À Roybon, la Zad oubliée retrouve l’esprit de la forêt

17 février 2016 / Gaspard d’Allens (Reporterre)



Depuis un an, les opposants au projet de Center Parcs de Roybon, dans l’Isère, ont pris le chemin de la vie dans les bois. Au contact de cette entité vivante, ils redécouvrent les usages pluriséculaires qui en ont fait une source de prospérité.

- Roybon (Isère), reportage

Je m’en allais dans les bois parce que je souhaitais vivre délibérément, ne faire face qu’aux faits essentiels de la vie, et voir si je pouvais apprendre ce qu’elle avait à enseigner, et non découvrir, quand je viendrais à mourir, que je n’avais pas vécu. »

Les mots d’Henry David Thoreau résonnent à la lisière des Chambarans, dans les clairières où fleurissent les cabanes et les barricades. Depuis le blocage des travaux du Center Parcs, en novembre 2014, des jeunes et moins jeunes occupants ont investi la forêt. Ils ont pris racine pour mieux lutter contre le capitalisme et ses avatars, les grands projets inutiles. « Le Center Parcs, c’est le tourisme de masse, industriel. On artificialise la forêt pour fabriquer, à la place, une bulle tropicale, une nature pastiche, raconte un occupant de la Marquise, une maison forestière squattée, devenue le centre névralgique de la Zad.  Il faut réinterroger le rapport occidental à la nature, nous ne sommes pas obligés de la détruire pour l’aimer. » Des habitats légers parsèment les deux cents hectares de bois. Les murs de Palettes Palace sont en terre et paille, la Saboté ressemble à un gros tipi, l’Acaba est une cabane collective imposante, construite avec des matériaux de la zone : les poutres ont été taillées sur place, l’argile vient du sol, le toit de chaume est en genêts. Des résidences éphémères, « comme la place de l’homme dans la nature », résume un sympathisant de la Zad.

« L’époque où rien du bois des Avenières n’était méprisé »

Au milieu des bois, sous la cime des châtaigniers, les occupants ont peu à peu pris conscience de la terre qu’ils foulaient, ils ont appris à connaître ce territoire qu’ils défendent, suivant les sentiers sinueux entre les fougères, perçant le mystère qui se cache derrière les feuillages. « On a cultivé notre lien sensible à la forêt, nous nous sommes réappropriés les usages », disent-ils. Les grumes ont servi à bâtir des charpentes ; l’hiver, le bois mort alimente le poêle, qui crépite toute la journée. Après les premières gelées, les petits fruits sont transformés en alcool ; les champignons, eux, finissent dans l’assiette. « Pour les aménageurs, ce territoire est un désert, il ne sert à rien, il n’a aucune valeur financière, affirme une habitante récemment installée, mais, en réalité, c’est leur argent qui est stérile. »

Une Roybonnaise a récemment envoyé une lettre à un député pro-Center Parcs pour lui rafraîchir la mémoire : « Jusqu’à nos jours, cette forêt a été un facteur, sinon de richesse, du moins de prospérité. Il faut avoir entendu les vieux paysans roybonnais, se souvenant de l’époque où rien du bois des Avenières n’était méprisé », écrit-elle.

La coupe de bois était utilisée pour le chauffage, la pâte à papier et la menuiserie, « les scieries tournaient alors dans la vallée de la Galaure ». On fabriquait des piquets pour tenir les vignes, des fagots pour allumer les fours des boulangers de Romans. Les herbes des marécages rempaillaient les chaises… « En été, les paysans “faisaient la feuille” [amassaient branches et feuilles d’arbres] pour nourrir les animaux en hiver, quelques chèvres s’égaraient en lisière du bois, quand ce n’était pas du gros bétail. »

Reprendre le contrôle de ces espaces est aussi important qu’occuper les usines »

Ce territoire a une histoire que les aménageurs tentent d’effacer sous les coulées d’asphalte et de béton. « La forêt est un lieu autonomisant si on arrive à la déchiffrer, à la comprendre, déclare un occupant, charpentier de formation. Des études montrent que les paysans, au XIXe siècle, tiraient la moitié de leurs moyens de subsistance de la forêt.  » Les savoirs sont à reconquérir : vertus des plantes, pratiques de soin, construction en bois d’œuvre… Ils sont perçus ici, comme autant d’outils pour se réapproprier son existence. Et :

Sentir sous l’écorce
Captives mais invisibles
La montée des sèves
La pression des bourgeons
Semblables aux rêves tenaces
Qui fortifient nos vies »

Andrée Chedid

Aux intérêts financiers des bétonneurs et à leurs propriétés de papier, les occupants opposent les usages légitimes, ceux des petites gens pour qui l’accès de cette forêt doit rester libre et gratuit alors que l’entreprise Pierre et Vacances veut s’accaparer les parcelles et les grillager pour construire des loisirs hors-sol. « Nous faisons face à de nouveaux types d’enclosures [1], témoigne un membre du réseau des géographes libertaires [2]. Nos communs subissent une offensive violente du capitalisme. » Ses verrues poussent sur la chair de nos paysages : autoroutes, aéroports, Center Parcs, lignes LGV… le moloch de la croissance avale les terres arables, détruit les formes de vie autonomes au profit de la métropolisation. « À travers l’opposition à ces grands projets inutiles, c’est la lutte contre le capitalisme qui se territorialise, souligne l’universitaire, venu prêter main forte aux occupants. Reprendre le contrôle de ces espaces est aussi important qu’occuper les usines. Le combat est le même, l’exploitation des travailleurs et l’aménagement du territoire sont les doubles facettes du capitalisme contemporain. »

Les bois ne sont pas seulement des refuges, ce sont des armes

La forêt a toujours été le lieu des fugitifs, des déserteurs. Derrière les broussailles, dans la pénombre des sous-bois, un autre monde s’invente, les rêves d’une vie qui échapperait à la norme, à l’État et à la marchandisation. Les occupants de la Zad de Roybon puisent dans l’héritage des « peuples de la forêt ». Notamment celui des « sorcières », dont l’histoire ne se résume pas aux contes de fées mais s’inscrit dans l’évolution de l’Occident. Selon la sociologue Silvia Federici, « trois éléments fondent le nouvel ordre capitaliste : la privatisation des terres villageoises autrefois collectives, la colonisation du Nouveau Monde et la chasse aux sorcières » [3]. Cette Inquisition a détruit les communautés, supprimé les rituels qui célébraient le lien à la terre, confisqué les connaissances en qualifiant les savoirs populaires de superstitieux et d’obscurantistes.

Sous l’étiquette « sorcière », c’est toutes les femmes en marge – célibataires, vagabondes, guérisseuses, païennes – qui étaient persécutées et obligées de se réfugier dans la forêt. « Elles symbolisent l’insoumission en portant un autre rapport au monde, à l’immanence, alors que la science et la rationalité allaient bientôt triompher », raconte un habitant de la Marquise. Nourris par cette filiation, les occupants de la Zad s’interrogent : « Qu’est-ce qui nous pousse à défendre la forêt ? Une vision cartésienne ou une cosmologie ? Une approche matérialiste, qui calcule les bénéfices de la biodiversité, qui chiffre en hectares les zones de compensation, ou un imaginaire qui voit la forêt comme une entité vivante, comme une source de symboles et de valeurs ? »

Sur la Zad de Roybon, les bois ne sont pas seulement des refuges, ce sont des armes. Les occupants cherchent à tisser des complicités : « À Notre-Dame-des-Landes, les Zadistes cultivent les terres agricoles, ils ont créé des liens forts avec les agriculteurs résistants à l’aéroport. » À Roybon, la situation est différente. L’exode rural a frappé violemment la campagne et les terres sont mauvaises. « Chambaran », en patois, désigne des « champs mauvais ». « On ne va donc pas faire de l’agriculture ou de l’élevage ! On habite la forêt, il faut imaginer notre propre manière de lutter et de nous ancrer au territoire. »

Les 18,19, 20 décembre 2015, les opposants au projet de Center Parcs ont organisé un week-end de rencontre avec le monde alternatif de la forêt. Associations, bûcherons, ingénieurs forestiers, tous engagés dans des pratiques de sylviculture douce. Une convergence se dessine entre deux coups de tronçonneuses, les plantations d’arbres et les ateliers de grimpe et d’élagage. Plus d’une soixantaine de personnes participent aux chantiers collectifs, une cantine est venue de Grenoble pour ravitailler les troupes. On cherche ensemble des voies pour sortir de l’exploitation forestière industrielle, qui saccage autant les arbres qu’elle écrase les hommes.

Échanges entre les différentes « forêts en lutte » 

Face à un châtaignier de 300 ans, Siegfried incline humblement la tête. Quand on lui demande ce que l’on pourrait faire pour l’aider, l’élagueur professionnel répond simplement : « Je le laisserai tel quel ! Qu’est-ce que je peux apporter à un être vivant qui est beaucoup plus vieux que moi, qui a vu naître mes ancêtres et qui vivra encore bien après moi ? »


Des échanges ont lieu entre différentes « forêts en lutte » : à Poligny, sur le plateau jurassien, un Center Parcs veut s’implanter à grands coups de deniers publics. Au Rousset, en Saône-et-Loire, un autre projet de Center Parcs est à l’œuvre ; des militants viennent également de Bure, où le Commissariat à l’énergie atomique, avec son projet Syndièse, a l’intention de « transformer les forêts lorraines en biocarburant » ; d’autres viennent d’Hambach, en Allemagne, où une forêt a été dévastée pour céder la place à une monstrueuse mine de charbon à ciel ouvert. Chaque fois, on retrouve le même déficit démocratique dans l’élaboration des projets, le mépris des élus, le chantage à l’emploi et le saccage de l’environnement.

Dehors, au coin du feu, alors que la journée s’achève, les occupants partagent leurs expériences. Toutes ces luttes locales sont nécessaires pour affermir le rapport de force général. Les chorales habitent la nuit et le brasier réchauffe les cœurs et les esprits. Des milliers d’étincelles tourbillonnent vers le ciel étoilé. « Elle est pas belle, notre bulle tropicale ? »




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[1La politique d’appropriation des terres et des ressources naturelles collectives, peu à peu transformées en propriétés privées, en Angleterre à partir du XVIIe siècle. Ce processus est, en partie, à l’origine du capitalisme.

[2Il s’agit d’un mouvement de recherche d’une cinquantaine de personnes organisées autour de la pensée d’Élisée Reclus.

[3Federici Silvia, Caliban et la Sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, Paris, Entremonde, 2014.


Lire aussi : Avec les zadistes de Roybon

Source : Gaspard d’Allens pour Reporterre

Photos : collectif Zad Lyon

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