À Correns, dans le Var, le bio est un mode de vie

Durée de lecture : 7 minutes

17 juin 2020 / Lilas-Apollonia Fournier (Reporterre)



Dans le Var, Correns a commencé il y a un quart de siècle une conversion au bio qui dépasse le seul cadre de l’agriculture. Cette forte identité a encouragé le développement économique, rajeuni le village et rendu sa place à la biodiversité.

  • Correns (Var), reportage

Elle s’est proclamée « premier village bio de France ». Située dans le Var, près de Brignoles, Correns serait presque le portrait d’une commune typiquement provençale, avec ses couleurs pastel, le fleuve Argens qui la traverse et ses vignes qui l’encadrent. À l’exception près que sa municipalité et ses 900 habitants prônent depuis vingt-cinq ans le bio comme une véritable philosophie. Ici, le facteur distribue le courrier à vélo électrique.
 
Le virage vers une culture biologique a été pris alors que ses vignerons, qui composent majoritairement le paysage agricole de la région, étaient en difficulté économique. « Le vin que nous produisions n’intéressait plus », dit Michaël Latz, maire depuis 1995, lui-même vigneron et formé à l’ingénierie agronome par René Dumont (premier candidat à l’élection présidentielle à s’être présenté sous l’étiquette écologiste en 1974). « Très vite, je me suis rendu compte que le monde devenait fou, avec la vache folle et les OGM. J’ai proposé à la coopérative de passer en bio en 1995. À l’époque, beaucoup dans le département nous ont pris pour des fous », se souvient l’élu.
 

« Nous sommes solidaires, nous chérissons l’environnement et nous avons des possibilités de travail et de logement » 

Plusieurs vignerons ont alors abandonné la viticulture traditionnelle. « Ils ont été soutenus par l’Europe, qui aidait à la reconversion biologique », dit Fabien Mistre, dont le père, Denis, faisait partie des viticulteurs à l’origine de ce changement. Aujourd’hui président de la cave coopérative 100 % bio, il se félicite de l’arrivée de nouveaux paysans ces dernières années. Chevrier, éleveuse de poulets, apiculteur ou encore maraîcher bio, tous ont été séduits par cette initiative et sont venus s’installer sur les terres communales, que le maire met un point d’honneur à protéger. « La transformation du monde paysan est motrice de la transformation de la société », dit Michaël Latz. 

Correns a su protéger ses terres agricoles et accueille une diversité du vivant plus riche que dans les villes voisines.

Ces néopaysans âgés de trente à quarante ans ont entrainé le rajeunissement de la population. « 80 % des gens de ma génération, qui avaient quitté Correns pour faire leurs études, sont revenus vivre ici car nous sommes solidaires, nous chérissons l’environnement et nous avons des possibilités de travail et de logement », dit Marie, 33 ans, assise à une table de l’unique bar du coin. Un point de vue que confirme Arnaud Rocheux, apiculteur-exploitant de quarante ans, propriétaire de trois cents ruches achetées en 2010. « Il y a pas mal de jeunes et je n’ai aucun problème à écouler mes miels dans la région car je profite du rayonnement du village », dit-il. « Il existe une tendance de plus en plus forte à acheter local et bio, en soutenant des petites productions. »
 

Michaël Latz, maire de Correns depuis 25 ans, se déplace à vélo.

Dans sa miellerie faite de chanvre et de bois hydrofuge écologique, le Corrensois estime que le changement climatique rend son métier plus difficile : « Récemment, on a entendu des apiculteurs du nord de la France annoncer qu’ils ont eu une bonne production, mais ce n’est pas le cas dans notre région. Cette année, on a eu des chutes de températures puis des pluies dont on n’a pas l’habitude. Les abeilles sont irrémédiablement affectées par la météo. Si les fleurs produisent moins de nectar, les insectes vivotent au lieu de produire. Depuis cinq ans, nous peinons à faire du miel au printemps. »
 
De leur côté, les vignerons tentent de contrer le gel printanier et la grêle en envoyant dans le ciel des ballons d’hélium avec des torches chargées de sels hygroscopiques, afin d’absorber l’humidité et de transformer les grêlons en gouttes de pluie. Ils enflamment également de la paille pour créer un écran qui empêchera le soleil de brûler la vigne lorsqu’elle est gelée. « Les aléas climatiques durcissent notre métier, nous devons nous adapter au dérèglement climatique », reconnaît Fabien Mistre, qui évalue de 20 à 30 % le travail supplémentaire exigé pour produire du vin bio. Sur ses vignes, il utilise du cuivre et du soufre plutôt que des produits de synthèse. Il désherbe mécaniquement : « C’est du préventif, non du curatif », précise-t-il.
 

Une biodiversité cinq fois plus riche que dans les villes voisines 

Bien que le climat ne perturbe pas ses volailles, Léa Brunet, éleveuse de poules pondeuses et poulets de chair, partage cette conscience écologique. Ses bêtes, élevées en plein air, courent sur les restanques de la propriété entourée d’oliviers. C’est elle qui les abat chaque semaine et qui fait son propre mélange de céréales et graines. « On veut produire en respectant le bien-être animal et l’environnement, c’est pourquoi le bio était une évidence. À Correns, on est les petits Gaulois ! C’est une vie de village qui n’existe plus vraiment ailleurs. Les paysans sont soutenus par la population et par la municipalité », dit la trentenaire, qui s’est battue pour faire valoir son projet auprès de la chambre d’agriculture il y a huit ans : « Ils ont pensé qu’avec mes 3.000 poulets par an, mon exploitation ne serait pas rentable. Pourtant, depuis, je vis de mon métier. »

Les poules pondeuses du poulailler de Léa vivent en plein air, au milieu des oliviers.

Cette étiquette « bio » a incité d’autres chefs d’entreprises à s’installer dans la bourgade, à l’image d’une coiffeuse, dont le local fait face à la mairie. Elle a fait le pari d’utiliser des produits naturels comme des colorations végétales il y a une dizaine d’années. « Pour moi, le bio c’est un ensemble, cela passe aussi par l’écoconstruction », enchérit le maire, Michaël Latz, qui montre dans une salle de réunion de la mairie les murs recouverts de peintures issues de colorants naturels. De plus, la pose de 4.000 mètres carrés de panneaux solaires rend la commune électriquement autonome. L’école a même été certifiée « éco-école » par l’Éducation nationale pour son programme pédagogique sur l’environnement.
 
Cela se traduit notamment dans les assiettes des 80 élèves. La cantine sert des repas à 70 % bio et souvent végétariens. « Apprendre aux enfants à bien manger est essentiel, affirme le maire. C’est la façon dont on nourrit les jeunes qui déterminera la société de demain. À chaque repas, on leur explique d’où viennent les aliments et ils apprennent à ne pas gaspiller en pesant leurs déchets. La plupart des cantines de France jettent 30 % des aliments, c’est un scandale humanitaire terrible. »
 

Le fleuve Argens qui traverse Correns attire les touristes en été.

Mais le conseil municipal n’est pas seul à porter à bout de bras cette politique durable. La cinquantaine de membres de l’association de démocratie participative Agenda 21 a mis en place des jardins partagés gratuits sur 1.500 mètres carrés et a permis l’installation d’un système de diminution de l’éclairage public dès 22 heures, qui consomme deux fois moins d’électricité qu’auparavant.
 
Toutes ces initiatives ont transformé les paysages de Correns, qui présente une biodiversité cinq fois plus riche que dans les villes voisines, selon l’Institut Méditerranée de biodiversité et écologie. Le retour du tomares ballus, une espèce de papillon rare, menacée et emblématique du Var, constitue la preuve d’un environnement sain pour les chercheurs. Deux études du Conservatoire d’espaces naturels de Provence-Alpes-Côte d’Azur ont montré en 2016 que les insectes étaient aussi nombreux dans les vignes que dans les espaces culturels. L’élimination des produits phytosanitaires et insecticides a permis une grande richesse d’espèces animales et végétales. « Regarde ces orchidées rares au milieu des plants de vigne, montre Marie, téléphone à la main. C’est quelque chose que nous ne pouvions pas voir avant. »





Lire aussi : À Saillans, la démocratie participative nourrit la transition écologique

Source : Lilas-Apollonia Fournier pour Reporterre

Photos : © Lilas-Apollonia Fournier/Reporterre sauf
. chapô : Wikimedia (Matthias Holländer/CC0)



Article réalisé avec le soutien de la Fondation Luciole.

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