un film qui rend joyeux. D’abord parce qu’il a le goût de la liberté comme son objet, le vin nature et ceux qui le font. Un peu partout en France, de nouveaux vignerons rebelles réinvestissent les terroirs, notamment en Occitanie, où se déroule Wine Calling. Ils inventent le vin qu’ils aiment. Un vin d’émotion, disent-ils, sincère, sans artifice, nature.

Le vin nature (ou naturel) ? C’est « le Graal de la viticulture bio », comme le qualifie Olivier Le Naire dans son ouvrage Découvrir les vins bio et nature qui, par ces temps de fin de vendanges, vient juste de paraître chez Actes Sud. Mais le breuvage n’a pas vraiment de définition, ni de label, ni de cahier des charges. Souvent certifié bio, il va pour ses adeptes « au-delà », au sens où il est fabriqué sans aucun intrant chimique, et sans recours à des techniques tels que la pasteurisation, l’acidification, la chaptalisation, le filtrage, ni ajout de copeaux ou de levures exogènes… Et il n’inclut quasiment pas, voire pas du tout, d’ajout de SO2 (dioxyde de soufre [ou anhydride sulfureux], nécessaire à la présence de sulfites) en bouteilles. Cela suppose une maîtrise extrême, un accompagnement au plus juste et au plus près des cycles de vie — du soin du sol dans lequel pousse le cep à la fermentation des raisins dans le chai. Comme c’est un produit vivant, élaboré sans filet, tous les degrés de réussite existent.

Travailler, durement, raconter avec passion, interroger, douter, hésiter, et puis boire, fêter souvent, et aimer 

Mais les vins des vignerons filmés par Bruno Sauvard sont devenus réputés. Au début, le réalisateur du film pensait à une fiction autour du vin. Très vite, la rencontre avec ces personnages hors cadre, explique le producteur du film, a déterminé la forme et le ton : un documentaire débordant d’énergie où on les voit travailler, durement, raconter avec passion, interroger, douter, hésiter, et puis boire, fêter souvent, et aimer. Comme c’est contagieux, ça vous transmet une légèreté joyeuse.

La plupart de ces vignerons atypiques ne sont pas des enfants d’agriculteurs. Certains même sont des néopaysans. Dans sa vie d’avant, Jean-François Nicq — Les Foulards rouges, à Montesquieu-des-Albères (Pyrénées-Orientales), était prof de physique-chimie. Cet ancien militant communiste qui ne fait plus de politique est resté fidèle aux valeurs d’entraide et le nom de ses vins — « Octobre rouge », « Les Glaneuses » — ont quelque chose de révolutionnaire. Michaël Georget, qui produit « Le Temps retrouvé » à Laroque-des-Albères (Pyrénées-Orientales) a obtenu sa première cuvée à 16 ans. Lui qu’on appelait enfant « le manouche » parce qu’il vivait en caravane, s’est formé en autodidacte à la biodynamie et au labour à cheval. Il rêve d’autonomie totale. Il faut voir Céline, sa compagne, plaider pour le vin nature, qu’elle décrit à l’étroit dans sa bouteille. Un contenant trop petit pour un breuvage aussi libre, comme si on lui avait mis une robe XXS, mime-t-elle en se tortillant à grands gestes, serrée dans son pantalon. On sourit. Alors, poursuit-elle, quand le vin sort, il lui faut l’espace de la carafe pour prendre ses aises, pour s’aérer et s’exprimer.



De l’aube du premier jour des vendanges — déchainés, dansant nus au clair de lune, une feuille de vigne sur le sexe, ou, sérieux et pro, aidant à la taille un camarade dans la peine — jusqu’à l’été suivant, c’est toute une bande de joyeux compères solidaires que la caméra de Bruno Sauvard a apprivoisés avec ses plans rapprochés, ses jeux d’ombre et de lumière.

« Depuis une dizaine d’années, cette façon de faire et de voir a mis le monde du vin en effervescence » 

Il y aussi Jean-Sébatien Gioan, du Domaine des Potron-Minet, à Trouillas (Pyrénées-Orientales). Conducteur de chantier, puis coursier, il a découvert l’univers des vins nature il y a 15 ans, dans les bars à vins de la capitale, tels le Verre volé ou le Baratin. Et Stéphane Morin, du Domaine de Léonine, à Saint-André-les-Albères (Pyrénées-Orientales), originaire du nord de la France, ex-photographe, forte tête parti de rien qui a fait de son domaine, en 12 ans, un des plus réputés de la région avec des vins aux noms inclassables : « Chic et pas cher », « Rock Deluxe », « Chuck Barrick », en écho à sa passion de la musique.

Passion partagée par Bruno Sauvard. Car la musique omniprésente, en particulier le rock, contribue à l’ambiance du film et lui donne sa dynamique, allant jusqu’à ce parallèle mis en avant par le réalisateur : « Depuis une dizaine d’années, cette façon de faire et de voir a mis le monde du vin en effervescence, bousculé par une contre-culture comme le rock a pu l’être par le punk en son temps. » Le titre anglais du documentaire prend alors tout son sens : Wine Calling est un clin d’œil à l’album London Calling, des Clash, ce groupe aux idées anarchistes, emblématique des années 1970 et 1980. Ces huit vignerons et vigneronnes héros de leur vie apparaissent alors comme des avant-gardistes ou des résistants, en marge d’un système qu’ils souhaiteraient voir évoluer. Et, dans ce film très nature lui aussi, ils s’y emploient avec un sens de la fête et du partage chevillé au corps. C’est encore cela qui rend joyeux.


  • Wine Calling, film documentaire de Bruno Sauvard, en salles depuis le 17 octobre 2018, 1 h 30.



Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Lire aussi : « Les vins bio sont meilleurs parce que les viticulteurs y ont une façon de penser liée au respect de l’environnement »
THEMATIQUE    Agriculture Culture et idées
13 novembre 2018
Oubliez la taxe carbone : à Lorient, on roule en vélo cargo
Alternative
13 novembre 2018
Contre le GCO, ils et elles poursuivent la grève de la faim
Reportage
14 novembre 2018
Élections européennes : seule une liste unique sauvera la gauche
Tribune


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Sur les mêmes thèmes       Agriculture Culture et idées





Du même auteur       Pascale Solana (Reporterre)