« Bébés à la rue » : à Lyon, l’ambition des Écologistes n’a pas suffi
- © Antoine Boureau / Reporterre
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Municipales — En 2020, Les Écologistes ont pris des engagements forts sur le sujet du sans-abrisme, qui est essentiellement une compétence de l’État. Six ans plus tard, le bilan est contrasté. Presque 300 enfants seraient actuellement à la rue.
Cet article est publié en partenariat avec le journal d’investigation locale Rue89 Lyon.
À Lyon, la crise du sans-abrisme est toujours plus aiguë. Selon le Samu social, dans le Rhône, 14 000 personnes sont en attente d’un hébergement auprès de la Maison de la veille sociale. Le système actuel d’hébergement d’urgence, géré par la préfecture, compte 8 800 places. Il est sursaturé.
Face à une telle situation, qu’ont fait les Verts à Lyon ? En 2020, les propositions de campagne de Grégory Doucet (le maire) et Bruno Bernard (le président de la Métropole) étaient ambitieuses : « mobilisation totale contre le sans-abrisme », « résorption des bidonvilles et campements » notamment par l’occupation temporaire dans des espaces publics vacants, plan « zéro remise à la rue », « Métropole accueillante et hospitalière »… Les Écologistes voulaient prendre à bras-le-corps le sujet et outrepasser leurs compétences en la matière.
C’est en effet l’État qui doit principalement se charger de l’hébergement d’urgence. La métropole de Lyon doit prendre en charge les mineurs isolés, mères isolées avec enfants de moins de 3 ans et les femmes enceintes. La Ville n’a pas d’obligation légale à ce sujet. Six ans plus tard, l’heure est au bilan.
Plus de 1 200 places ouvertes par la Ville et la Métropole
Pour Sophia Popoff, adjointe municipale au logement et à l’hébergement d’urgence, « Les Écologistes sont allés plus loin que les premières intentions », créant « une politique publique hors des compétences de la Ville », consistant à « mobiliser le patrimoine vacant municipal ». Selon les chiffres communiqués, la mairie a ouvert 580 places et a augmenté son budget de 37 000 euros en 2021 à 2,5 millions en 2025.
La réponse de la Métropole est plus expéditive. Par courriel, elle indique avoir ouvert dix sites, soit 737 places pour les mères isolées avec enfants de moins de 3 ans et 130 places « Accueil mères enfants », et participer au dispositif « Station » : 102 places pour les mineurs isolés étrangers en recours devant le juge des enfants. Son budget est passé de 800 000 euros en 2019 à 11,3 millions en 2024.
Inédit à Lyon, la collectivité a « conventionné » des squats. L’occupation de leurs bâtiments vacants est tolérée et la Métropole s’engage à réaliser « la mise en sécurité des sites et la fourniture des équipements minimums ».
Lire aussi : Lyon, « ville écolo » ? Le bilan des Écologistes entre avancées et promesses non tenues
« Des solutions qu’on ne voit pas forcément sur d’autres territoires », analyse Vanessa Brossard, directrice régionale de la Fondation pour le logement des défavorisés. Mais pas sans failles : dans les squats concernés, des personnes se sont retrouvées à la rue à la fin des conventions. « Les gens aspirent à des solutions pérennes qui les sécurisent », note Vanessa Brossard.
Crise des « bébés à la rue »
Malgré des avancées, les mandats ont été émaillés de tensions. Pour Colette, du collectif Intersquats, le bilan est amer : « Des choses ont été faites mais pas à la hauteur de ce qui était annoncé ». Au printemps 2024, deux gymnases investis par femmes et enfants ont été expulsés en pleine nuit sur demande de la mairie. Gérard Collomb, l’ancien maire de Lyon, « ne l’avait jamais fait », avait lâché Juliette Murtin du collectif Solidarité entre femmes à la rue.
L’épisode traduit les « contradictions » de la Ville vis-à-vis de ses engagements. « Aucun enfant ne doit dormir dehors », avait assuré Grégory Doucet en 2020. En octobre 2021, le « plan zéro enfant à la rue », une mise à disposition du patrimoine municipal pour augmenter les places d’hébergement d’urgence, était donc mis en œuvre. Visiblement, le plan n’a pas tenu sa promesse : début 2026, près de 300 enfants sont sans-abri, selon le décompte du collectif Jamais sans toit.
Interrogée, l’adjointe au logement estime aujourd’hui que les gymnases ne sont « pas vacants, on ne peut pas tolérer qu’ils soient occupés. Nous avons des compétences obligatoires de service public ».
À l’été 2024, la crise des « bébés à la rue » ébranle la Métropole. Mi-juillet, elle avait cessé la prise en charge de nouvelles femmes sans-abri avec enfants de moins de 3 ans, pourtant du ressort de ses compétences légales. Face au tollé, elle était revenue sur sa décision, non sans avoir durci les conditions d’accueil.
Expulsions de squats
Les collectifs dénoncent aussi les expulsions pendant les mandats de squats ou de campements dans des espaces ou bâtiments appartenant aux collectivités. L’épisode « Denuzières » leur reste en travers de la gorge. Ce squat de Caluire-et-Cuire au nord de Lyon a connu un incendie en décembre 2024, faisant quatre blessés et une morte. « Il a fallu du temps pour reloger des personnes et certaines sont encore à la rue », cingle Colette, d’Intersquats.
Depuis, les élus sont plus frileux à conventionner ou tolérer des occupations dans des bâtiments vétustes, la responsabilité des collectivités pouvant être engagée en cas d’accidents.
« Il a fallu du temps pour reloger des personnes »
Les collectifs accusent aussi le coup de la loi Kasbarian-Bergé, loi « antisquats » promulguée en juillet 2023 qui facilite les expulsions et complique l’ouverture de squats. « La Métropole s’est prononcée contre, mais elle l’applique », dénonce Colette. Nous avons recensé deux expulsions durant lesquelles la procédure a été mobilisée.
Mineurs isolés : un dossier embarrassant pour la Métropole
Le dossier des mineurs étrangers isolés (MNA) embarrasse la Métropole. « Le mandat avait plutôt bien commencé », raconte Sébastien Gervais, militant au sein du collectif Soutien Migrants/Croix-Rousse. Notamment avec l’ouverture de 102 places, en partie avec l’État, en 2021 et 2022.
« Depuis, on n’a pas de nouvelles places. La Métropole dit qu’elle ne peut pas et ne fera pas plus », regrette le militant. La situation se répète : par manque de places et avec la hausse du nombre de mineurs demandant une prise en charge, de nouveaux campements se créent. Des mises à l’abri ponctuelles ont parfois été proposées par la Ville.
La situation de ces jeunes coince, car la France ne reconnaît pas la « présomption de minorité » : traiter une personne comme mineure tant que la justice n’a pas statué. Cela permet de protéger ces jeunes en estimant qu’ils relèvent de la protection de l’enfance, compétence de la Métropole. Sébastien regrette que le parti des Écologistes pousse à une inscription dans la loi de cette présomption de minorité, « mais, qu’en pratique, la métropole de Lyon zigzague », grince le militant. Métropole et État se renvoient sans cesse la balle sur cette question.
« Le dialogue reste très difficile »
Les collectifs dénoncent aussi le manque d’anticipation des Écologistes, « agissant toujours dans l’urgence », peste Colette, d’Intersquats. Une frustration couplée à un dialogue complexe, en particulier avec la Métropole, même si tous notent une indéniable amélioration par rapport à l’ère Collomb.
« Avant, nous n’étions même pas reçus, mais le dialogue reste très difficile. Il faut se battre et nous ne sommes pas toujours les bienvenus », signale la militante. Le président de la Métropole « se fiche de l’hébergement d’urgence », nous glisse un responsable politique insoumis.
Un rapport de force engagé avec l’État
Ville et métropole de Lyon estiment que la situation ne pourra pas s’améliorer si l’État n’assume pas ses responsabilités. La mairie avait engagé un bras de fer en attaquant l’État en justice en octobre 2023 pour qu’il respecte ses obligations.
« Nous jouons notre rôle de plaidoyer, explique Sophia Popoff, adjointe au maire. Dans certaines situations, nous avons fait en sorte qu’il y ait des prises en charge par l’État, mais ce n’est pas à la hauteur des besoins. » Des recours ont été déposés pour obtenir le remboursement des dépenses municipales sur l’hébergement d’urgence.
En attendant, l’État est de plus en plus dur : les restrictions et « expérimentations pour fluidifier le système d’hébergement d’urgence » s’enchaînent. En octobre 2025, la préfecture du Rhône a raccourci la durée d’hébergement à trois mois et conditionné son renouvellement à des « critères de vulnérabilité » juridiquement flous. « Partant de ce constat, il faut que la mairie mette plus de patrimoine à disposition », plaide Juliette du collectif Jamais sans toit.
Une chose est sûre : le sujet est latent dans la campagne électorale. Du côté de La France insoumise, la candidate Anaïs Belouassa-Cherifi propose la réquisition des logements vacants, tandis que pour les Écologistes et alliés de la « gauche unie » on estime la mesure inapplicable. À droite, le candidat Cœur Lyonnais, Jean-Michel Aulas, propose, lui, de « lutter contre l’immigration illégale » et d’expulser squats, écoles et églises occupées… Face à l’incertitude des résultats électoraux à Lyon, une inquiétude : que les suivants fassent moins ou pire.
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