À Montreuil, l’autodéfense populaire contre le coronavirus

Durée de lecture : 7 minutes

7 mai 2020 / Des Montreuillois et Montreuilloises



On en a fait des choses, à Montreuil, pendant le confinement, et « c’était que l’apéro ! », racontent les auteurs de cette tribune. Bénévoles engagés dans des collectifs autogestionnaires, ils témoignent de la vitalité de la culture populaire dans cette ville de l’Est parisien malgré le confinement.

Nous sommes début mai, à quelques jours de la levée du confinement, et l’hélicoptère de la police tourne au-dessus de notre quartier. À Montreuil (Seine-Saint-Denis), comme ailleurs pendant cette situation inédite, le temps s’est suspendu, nous contraignant à laisser de côté nos activités quotidiennes. Pour autant, face à la faillite de l’État social, d’heureuses convergences ont fleuri en même temps que le printemps.

Nous, nous sommes un collectif d’ami.e.s, de camarades et de voisin.e.s qui nous organisons depuis près de quatre ans maintenant pour faire la récup’ d’invendus de fruits et légumes à Rungis une fois par semaine. D’habitude, nous en distribuons une partie dans notre réseau à Montreuil et à Bagnolet, tandis que l’essentiel revient à la Cantine des Pyrénées, une cantine autogérée du XXe arrondissement de Paris, née en 2013 à l’initiative de chômeurs, de militants et de sans-papiers du quartier, qui distribue cinq jours par semaine des repas à prix libre.

Les copaines de la Cantine ayant trouvé d’autres solutions d’approvisionnement, nous avons décidé de nous consacrer aux besoins des habitant.e.s de Montreuil et alentours. Aidé.e.s d’ami.e.s et de camarades Gilets jaunes, nous avons mis en place une récup’ deux fois par semaine, confectionnons des paniers sur le parking d’un garage mécanique squatté, autogéré et solidaire, pour les distribuer à une centaine de personnes dans le besoin, contactées grâce à un vaste réseau d’entraide informel pré-existant à Montreuil.

Lors du marché populaire du 1er mai à Montreuil.

Banques alimentaires participatives, brigades de solidarité populaire, manufacture de masques autogérée…

Les autres jours de la semaine, nous prêtons notre camion à F. et à son équipe (rencontrés durant le confinement), qui se rendent à Rungis acheter des légumes à bas prix pour ensuite les distribuer à prix libre dans différents quartiers populaires de Montreuil, sur des marchés sauvages – des « banques alimentaires participatives », ainsi que les appelle F. Comme un camion de glace avec sa petite musique aguichante, il commence à être connu comme le loup blanc en bas des tours de Montreuil.

Notre collectif n’est pas le seul, loin s’en faut, à s’être mis en mouvement dans les environs. Nées en Italie lors de la crise du Covid-19, les brigades de solidarité populaire ont, par exemple, commencé à se multiplier en Île-de-France et ailleurs. Celles de Montreuil-Bagnolet comptent déjà une centaine de personnes d’une grande diversité, certaines déjà militantes mais aussi beaucoup de nouveaux visages. Elles assurent trois permanences par semaine dans un espace d’entraide ouvert cette année par des camarades, l’AERI, et deux autres permanences chez une habitante. Il est possible d’y déposer des dons (nourriture, kit d’hygiène, etc.), et de venir en récupérer pour soi ou pour les distribuer lors de maraudes, auprès de personnes précaires qui ne peuvent pas forcément se déplacer, et enfin dans les foyers et squats de la ville. Des ateliers banderoles y sont aussi désormais organisés régulièrement afin d’affirmer l’aspect politique et éminemment revendicatif de ces initiatives.

Assez rapidement, au vu des besoins mais également de la motivation des brigadistes, trois cantines par semaine se sont organisées à l’AERI afin de pouvoir livrer des plats préparés aux personnes qui ne peuvent pas cuisiner elles-mêmes. Tout en respectant rigoureusement un protocole sanitaire très précis (masques, gel hydroalcoolique, etc.), de nombreux bénévoles s’se sont organisés et se sont répartis le travail pour cuisiner ces repas. Les autres jours, une cantine autogérée installée à la Parole errante, un lieu historique de création et de culture politique, a pris le relais. Au même endroit, une « manufacture » de masques à l’initiative de camarades Gilets jaunes, entre autres, s’est mise en place : cinq machines à coudre permettent à différent.e.s couturier.e.s bénévoles de confectionner des masques qui sont ensuite distribués aux différents collectifs d’entraide, à des structures d’hébergement d’urgence ou de soins psy, à des pharmacies ou à des gens qui, tout simplement, en demandent.

Dès le début, notre collectif s’est mis en contact avec les Brigades de solidarité populaire ainsi qu’avec cette cantine pour organiser une coopération : nous faisons nos récupérations de fruits et légumes les mêmes jours que les permanences des Brigades pour pouvoir leur en déposer une partie, récupérer aliments secs et produits d’hygiène à distribuer. Et lorsqu’il nous reste des légumes, c’est aux cantines que nous les donnons. Leurs plats préparés partent ensuite dans toute la ville grâce à la réactivité de nombreu.x.ses volontaires. Fort.e.s des liens créés entre nos différents collectifs et avec une coordination renforcée de jour en jour, c’est désormais à des centaines d’habitant.e.s de la ville que sont distribués ces biens de première nécessité.

Affirmer l’importance d’une riposte populaire

Dans l’effervescence actuelle, raconter ainsi la genèse de ce que nous vivons est un moyen de comprendre comment ces coordinations furent possibles et de réfléchir aux moyens de faire perdurer ces nouvelles solidarités stimulées par le confinement. Car, que cette situation de crise sanitaire soit amenée à se renouveler ou non, il est évident que nous sommes « en guerre ». Nous l’étions bien avant l’apparition de la pandémie de coronavirus, et le serons encore après la découverte d’un vaccin. La guerre que nous menons est contre un système qui sacrifie les vies sur l’autel du profit. Contre un système qui fait l’éloge des logiques individuelles contre toute tentative de réponse collective. Si le mal-logement et les difficultés à se procurer de la nourriture ont été accentués par le confinement, ils le seront encore davantage avec la crise économico-financière qui se profile. Mais les initiatives autogestionnaires et d’entraide développées pendant ce confinement nous aideront à nous organiser pour répondre matériellement aux besoins urgents et affirmer l’importance d’une riposte populaire. 

Le 1er mai dernier, dans le quartier de la Croix-de-Chavaux, toutes ces initiatives se sont rassemblées pour organiser, dans le respect des gestes barrières, un marché populaire gratuit. Cette action avait autant pour but de dénoncer l’absurdité de l’interdiction des marchés au profit des grandes surfaces, que de présenter les actions quotidiennes des Brigades et de sortir de chez nous, en ce jour de fête internationale symbolique. La seule réponse d’un préfet qui, quelques jours plus tôt, s’inquiétait du risque d’émeutes de la faim dans le 93 a été de nous nasser, puis de nous verbaliser, nous, la quarantaine d’aspirants maraîchers d’un jour.

Et pourtant, cet acte ridicule aux yeux de tous.tes a bien peu de chances de ralentir une dynamique qui a de belles heures devant elle. Car, à Montreuil comme ailleurs, c’est toujours plus d’actions solidaires qui voient le jour, s’organisent et créent du lien, là où le coronavirus semblait l’avoir délité. Comme le disait une camarade à peine sortie de la nasse, « là, on leur a seulement fait goûter l’apéro » !





Lire aussi : La « catastrophe » du confinement pour les mal-logés

Source : Courriel à Reporterre

Photo : Fournies par les autrices et auteurs de la tribune.

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction

DOSSIER    Écologie et quartiers populaires Covid-19

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