À Saint-Denis, les JO transforment une piscine gratuite en centre aquatique privé
La piscine de Marville, dont l'entrée était gratuite, va être remplacée par un nouvel équipement, payant pour tous. - © Mathieu Génon / Reporterre
La piscine de Marville, dont l'entrée était gratuite, va être remplacée par un nouvel équipement, payant pour tous. - © Mathieu Génon / Reporterre
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Gratuite et gérée par le département, la piscine de Saint-Denis est remplacée par une structure privée, construite pour les Jeux olympiques. Ce revirement risque d’éloigner de nombreux riverains de cet équipement de proximité.
Saint-Denis, La Courneuve et Stains (Seine-Saint-Denis), reportage
« On nous jette comme des vieilles serviettes ». Depuis les marches de la vieille piscine de Marville, à Saint-Denis, les agents regardent avec amertume le centre aquatique flambant neuf, situé à 300 mètres de là. La piscine départementale dans laquelle ils travaillent, pour certains depuis plusieurs décennies, fermera ses portes fin mars. Une décision prise par le département de Seine-Saint-Denis, propriétaire et gestionnaire des lieux, qui n’ont pas subi de rénovation d’envergure depuis leur inauguration en 1975.
Cet été, il n’y aura pas de plongeons dans le bassin extérieur de 50 mètres, ni d’après-midi sur les « plages » de pelouse, qui bordent la piscine pour les milliers d’habitants vivant dans les hautes tours des environs. À la place, un centre aquatique en gestion privée ouvrira ses portes de l’autre côté du parc des sports de Marville.
Comme la plupart des constructions récentes de ce type, le centre, qui porte le nom de la pionnière de la natation synchronisée Annette Kellermann, est équipé d’un bassin de 33 mètres, mais aussi d’espaces fitness et bien-être, de jeux aquatiques, d’un bassin peu profond et isolé pour permettre le calme, d’un bassin estival et même d’un bassin nordique : six lignes d’eau en extérieur, ouvertes et chauffées toute l’année. Scolaires et associations pourront y nager dès avril, mais il faudra attendre septembre pour l’accès au public individuel. Dans l’intervalle, le centre aquatique accueillera à partir du 10 juillet les entraînements des équipes de water-polo participant aux Jeux olympiques.
Piscine d’entraînement pour les Jeux olympiques
Situé au carrefour entre Saint-Denis, Stains et La Courneuve, le nouvel édifice a été inauguré début février en grande pompe : c’était le premier nouvel ouvrage olympique à être livré. De la présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, au président du comité d’organisation des Jeux, Tony Estanguet, tous les officiels ont souligné « l’héritage » que laisseront les Jeux olympiques et paralympiques à la Seine-Saint-Denis.
« Nos habitants ont aussi droit au beau et à la qualité. S’il fallait une démonstration qu’avec les Jeux olympiques, la Seine-Saint-Denis se transforme et compte, la voilà », lançait même le président (Parti socialiste) du département, Stéphane Troussel, enfant de la cité des 4 000 de La Courneuve, qui a lui-même appris à nager à Marville.
Il brandit des chiffres pour justifier pareille construction : seulement 60 000 visiteurs annuels dans l’ancienne piscine (ouverte au public seulement de 12 heures à 13h45 trois jours par semaine, hors période estivale), contre 300 000 prévus pour le futur centre aquatique. Ce chiffre correspond en réalité à l’objectif de fréquentation fixé par le gestionnaire privé et il est ambitieux, étant donné que le centre aquatique ne dispose pas de parking et n’est desservi que par des lignes de bus.
« Le département ne sait pas tout faire »
Le conseil départemental a adopté la délégation de service public sans aucun vote contre, et le choix s’est porté sur la société Vert Marine, actant un peu plus le grignotage du parc de Marville par des sociétés privées après l’installation du Five (terrains de padel et de foot à cinq) et du centre d’entraînement du club de football du Red Star. Finie, donc, la gratuité d’accès à la piscine [1].
« Ça fait triste, la fermeture », indique simplement cette mère de trois enfants qui avait l’habitude de venir avec eux « presque tous les jours » en été : c’étaient leurs vacances. À partir de septembre, il faudra débourser 4,50 euros pour les adultes, 3,50 euros pour les 4-18 ans, ou 13 euros pour une carte famille (deux adultes et deux enfants).
« Au département, on ne sait pas tout faire », indique Zaïnaba Saïd-Anzum, conseillère départementale (PS) chargée des sports, pour justifier le choix du privé. Le département, qui ne gérait que cette piscine-là, assure ne pas disposer des compétences nécessaires, notamment au regard des activités annexes (bien-être, aquagym, petite restauration) qui ne correspondent pas au cadre d’emploi de la fonction publique. Une aubaine, puisque ce sont justement sur ces activités-là que le délégataire peut faire ses marges.
« Ce ne sont pas des humanistes, ce sont des opérateurs privés qui veulent gagner des sous. Si Vert Marine a signé, c’est qu’ils y ont un intérêt. Et là où ils peuvent gagner de l’argent, c’est sur la mise en place des “activités aqua” », résume Emmanuel Auvray, enseignant et chercheur en histoire du sport à l’université de Caen.
Autre point stratégique pour le gestionnaire : les salaires. Deux maîtres-nageurs sont aujourd’hui chargés de surveiller le bassin de 25 mètres et le bassin ludique. Dans le centre Annette-Kellermann, il risque de n’y avoir, pour un bassin plus grand, plus qu’un agent, titulaire seulement d’un diplôme de surveillance (le BNSSA). Et, comme cela arrive chez Vert Marine, il se pourrait qu’une partie du personnel de surveillance et des maîtres-nageurs exercent en tant qu’indépendants, sous le statut de micro-entrepreneurs, permettant au gestionnaire d’économiser les cotisations sociales.
Nous n’avons malheureusement pas pu interroger Vert Marine pour en avoir confirmation, puisque le département a refusé le principe d’un entretien avec la société délégataire. Quoiqu’il en soit, aucun des agents de la piscine actuelle ne souhaite aller travailler dans le futur centre aquatique.
Le département continuera à payer
Toutefois, le département insiste : il ne se désengage pas, au contraire. C’est la collectivité qui va prendre en charge les « fluides » de la piscine, notamment le chauffage (à 70 % en géothermie), pour un total avoisinant le million d’euros par an. « Le délégataire prend le risque sur le service commercial, on prend le risque sur la partie énergétique », indique Zaïnaba Saïd-Anzum.
De cette façon, Vert Marine ne pourra pas fermer unilatéralement le centre aquatique en raison de la hausse des coûts de l’énergie, comme la société l’a fait un peu partout en France en septembre 2022 après la forte augmentation des coûts de l’énergie causée par la guerre en Ukraine.
En plus, le département versera à Vert Marine diverses compensations pour un total d’un peu plus d’un million d’euros. « On ne fait pas de cadeau au privé », insiste cependant Christophe Piercy, chargé de mission au département. Cette somme correspond à deux types de subventions : celle des entrées individuelles fixées à 4,50 euros (alors que le coût réel calculé par le département est de 7,65 euros) ainsi que celle correspondant à l’occupation de la piscine pour les scolaires et les associations, qui représentera 22 % du volume horaire total.
Un aspect important pour le département, dont l’une des priorités est d’accroître le « savoir-nager » scolaire en Seine-Saint-Denis, où la moitié des enfants qui entrent en 6e ne savent pas nager.
La place future des associations incertaine
Concernant l’occupation de la piscine par les associations, « ça va changer en septembre », indique Zaïnaba Saïd-Anzum, sans donner plus de détails. « La piscine est très importante pour nous, parce qu’il y a des adhérents qui ne peuvent pas faire d’autres activités sportives, s’inquiète Lamine Camara, coordinateur au sein de l’association du Défi-Forme Santé. Là, on a l’angoisse de la rentrée, parce qu’on n’a aucune garantie de pouvoir continuer dans la nouvelle piscine. »
Le responsable salue quand même ce nouvel équipement haut de gamme, pour lequel l’association a été consultée et dont l’accessibilité permettra d’accueillir de nouveaux publics, comme les personnes obèses, grâce à la rampe progressive d’entrée dans l’eau.
Cet épisode met en lumière deux visions qui s’opposent sur la raison d’être des piscines, entre service public permettant d’apprendre à nager, notamment dans les quartiers populaires, et entreprise à but lucratif. « Les piscines, ça n’a pas forcément à être rentable financièrement, dans la mesure où ces lieux apportent du bien-être et de la sociabilité », estime le chercheur Emmanuel Auvray.