Zéro supermarché ? Elle ouvre une petite épicerie dans un quartier populaire
Hélène Nguyen, fondatrice et gérante de Wassana à Clermont-Ferrand (63), dans les rayons de son épicerie de quartier le 15 janvier 2026. - © Grégoire Delanos / Reporterre
Hélène Nguyen, fondatrice et gérante de Wassana à Clermont-Ferrand (63), dans les rayons de son épicerie de quartier le 15 janvier 2026. - © Grégoire Delanos / Reporterre
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Privé de grande surface, un quartier populaire clermontois a accueilli Wassana, une épicerie multiculturelle imaginée dans l’urgence par une habitante. Elle compte recréer un lieu de sociabilité autrefois incarné par Auchan.
Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), reportage
La devanture indique encore « salle de réception » mais un coup d’œil à la vitrine suffit à comprendre que la salle des fêtes n’est plus. Ce sont désormais des réfrigérateurs ronronnants et des gondoles plus ou moins garnies de produits alimentaires qui habillent l’espace de 180 m2. Ouverte il y a quelques semaines, cette épicerie a été baptisée Wassana en hommage à la culture thaïlandaise de sa fondatrice et responsable, Hélène Nguyen. Ce mot, qui renvoie à la chance, le destin ou la fortune et que l’on prononce après la mousson pour se réjouir des récoltes à venir, résonne étrangement avec la situation du quartier Croix-de-Neyrat.
Le départ du seul hypermarché : un « bouleversement »
Pendant des décennies, le centre commercial Auchan a rythmé la vie de Croix-de-Neyrat, au nord de Clermont-Ferrand, concentrant commerces, emplois et habitudes quotidiennes. Mais fin 2024, la direction du groupe annonçait la fermeture de l’hypermarché, qu’elle justifiait à la fois par une absence de rentabilité et des problématiques de sécurité liées au trafic de drogue autour du site. Au niveau national, l’enseigne de grande distribution — propriété des Mulliez richissime famille du nord de la France — connaît de grosses difficultés économiques. Le groupe est d’ailleurs régulièrement pointé pour son modèle prédateur.
Mais dans le quartier de Croix-de-Neyrat, « Auchan était notre terrain de jeu quand on était enfants, se rappelle Hélène Nguyen. On allait y lire des bandes dessinées et écouter de la musique dans les casques à la sortie du bahut. » Malgré une forte mobilisation locale, l’enseigne a baissé définitivement le rideau en mai 2025, laissant 200 employés sur le carreau et privant les habitants d’un accès aisé à une grande surface.
Il leur faudra désormais se rendre au Lidl, une enseigne discount située de l’autre côté d’une quatre-voies et partiellement entourée de champs. « On est obligés de parcourir 5 km jusqu’au centre-ville pour les fournitures scolaires, et la même distance dans une autre direction pour le bricolage », déplore Zahra, maman de trois enfants.
Si les candidats de tous bords aux élections municipales de Clermont-Ferrand ne manquent pas de s’insurger, les habitants n’en restent pas moins livrés à leur sort — pour le moment du mois [1].
Hélène Nguyen est de ceux-là. Enfant du quartier, elle revenait tout juste d’une carrière menée dans la restauration à Genève au moment des faits. Son objectif, après des années d’une vie professionnelle aussi prenante que trépidante : s’accorder un moment pour elle et prendre soin de sa mère âgée de 75 ans.
« La fermeture d’Auchan reste un bouleversement, dit la quadragénaire. Voir les petites mamies traverser routes et champs avec leur cabas, ça fend le cœur. »
Incapable de rester inactive, Hélène a d’abord imaginé un service de livraison à domicile, avant de renoncer face à la complexité d’un tel projet. Jusqu’au jour où, au détour d’un trajet en voiture, elle a aperçu le propriétaire de la salle des fêtes installer un panneau « À louer ».
Soucis de trésorerie
Puisant son énergie dans le désarroi des habitants du quartier, l’entrepreneuse a récupéré les clés du local le 1er novembre 2025 et ouvert son épicerie le 21 du même mois. N’ayant ni argent ni garant pour obtenir un crédit, elle a vendu des affaires personnelles et emprunté de l’argent à sa mère, qui encourageait vivement son initiative.
Les premières semaines étaient éprouvantes : 7 jours sur 7, de 9 heures à 20 heures, Hélène était à la fois à la caisse, au réassort, à l’entretien et à l’administratif. L’arrivée de deux alternantes en décembre a allégé considérablement son quotidien, lui laissant, entre autres, le temps de nous recevoir dans une pièce non chauffée et spartiatement meublée d’un bureau, d’une chaise et d’un tabouret. « Je suis morte de fatigue et je rêve de passer une journée dans un spa, mais si je peux faire plaisir aux gens, je suis comblée, sourit-elle. Je ne dirais pas encore que je suis fière… mais ça viendra. »
Car rien n’est encore acquis. Faute de trésorerie, Hélène ne peut pas s’approvisionner autant qu’elle le souhaiterait, les fournisseurs exigeant le plus souvent des paiements comptants. Et tant que tous les produits ne sont pas disponibles, la clientèle se fait timide. Une situation qui pourrait cependant être débloquée dans les prochaines semaines par l’octroi d’une aide financière de la part de la métropole clermontoise.
Autre obstacle : les prix. « Au début, j’étais trop chère. Je ne peux pas me le permettre dans un quartier aussi populaire. Aujourd’hui, je suis seulement quelques centimes au-dessus des grandes surfaces, mais je ne pourrai jamais m’aligner complètement. » Pour tenir, Hélène apprend à identifier ce pour quoi les habitants sont prêts à payer : « La dernière fois que j’ai ramené du lait frais de la ferme de l’Oiseau, tout est parti dans la journée ! »
Les plats asiatiques qu’elle confectionne elle-même connaissent eux-aussi un franc succès, tout comme les confiseries, chips et boissons, plébiscités par les élèves des établissements scolaires alentour. Si elle accorde une attention aux productions locales, la gérante a pour le moment délaissé le bio — les produits étant difficilement abordables, à moins d’un engagement associatif ou d’un soutien public.
Fruits et légumes, produits laitiers et articles d’entretien complètent l’offre, à laquelle viendra bientôt s’ajouter — elle l’espère — une large gamme de produits spécifiques aux cuisines africaine et asiatique, afin de répondre aux besoins d’une population cosmopolite jusqu’ici contrainte de multiplier les commerces.
Machine à café et micro-onde
En attendant des jours meilleurs, elle peut déjà compter sur le soutien de quelques clients réguliers. Eros, d’origine réunionnaise, en fait partie : « Ici, les prix sont convenables et c’est ouvert tard. J’habite juste à côté, alors je viens automatiquement quand j’ai besoin de quelque chose. J’ai envie que cette épicerie puisse se développer et s’épanouir, avec de la cuisine de tous les pays, notamment des boissons réunionnaises que je ne trouve qu’en ville à des prix exorbitants ! »
Autre signe d’attachement : une habitante âgée a pris l’initiative de créer des flyers annonçant l’ouverture de Wassana, qu’elle a déposés dans toutes les boîtes aux lettres de son immeuble.
Car bien plus qu’un simple commerce de dépannage, la supérette a été rêvée comme un espace de rencontres, à l’image du Auchan disparu. Pour favoriser les échanges et la convivialité, Hélène a déjà mis une machine à café et un micro-onde à disposition, et prévoit, lorsque les finances le permettront, d’aménager une terrasse extérieure. « Ce sera comme une station essence… mais sans essence ! », lance-t-elle dans un grand éclat de rire.
La quadragénaire, qui ne s’est toujours pas versé de salaire, se laisse un an avant de dresser le bilan. L’avenir dira si d’éventuelles aides financières lui permettront d’élargir son offre et d’inscrire durablement Wassana dans le paysage local.