2,76 millions d’euros : le coût de la répression des opposants à l’A69
Des gendarmes protégeant le chantier de l'A69, en mars 2023. Les militants s'opposaient à l'abattage de platanes. - © Patrick Batard / AFP
Des gendarmes protégeant le chantier de l'A69, en mars 2023. Les militants s'opposaient à l'abattage de platanes. - © Patrick Batard / AFP
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Depuis plus d’un an, l’État déploie un énorme arsenal répressif pour contrer l’opposition au projet d’autoroute A69 dans le Tarn. Plus de 2,76 millions d’euros ont déjà été dépensés, a compté Reporterre.
« Un pognon de dingue. » Ainsi pourrait-on qualifier l’argent dépensé par les pouvoirs publics pour réprimer les opposants au projet d’autoroute A69, entre Toulouse et Castres. Depuis le début des travaux, en mars 2023, le gouvernement a déployé un dispositif policier colossal pour faire face à la résistance sur le terrain, aux occupations d’arbres et aux multiples manifestations des militants.
Selon les estimations — non exhaustives — de Reporterre, l’État a déboursé plus de 1,5 million d’euros pour briser cette contestation, et ce sans compter le salaire des milliers de gendarmes mobilisés. En l’incluant, la somme double : au moins 2,76 millions d’euros ont donc été engloutis en un an par cette opération de maintien de l’ordre, orchestrée à l’aide de blindés, de drones, de pelotons d’interventions spécialisés et de milliers de grenades tirées.
À titre de comparaison, ce montant correspond aux dépenses du Plan Tarn Santé pour lutter contre les déserts médicaux ou à l’équivalent des subventions agricoles du département. Ironie du sort, c’est aussi deux fois plus que le budget consacré aux mobilités douces dans le département.
De nouveaux blindés à 800 000 euros
Reporterre a débuté ces recherches au début du mois de mars 2024. Les forces de l’ordre encerclaient alors la zad la Crem’arbre, à Saïx, depuis bientôt quinze jours. Un siège policier aux allures de guerre des nerfs, entre les militaires et les « écureuils » (surnom des opposants à l’autoroute) perchés dans les chênes centenaires pour les défendre des bulldozers. Les gendarmes mobiles ont tenu leurs positions quarante jours — et nuits — durant. Des hélicoptères et deux Centaures, des blindés d’une valeur de 800 000 euros déployés pour la première fois depuis les émeutes survenues au lendemain de la mort de Nahel (en juin 2023), ont été observés sur place. « C’est fou ce que cela doit coûter ! », pouvait-on régulièrement entendre de la bouche de militantes et militants, ahuris devant une telle démonstration de force.
Malgré nos multiples relances, la préfecture du Tarn n’a pas répondu à nos sollicitations. En épluchant l’historique de ce siège, notamment grâce aux rapports de l’Observatoire toulousain des pratiques policières et de la Ligue des droits de l’Homme, Reporterre a commencé par calculer le nombre de militaires mobilisés sur cette période. Quatre-vingt étaient présents en permanence aux abords de la Crem’arbre, avec un relais toutes les huit heures : on estime qu’environ 250 gendarmes mobiles ont assuré une présence continue durant ce siège.
Une fois ce chiffre déterminé, nous avons identifié les principaux postes de dépenses relatifs à la mobilisation de ces gendarmes mobiles : à l’indemnité journalière d’absence temporaire (IJAT) s’élevant à 44 euros pour chaque journée hors de la caserne, il faut ajouter l’enveloppe d’une trentaine d’euros destinée à l’alimentaire et celle consacrée à l’hébergement, « autour de cinquante euros », dit à Reporterre une source de la gendarmerie. Autrement dit, le coût total pour un gendarme mobile s’élève à environ 120 euros par jour. Cette somme ne prend pas en compte le prix du carburant et du transport, pour acheminer les escadrons venus de Vannes, Annecy, Gap, Maison-Alfort, Marseille, Tarbes, Chambéry ou Calais...
À ceci doit être ajouté le salaire de ces individus, dont beaucoup étaient gradés d’après nos observations. En estimant une moyenne de 1 900 euros net par mois, environ 750 000 euros ont donc été versés à ces fonctionnaires pour assurer une présence continue sur la zad. Un chiffre arrêté le 15 mars, qui ne cesse toutefois de croître, des gendarmes étant toujours sur place en nombre réduit.
L’État a déboursé 160 000 euros par écureuil
En recensant des vidéos, des photographies et des articles de presse, Reporterre a aussi évalué le prix du matériel utilisé au cours de l’opération : une dizaine de rotations d’hélicoptères — dont l’heure de vol est chiffrée à 1 500 euros par un rapport du Sénat, la location de nacelles pour interpeller les écureuils ou encore les munitions utilisées pour réprimer les activistes.
Au minimum 1 000 grenades lacrymogènes ont été tirées par les forces de police. Chaque grenade coûtant en moyenne 30 euros l’unité, d’après les différents appels d’offres émis par le gouvernement français, cela représente environ 30 000 euros. « Le 1er mars, il y a eu trente-cinq tirs de grenades de gaz lacrymogène pour contrer les quatre-vingt manifestants qui venaient ravitailler les écureuils, raconte un membre de l’Observatoire toulousain des pratiques policières. Cela équivaut à une grenade pour deux manifestants. »
Une fois nos sources recoupées et des experts consultés, Reporterre a ainsi obtenu une fourchette basse du coût global de ce siège policier. Il s’élève à environ 1,5 million d’euros. Soit l’une des opérations de gendarmerie les plus importantes mises en place. Divisé par le nombre de militants perchés dans les arbres, soit une dizaine, environ 160 000 euros en prenant en compte les salaires ont été investis par les pouvoirs publics pour déloger chaque écureuil.
Aux yeux d’un gendarme interrogé par Reporterre, « une grande majorité de ces frais [hors munition] aurait été dépensée quoi qu’il en soit, ici ou ailleurs. En revanche, ces dépenses auraient pu servir à la sécurité publique générale ». Et non au bâillonnement des voix s’élevant contre un projet écocide, qui va artificialiser des centaines d’hectares de terres agricoles et d’espaces naturels.
« C’est le coût du déni démocratique »
Le siège de la Crem’arbre n’est pas la seule opération d’ampleur menée à l’encontre des opposants à l’A69. De nombreuses autres actions et manifestations ont nécessité le déploiement de gendarmes mobiles et départementaux depuis un an. Le 22 avril et le 22 octobre 2023, deux grands rassemblements co-organisés par Les Soulèvements de la Terre ont suscité la venue de près de 2 000 gendarmes mobiles et cinq hélicoptères. En mars et en septembre 2023 à Vendine, 350 gendarmes étaient mobilisés sur plusieurs jours pour permettre l’abattage de platanes. Ces différents déploiements policiers ont coûté plus de 1,15 million d’euros à la préfecture du Tarn pour déployer son dispositif policier.
Pour Geoffrey, militant de La Voie est libre, le principal collectif d’opposition à l’A69, « c’est le coût du déni démocratique. Quand il y a tant de dysfonctionnements dans le processus et de conflits d’intérêt, qui suscitent une colère légitime, l’État n’a plus que la force pour imposer ce projet. Il est obligé de faire des investissements faramineux dans le répressif », dit-il.
Ces opérations s’inscrivent aussi pleinement dans le plan « antizad » du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin et sa criminalisation des militants écologistes. En mars 2023, l’État avait déjà consacré 5 millions d’euros à la répression de la manifestation de Sainte-Soline. En 2018, l’expulsion de la zad de Notre-Dame-des-Landes avait, elle, coûté 300 000 euros par jour pendant une semaine.
« Une entreprise privée se sert allégrement des services de l’État »
Plusieurs députés ont dit vouloir demander au gouvernement de s’expliquer sur le coût de cette opération militaire. La députée La France insoumise Karen Erodi a contacté la préfecture sans obtenir de réponse. Christine Arrighi, rapporteuse de la commission d’enquête parlementaire sur le montage juridique de l’A69, s’alarme du « manque d’information sur ces données, pourtant indispensables au débat public ».
« C’est une mise à disposition des moyens étatiques à un acteur privé. Une entreprise privée se sert allégrement des services de l’État sans que la représentation nationale ne puisse avoir son mot à dire. Je suis ébahie, dit-elle, par ce déficit de transparence démocratique ». Une fois l’autoroute en fonctionnement, le concessionnaire Atosca sera bel et bien le bénéficiaire final de ces opérations. Car au-delà de la réalisation des travaux, il percevra les recettes du péage, pour l’heure annnoncée à 16,06 euros l’aller-retour.
Une source proche du dossier a d’ailleurs assuré à Reporterre que les pouvoirs publics ont « conseillé à l’entreprise de se doter d’une sécurité privée, les forces de l’ordre ne pouvant assurer la surveillance continue de leur base vie [la construction éphémère servant à accueillir les ouvriers le temps des travaux] ». Contacté, le concessionnaire Atosca a refusé de détailler le montant de ce dispositif : « Nous avons quelque peu renforcé les rondes et l’éclairage, mais cela n’a pas eu d’impact significatif sur le budget. Ces frais sont tout à fait classiques pour un chantier de cette envergure. »