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A Paris, des milliers de personnes demandent la fin des violences policières

20 février 2017 / par Emilie Massemin (Reporterre)



Samedi 18 février, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées à Paris pour témoigner de leur soutien à Théo et dénoncer les violences policières. Le constat est unanime : la police tue, en toute impunité.

- Paris, reportage

Ils étaient 2.300 selon la police, 4.000 à 5.000 selon les organisateurs, a avoir bravé le barrage de CRS pour participer au rassemblement contre les violences policières, samedi à 15 heures place de la République, à Paris. Cette mobilisation de soutien à Théo, violé par la matraque télescopique maniée par un policier lors d’une interpellation le 2 février à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) a été organisé par des associations antiracistes (SOS Racisme, Cran, Ligue des droits de l’Homme, Mrap...), des syndicats (CFDT, CGT, FSU), des organisations lycéennes et étudiantes (Fidl, Unef, UNL, Fage...), auxquelles s’est associé le Syndicat de la magistrature.

Omar Slaouti, du collectif du 19 mars, brandit une bannière « Urgence, notre police assassine » avec ses amis. Il n’est pas venu par adhésion pour les associations organisatrices, mais pour défendre les victimes et leurs familles et « faire s’exprimer la voix des invisibles ». Son organisation œuvre pour que justice soit faite à Ali Ziri, un retraité de 69 ans mort le 9 juin 2009 à l’hôpital d’Argenteuil (Val-d’Oise), après être tombé dans le coma pendant sa garde à vue. « La procédure contre le policier a débouché sur un non-lieu alors qu’on a retrouvé vingt-sept hématomes sur le corps de la victime et que le rapport médico-légal explique le décès par une technique d’immobilisation typique employée par la police, dénonce le militant. On estime qu’il ne s’agit pas de bavures mais de violences quasi structurelles commises en toute impunité. »

Omar Slaouti : « Il ne s’agit pas de bavures, mais de violences quasi-structurelles commises en toute impunité »

Au nord-ouest de la place, les prises de parole officielles s’enchaînent sur une petite estrade. Louis-George Tin, du Conseil représentatif des associations noires (Cran), énumère la longue liste « des jeunes gens maltraités, tabassés, trucidés » par les forces de l’ordre. « Chaque mois, un jeune, souvent noir ou arabe, décède de manière suspecte dans un contexte policier. Le plus souvent, les policiers coupables s’en sortent sans encombre, souligne-t-il. Amnesty international a appelé ça la culture de l’impunité. Il est temps que cela cesse ! »

Mais le pouvoir reste inflexible : comme le rapporte un représentant du syndicat des avocats de France, « cette semaine a été votée à l’Assemblée nationale une nouvelle loi sur la sécurité publique, obtenue par quelques policiers séditieux à la tête de manifestations non autorisées. Elle permet à certains policiers de rester anonymes dans les procès-verbaux et autorise les policiers à tirer sans qu’il y ait de péril imminent. » Et de souligner, sous les applaudissements, l’injustice flagrante entre le traitement accordé aux forces de l’ordre et celui infligé aux habitants des quartiers populaires et aux manifestants : « Nous-mêmes ici nous n’obtenons rien, même pas de récépissé alors qu’il s’agissait d’une promesse électorale. Nous voulons une égalité devant la justice ! » 

Cette injustice, Emmanuel Gordien, du Comité marche du 23 juin 1998 (CM98), l’a vécue personnellement. « Il y a 38 ans, en février 1979, mon frère Jacques, 20 ans, rentrait tranquillement le soir après ses cours quand quatre policiers l’ont interpellé à la station Stalingrad. Dans un sous-sol du métro, ils lui ont dit de se déshabiller. Quand il a été tout nu, il a reçu des gifles, on l’a frappé avec une serviette mouillée, à plusieurs reprises. Mon frère, qui était étudiant ingénieur, a abandonné ses études. Il a dit qu’il ne se sentait pas chez lui en métropole, et il est parti en Guadeloupe dès le mois de juin. »

Emmanuel Gordien : « Quand mon frère a été nu, il a reçu des gifles, on l’a frappé avec une serviette mouillée »

Un témoignage glaçant, accueilli par un tumulte de cris de colère. « Alors on fait quoi ? On fait des bisous ? », s’énerve un grand type noir, encouragé par les huées. Au milieu de la foule, un groupe de jeunes encapuchés, aux visages couverts d’écharpes et de foulards, lance un choeur de « Tout le monde déteste la police ! Tout le monde déteste la police ! » et chahute Abdoulaye Diarra, vice-président de l’Unef, pendant son allocution.

« Des policiers tuent, mentent et criminalisent la victime à titre posthume »

Il faut attendre l’intervention d’Amal Bentounsi pour qu’un calme relatif revienne. La fondatrice du collectif Urgence notre police assassine revient sur la mort de son frère Amine, 28 ans, tué d’une balle dans le dos par un policier à Noisy-le-Sec en avril 2012. « Le processus est exactement le même à chaque fois : des policiers tuent, mentent et criminalisent la victime à titre posthume ! Damien Saboundjian a d’abord menti en essayant de nous faire croire qu’Amine était un braqueur et le menaçait d’une arme, avant qu’on découvre qu’il lui avait tiré dans le dos. Malgré ça, Jean-Marc Hellere, le même magistrat qui avait prononcé un non-lieu dans l’affaire d’Ali Ziri, a influencé les jurés pour acquitter le policier au nom de la légitime défense », se révolte-t-elle. Le feuilleton judiciaire n’est toutefois pas terminé : « Un procureur a décidé de faire appel de cette décision, en disant que si ce policier n’était pas condamné, autant lui accorder un permis de tuer. » Le procès en appel aura lieu du 6 au 10 mars.

Amal Bentounsi : « Le processus est toujours : des policiers tuent, puis criminalisent la victime »

Franco Lollia, de la brigade anti-négrophobie, proteste quant à lui contre « l’appellation de casseurs en parlant de manifestations contre l’injustice. Alors que quand des agriculteurs lancent des pneus enflammés sur les CRS, on les appelle des manifestants ! Nous exigeons que nos révoltes soient reconnues comme légitimes ».

Malgré ces témoignages poignants, Radija refuse de se laisser abattre. « Je suis maman d’un enfant de 16 ans. Dans notre banlieue des Ulis, en Essonne, l’affaire Théo a entraîne des incidents. Il y a un sentiment d’injustice très fort. C’est pour ça que nous avons décidé, en tant que papas et mamans, de descendre dans les rues pour appeler au calme », explique cette agent de sécurité incendie en montrant sa pancarte « les mamans de banlieue pour la justice et la paix ». Longtemps militante à SOS Racisme, elle a quitté l’association, puis s’en est récemment rapprochée. « Le rôle des organisations est important, pour créer un observatoire de ce qui se passe et faire des propositions pour avancer. »

Radija : « Nous avons décidé, en tant que mamans et papas, de descendre dans les rues pour appeler au calme »

« La question des violences policières va être centrale à l’élection présidentielle »

Sabrina ne partage pas cet enthousiasme pour l’action des grandes organisations anti-racistes. « Ce rassemblement est une mascarade, gronde-t-elle en regardant les derniers drapeaux s’éloigner au fur et à mesure que se vide la place. Aucune famille de victime n’était invitée, ni la famille de Théo, ni celle d’Adama Traoré, ni celle d’Amine Dieng, alors qu’elles ont des choses à dire et sont légitimes à le faire. Amal Bentounsi s’est imposée de force sur l’estrade. » Elle appelle néanmoins à un rassemblement massif pour la marche du 19 mars prochain pour la justice et la dignité. « Avec ce qui s’est passé pour Adama Traoré et Théo, cette question des violences policières va être centrale dans l’élection présidentielle, prédit-elle. Les politiques vont devoir se positionner. Le seul à l’avoir fait pour l’instant est Benoît Hamon – un peu. François Hollande, qui est allé au chevet de Théo, peut refuser de signer le décret d’application de la nouvelle loi sur la sécurité publique, pour qu’elle ne soit jamais appliquée. »

Sabrina : « Les politiques vont devoir se positionner sur les violences policières »

Mourad, réalisateur de documentaires, acquiesce gravement. « Un de mes oncles a été jeté dans la Seine par des policiers en 1961, témoigne-t-il. Le gouvernement explique tout par l’état d’urgence, mais ça ne justifie rien. On ne peut pas accepter que des personnes soient tuées ou mutilées par des agents dépositaires de l’autorité publique. »

Soulé et son fils Abdoul, 14 ans, [photo de tête de l’article] regardent s’envoler les fumigènes et les bâtons contre les lignes de CRS. « On est venus protester parce qu’on ne trouve pas normal que la police se croit tout permis », lâche Abdoul. Lui-même, qui habite aux Ulis, observe « parfois des tensions entre les jeunes et la police, mais rien de très grave ». Soulé est néanmoins préoccupé. « Quand on voit comment la police traite les jeunes des quartiers issus de l’immigration... Du coup, on en parle en famille, pour prémunir nos enfants. Ce n’est pas normal de devoir parler de ça, mais malheureusement ça fait partie de l’éducation. » Pour lui, rien ne sera réglé tant que les mentalités n’auront pas évolué, notamment en matière de racisme. « Quand on voit un syndicaliste dire que l’insulte Bamboula est convenable, pas si grave que ça, on est exaspéré, soupire-t-il. C’est normal qu’on ait peur »




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Lire aussi : NnoMan Cadoret : « La violence policière ne peut entraîner que de la violence »

Source : Emilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Emilie Massemin/Reporterre
. chapô : Soulé et son fils Abdoul.

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