À Paris, « là ça passe, mais ça ne passera pas toujours si on ne fait pas l’union »
Emmanuel Grégoire et ses soutiens, à Paris, après sa victoire, le 22 mars 2026. - © Mathieu Génon / Reporterre
Emmanuel Grégoire et ses soutiens, à Paris, après sa victoire, le 22 mars 2026. - © Mathieu Génon / Reporterre
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Municipales — À Paris, socialistes et écologistes ont fêté la large victoire d’Emmanuel Grégoire face à Rachida Dati. De son côté, La France insoumise s’est réjouie de ses nouveaux élus dans les conseils d’arrondissement.
Paris, reportage
« Wouah, l’écart ! » Guillaume, 27 ans, est stupéfait. Ce militant des Écologistes retenait son souffle, dimanche 22 mars, debout devant La Rotonde Stalingrad, où Emmanuel Grégoire (Union de la gauche et des écologistes, hors La France insoumise) avait installé son quartier général.
Des centaines de personnes patientaient sur la place, plantées devant les écrans géants, lorsque, vers 20 h 45, les résultats sont tombés : Emmanuel Grégoire a remporté l’élection municipale à Paris avec 50,52 % des voix, devançant largement Rachida Dati (Les Républicains 41,52 %) et l’autre candidate de gauche, l’insoumise Sophia Chikirou (7,96 %).
Immédiatement, une vague de cris de joie et d’applaudissements a traversé la foule. « C’est un énorme soulagement », confesse Guillaume. Depuis les résultats du premier tour et les alliances d’entre-deux-tours, le jeune homme craignait que la droite remporte Paris, après vingt-cinq ans de gouvernance socialiste.
« À un an de l’élection présidentielle, c’est une bonne chose que la gauche l’emporte »
« À un an de l’élection présidentielle, c’est une bonne chose que la gauche l’emporte, se réjouit-il. Même s’il faut être honnête, la gauche a perdu d’autres villes ce soir, et Les Républicains restent le premier parti en France. »
« Ouf, quel soulagement ! Rachida Dati, ça aurait été terrible. On va pouvoir continuer à boire des bières pour fêter ça », s’enthousiasment aussi Juliette et Barbara, 19 et 21 ans, dont la préférence électorale penche tout de même vers La France insoumise, moins « mou du genou » que le Parti socialiste, selon elles.
Venu avec son fils regarder les résultats, Talibé, 37 ans, affiche un grand sourire. « C’est un super résultat », dit-il. Responsable d’une association, il craignait que l’arrivée de Rachida Dati à la tête de la mairie signifie une baisse des subventions, notamment celles qui viennent en aide aux sans-abris.
« Quand on voit la montée de l’extrême droite partout en France, par exemple à Nice [le candidat UDR Éric Ciotti a remporté la mairie de Nice avec le soutien du Rassemblement national], ça fait peur, confesse-t-il. À Paris c’est différent, les gens votent encore à gauche. »
Plus loin, un groupe de militants socialistes ne cache pas sa joie. L’écart de voix entre Emmanuel Grégoire et Rachida Dati occupe toutes les conversations. « C’est énorme », s’exclame Pierre, 23 ans. À ses côtés, Damien, 26 ans, esquisse un début d’analyse. « C’est grâce au report des voix de l’électorat de Pierre-Yves Bournazel », pense-t-il. Ce dernier, soutenu par le parti présidentiel Renaissance, avait fusionné sa liste avec celle de Rachida Dati dans l’entre-deux-tours, mais s’était personnellement retiré.
« Une partie de la droite comprend encore le front républicain »
« Sarah Knafo a voulu l’union de la droite et de l’extrême droite [la candidate d’extrême droite s’était désistée en appelant à voter contre la gauche, donc pour Rachida Dati], mais une partie de la droite comprend encore le front républicain et la nécessité de faire barrage à l’extrême droite. C’est encourageant », poursuit Damien.
De fait, outre une baisse du nombre d’électeurs de Sophia Chikirou (67 464 voix au second tour, contre 95 551 au premier tour), il semblerait qu’Emmanuel Grégoire ait bénéficié d’un report de voix de son concurrent Horizons. André, 77 ans, y voit l’importance de « la probité », et une volonté des Parisiens de sanctionner les candidates poursuivies en justice.
Rachida Dati est en effet soupçonnée de corruption et de trafic d’influence dans plusieurs affaires, notamment une impliquant une filiale de Renault-Nissan. Elle est convoquée au tribunal en septembre. De son côté, Sophia Chikirou doit être jugée en mai pour « escroquerie ». Toutes les deux sont présumées innocentes en attendant leur jugement.
« Certaines personnes disent qu’Emmanuel Grégoire est trop fade, mais il est surtout le seul à ne pas avoir de casseroles ! » avance André, qui raconte être un vieil ami du père du socialiste, nous présentant comme preuve une ancienne carte postale d’une station de ski qui lui avait été envoyée par toute la famille quelques décennies plus tôt.
Quelques minutes après les résultats, Emmanuel Grégoire est sorti de La Rotonde et s’est avancé jusqu’au pupitre installé devant la place. Sous les applaudissements, le nouveau maire de Paris a pris la parole pour la première fois. « Paris a décidé de rester fidèle à son histoire, a-t-il déclaré. Ce soir, les Parisiennes et les Parisiens ont adressé un message à Jordan Bardella, à Marine Le Pen, à Sarah Knafo et à ceux qui ont œuvré en coulisses pour l’union de ces droites. Et ce message est clair : Paris n’est pas et ne sera jamais une ville d’extrême droite. »
« Paris sera le cœur de la résistance à cette union des droites »
Et de conclure, voyant ces municipales comme un « avant-goût » de l’élection présidentielle de 2027 : « Paris sera le cœur de la résistance à cette union des droites qui veut vous prendre ce que nous avons de plus précieux et de plus fragile : la simple joie de vivre ensemble. »
« Je suis très très heureux », a aussi réagi David Belliard, adjoint à la précédente maire de Paris, notamment en charge de la transformation de l’espace public et des transports. Il était tête de liste des Écologistes pour ces élections municipales à Paris, avant de rallier Emmanuel Grégoire au mois de décembre.
« Cette union de la gauche et des écologistes, c’est quelque chose qui n’avait jamais été fait avant. On a vraiment fait équipe, ce n’était pas une union de façade, et cette équipe a gagné. On a sauvé Paris », s’est-il félicité. Quand bien même l’union n’a pas pu se faire avec La France insoumise, Sophia Chikirou ayant multiplié les attaques à l’égard d’Emmanuel Grégoire avant le premier tour, et celui-ci ayant refusé sa main tendue dans l’entre-deux-tours.
Le nouveau maire de Paris a ensuite décidé de rejoindre l’Hôtel de ville à Vélib’ (le service parisien de vélo en libre-service), suivi à deux roues par son équipe et des journalistes. Tout un symbole, sa prédécesseure Anne Hidalgo ayant particulièrement œuvré pour développer les pistes cyclables et la pratique du vélo à Paris.
« Ça ne passera pas toujours si on ne fait pas l’union »
Devant l’Hôtel de ville, même si la place était loin d’être remplie, l’ambiance était à la fête. Les enceintes crachaient le cultissime « Freed from desire » de Gala, et le plus récent « NUEVAYol » de Bad Bunny, faisant danser les habitants et les militants — certains arborant à leur chemise ou à la main une rose rouge, emblème du Parti socialiste.
Sous leurs drapeaux verts des Jeunes écologistes, Louise et Sarah, 26 et 25 ans, se réjouissaient... tout en gardant en tête l’enjeu à venir de la présidentielle. « Là ça passe [la victoire de la gauche], mais ça ne passera pas toujours si on ne fait pas l’union », pense Louise. Les Jeunes ecologistes de l’Île-de-France avaient appelé, le soir du premier tour, à une alliance avec La France insoumise. « On a besoin de se parler, on a rompu les liens », ajoute Sarah. Besoin aussi de parler davantage d’écologie : « Le thème n’a pas du tout été abordé pendant la campagne », déplore Louise.
À quelques kilomètres de là, Sophia Chikirou fend la foule peu avant 22 heures, sous les applaudissements des militants de son QG de campagne : L’Exode, un bar du boulevard de Strasbourg, dans le 10ᵉ arrondissement, aux tapis persans et au billard baigné de lumière bleue.
« PS et droite à Paris auront affaire à nous, c’est-à-dire à vous »
« La France insoumise entre pour la première fois de son histoire dans neuf conseils d’arrondissement parisiens, se réjouit-elle. L’ancien monde est en train de mourir. Aujourd’hui, PS et droite à Paris auront affaire à nous, c’est-à-dire à vous. » Et elle repart, aussi vite qu’elle est venue.
La soirée avait commencé dans la crispation. Quand les premières estimations sont tombées et qu’Emmanuel Grégoire a été donné gagnant, un militant a entamé un applaudissement. Seul. Deux mains qui claquent une fois. « J’applaudis pas Grégoire, arrêtez ! » a dit un homme. « T’es pas content, mais c’est le moins pire qui aurait pu nous arriver », a répondu sa voisine.
Sophia Chikirou était d’abord créditée d’environ 8 % des voix. « Ah vraiment, on est très bas », a commenté le même homme. Puis les chiffres sont remontés : 12 %. Des applaudissements, cette fois collectifs et nourris. Les résultats définitifs ont finalement vu retomber la candidate LFI à 7,96 %.
À la sortie du bar, Marion Beauvalet, tête de liste LFI dans le 10ᵉ, n’imaginait pas Rachida Dati gagner. « Alors je ne ressens pas spécialement de soulagement », dit-elle dans un haussement d’épaules.
La France insoumise prête pour incarner l’opposition
Elle égratigne Grégoire et une campagne d’entre-soi politique, de dénigrement subi par LFI : « Nous n’oublions pas qu’il a fait partie de cette majorité qui a laissé la police entrer à la Gaîté lyrique, qui soutient un budget d’austérité et vend Paris à la découpe à LVMH. » Mais elle se satisfait des conseillers d’arrondissement gagnés : avec eux, dit-elle, le Parti socialiste va découvrir ce qu’est une vraie opposition.
À l’intérieur, Matthieu [*] suit les résultats ville par ville sur son téléphone, sourcils froncés. « Sentiments très mitigés », dit-il. La diabolisation de LFI, estime-t-il, « a quand même eu un succès » dans les médias. « Résultat : l’ancien monde peine à mourir et le nouveau monde peine à naître. »
Les 12 % de Chikirou le confortent malgré tout : ils prouvent, selon lui, qu’« une partie des électeurs tient à la gauche radicale face à la droite fascisante ». Sur 2027, il est catégorique : le rassemblement de la gauche de rupture, des Écologistes à LFI, sera « nécessaire, obligé ».