« 1000 vaches » : paroles de paysans contre l’usine à vaches en Picardie

Durée de lecture : 5 minutes

13 septembre 2013 / Didier Harpagès (Reporterre)

Jeudi 12 septembre, la Confédération paysanne et Novissen ont investi le siège social de l’entreprise Ramery, à Erquinghem, dans le Nord. Ils s’opposent au projet de « ferme des mille vaches », en Picardie. Reporterre y était.


- Erquinghem (Nord), reportage

Lorsque nous sommes entrés à l’intérieur du siège social de la société Ramery à Erquinghem-Lys, ce jeudi matin 12 septembre vers 10 h, il y régnait une ambiance bon enfant. Les militants de la Confédération paysanne, installés aux différents étages, discutaient paisiblement. Avec une certaine satisfaction, ils évoquaient, aux côtés de quelques salariés de l’entreprise ayant momentanément quitté leurs bureaux, l’action spectaculaire réalisée au petit matin. Quelques slogans furent scandés : « Ne passeront pas les 1 000 vaches ! » ou encore : « Les 1 000 vaches en pâture ! »

Laurent Pinatel, porte parole de la Conf, faisait remarquer : « Le ministre de l’agriculture, Stéphane Le Foll ne cesse, d’un côté, de vanter les mérites de l’agroécologie et, par ailleurs, ne fait rien pour arrêter ce projet. Pour le moins, il manque de cohérence. Aujourd’hui, par cette action, nous faisons le boulot du Ministre. Il faut donner un coup de frein à l’industrialisation de l’agriculture ! Nous avons besoin de fermes nombreuses, d’un sol fort et d’une vitalité des territoires. La manifestation d’aujourd’hui n’est qu’un préambule et d’autres actions sont envisagées. »

Big is not beautiful !

Raphaël Missiaen élève une cinquantaine de vaches à Lederzeele, en Flandre. Il est arrivé à Erquinghem vers 10 h 30 après la traite du matin. Selon lui, ce projet tourne le dos à l’agriculture familiale : « Ce n’est pas ringard de parler d’agriculture familiale. On nous fait croire que le progressisme c’est mieux, que ce qui est grand est nécessairement rentable. C’est faux ! Big is not beautiful ! La méthanisation est probablement une belle idée lorsque l’on souhaite recycler les déchets existants. Mais elle a été récupérée et dévoyée. Ramery va capter les subventions publiques, initialement destinées aux petits paysans, pour mener à bien son projet de méthanisation, pour lequel le lisier ne suffira pas. Il devra sans doute cultiver du maïs pour son usine.

En vérité, la méthanisation, c’est de la com, du « Green Washing ». Cette ferme de mille vaches, pour Michel Ramery, c’est sa « danseuse », je veux dire sa marotte. Il est d’origine paysanne ; chaque week end, sur son tracteur, il joue les gentlemen ffarmers mais il n’a rien d’un écolo.

Des vaches qui mangent de l’herbe », poursuit Raphaël Missiaen, « ça c’est écologique et c’est même économique car il ne faut pas leur donner d’aliments venus du Brésil. Et puis s’occuper des vaches exige une certaine qualification. On ne s’improvise pas vacher du jour au lendemain, surtout face à 1 000 vaches ! »

Et l’emploi ?

Lorsque l’on aborde le problème de l’emploi, les manifestants s’indignent de manière encore plus virulente. D’après les statistiques du ministère de l’Agriculture, l’élevage requiert en moyenne 2,4 personnes sur chaque exploitation, c’est davantage que pour la culture.

Jean Claude Besnard, venu du Maine et Loire, est éleveur en agriculture biologique. Selon lui, « le projet Ramery tue l’emploi et l’image paysanne de l’agriculture. Il va pomper les primes qui, ne l’oublions pas, sont des fonds publics. Tous les contribuables sont donc concernés par ce projet. Une vingtaine d’emplois seront créés tout au plus, pour la plupart peu qualifiés, taylorisés et peu rémunérés.

Avec un prix de la tonne de lait sortant de l’usine Ramery fixé à 270 €, on détruit le monde paysan. A 350 € on peut vivre dignement. Si ce projet est réalisé, une concurrence impitoyable se développera chez les éleveurs. »

Une pollution généralisée et des routes encombrées

Aux côtés de la confédération paysanne, l’association Novissen mène le combat avec détermination. Michel Kfourny, son président et Georges Lefebvre, membre de son conseil d’administration expliquent les raisons de l’opposition des riverains et des habitants : « La ferme géante de Ramery est située à Buigny-Saint-Maclou et le méthaniseur de 1,489 MW à Drucat-Le-Plessiel, distant de quelques kilomètres. Ce projet des 1 000 vaches est énorme : chaque jour, 160 000 litres d’eau seront utilisés, 100 tonnes de nourriture distribuées, 73 tonnes de bouses stockées. Celles-ci, introduites dans le méthaniseur, produiront chaque année 40 000 tonnes de digestats épandues sur plus de 2 700 hectares !

Ramery nous annonce tranquillement des risques acceptables de cancer dans une région, la Picardie, qui enregistre le deuxième taux de mortalité par cancer, le plus important des régions de France hexagonale après le Nord-Pas-de-Calais. Michel Ramery a déjà acheté 40 fermes et fait disparaître ainsi 80 emplois agricoles. Les terres, l’air, l’eau seront pollués, et les routes encombrées, puisque des camions feront la navette entre Buigny-Saint-Maclou et Drucat-Le-Plessiel. Certains autres déchets végétaux fermentescibles en provenance des différentes administrations dans lesquelles des repas sont servis (hôpitaux par exemple) seront nécessaires pour assurer le fonctionnement du méthaniseur. Ainsi des camions supplémentaires viendront encombrer la D 928. »

Vers midi, un pique-nique convivial est organisé devant l’entrée du siège social. Laurent Pinatel prend la parole pour appeler à une prochaine mobilisation et Michel Kfourny rappelle que le 28 septembre prochain à 14 h une grande manifestation est organisée sur le site de la ferme-usine.


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Source et photos : Didier Harpagès pour Reporterre. Photo grand angle : Confédération paysanne, courriel à Reporterre.

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