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ReportageLuttes

À Stella-Plage, les enfants du bassin minier défendent leur coin de mer contre le béton

Le front de mer en arrivant sur le quartier de Stella-Plage. Les immeubles prévus par un projet de bétonisation du «parc à mouettes» boucheraient la vue.

Sur la côte d’Opale, les habitués de la station balnéaire Stella-Plage, souvent natifs du bassin minier, se battent contre un vaste projet immobilier. La bétonisation ronge déjà le front de mer, mais la mairie est inflexible.

Stella-Plage (Pas-de-Calais), reportage

« Cela fait soixante ans que je viens ici. Voir la mer de loin en arrivant sur la route, c’est ça, Stella », sourit Éric, Lensois d’origine, qui joue à la pétanque avec son copain Paul sur la place de l’Étoile. La station balnéaire de Stella-Plage, sur la Côte d’Opale, est réputée pour être, dans le nord de la France, un haut lieu des « vacances populaires ». Durant des décennies, les familles de mineurs s’y sont rendus et les enfants du bassin minier n’ont pas oublié : certaines et certains d’entre eux y coulent une paisible retraite.

L’ennui, c’est qu’« ici, ça bétonne à mort », résume Robert Stangret, président du Club de l’Étoile — association d’histoire locale et de défense du patrimoine, et lui-même natif du bassin minier. Lorsque l’on glisse sur le boulevard Labrasse plongeant vers la mer, les agences immobilières défilent.

La zone du parc aux mouettes. Quatre immeubles sont en projet, pour 80 appartements. On trouve sur ce terrain une plante protégée, le panicaut maritime, ou chardon bleu des dunes. © Stéphane Dubromel /Reporterre

Un projet, défendu par la mairie [1], cristallise les tensions : la construction de quatre immeubles et d’un parking souterrain sur deux étages sur le « parc à mouettes », un terrain en friche face à la mer. Dans cet écosystème dunaire poussent le seigle de mer et le chardon bleu des dunes. Il s’agit sans doute du dernier espace naturel situé en front de mer à des kilomètres à la ronde.

La résistance gonfle. La signature du permis de construire fin février a entraîné, le 6 avril, la plus grande manifestation de l’histoire de la commune — entre 600 et 700 personnes se sont mobilisées. L’endroit a déjà survécu à toutes les tentatives de bétonisation passées, au prix de longues luttes juridiques entre la mairie et les promoteurs d’une part, et des citoyens et écologistes d’autre part. Jusqu’à quand ?

Stella-Plage est soumis à une forte pression immobilière. Les projets de construction sont récurrents en front de mer et les prix au mètre carré s’envolent. © Stéphane Dubromel /Reporterre

Car avoir une vue dégagée sur la mer en dehors de la plage est de plus en plus difficile à Stella. À l’instar de sa grande — et riche — voisine du Touquet, Stella-Plage est devenue très attractive pour des résidents de plus en plus riches et, en toute logique, pour les promoteurs immobiliers.

« On parle de 7 000 euros le mètre carré, ce sont des prix qui ne sont pas du tout ceux d’il y a dix ans », analyse Robert Stangret, qui se lance dans une énumération de tous les projets immobiliers dans les cartons.

Un terrain évalué à 9 millions d’euros

Tous les opposants à la bétonisation du parc à mouettes s’accordent à penser que, pour la mairie de Cucq et le promoteur, les intérêts financiers sont colossaux. « C’est une histoire de gros sous. Plus il y a d’habitations construites, plus il y a de taxes pour la commune », affirment les boulistes Paul et Éric.

La mairie de Cucq voit effectivement dans ce projet l’occasion de dynamiser cette partie de la station balnéaire. « Il est superflu de souligner que les rez-de-chaussée de ces constructions favoriseront l’implantation de nouveaux commerces, jugés indispensables en front de mer et qu’économiquement parlant, ce programme sera source de nouvelles recettes fiscales pour la ville », estime la municipalité dans un communiqué adressé à Reporterre.

Des plans du quartier de Stella-Plage, avec sa forme très caractéristique, et les projets de construction en cours. © Stéphane Dubromel /Reporterre

L’argument financier est également invoqué par la mairie pour justifier la suite du projet : un abandon pouvant entraîner des pénalités et des coûts. « La municipalité de Cucq risque alors de devoir débourser une somme conséquente face à la non-constructibilité d’un terrain évalué à la modique somme de 9 millions d’euros ! »

Des constructions malgré la montée des eaux

Pour certains opposants au projet, construire en bord de mer pour des questions de rentabilité dans un contexte de réchauffement climatique est une hérésie. « On construit dans ces zones parce qu’il n’y a plus [d’autres] terrains, et que le terrain vaut très très cher », estime David Facon, administrateur du GDEAM — une association environnementaliste locale très active dans les luttes.

Sur le cas particulier du parc à mouettes, David Facon évoque un exemple concret : la décision de construire un parking souterrain à deux étages, non seulement pour les quatre bâtiments du site, mais aussi pour deux autres, plus en retrait. « La nappe phréatique est affleurante. Ils vont devoir pomper dans les dunes [pour éviter l’inondation], déplore-t-il. Le réchauffement climatique fait monter la mer, et quand la mer va monter, les nappes vont monter. » « Lors des grandes marées, l’eau arrive déjà au ras de la digue », témoigne Robert Stangret.

Robert Stangret, président du club de l’Étoile, une structure locale travaillant à la mémoire du patrimoine. © Stéphane Dubromel /Reporterre

Dans un rapport évoquant le cas du parc à mouettes, Léa Louis-Tardieu et Louise Deshayes, jeunes architectes — aussi ingénieures et hydrologues originaires de Stella-Plage — sont, elles aussi, sceptiques. « Est-il raisonnable […], en invoquant l’argument financier, de continuer à aménager et construire les fronts de mer, prétendument protégés par leurs digues, sans prendre en compte le changement climatique ? »

Des opposants prêts à tous les recours

En 2022, le Conseil d’État avait fait annuler le précédent permis de construire sur le parc à mouettes — portant sur 320 logements. Le projet ne respectait pas le principe de la « bande des 100 mètres », imposée par la Loi littoral de 1986, et entraînait une densification trop importante du territoire, précisait-il. La mairie de Cucq et le promoteur Marignan ont donc revu le projet et ont décidé de construire... uniquement à l’arrière du site.

« Les recours relatifs à l’interdiction de construire dans la bande des 100 mètres ont obtenu gain de cause et le promoteur s’est bien évidemment plié à ces exigences », écrit la mairie, rappelant que toutes les autorisations préfectorales ont été accordées pour le projet du parc à mouettes.

Pour les opposants, ce n’est pas suffisant. Ils ne sont pas d’accord sur la localisation même de la bande littorale de 100 mètres. Autre point : l’absence d’études sur la biodiversité. Lors de l’étude du dossier par la commission départementale de la nature, des paysages et des sites (CDNPS) — dont l’avis est décisif dans la délivrance du permis — le rapport de la DDTM estime qu’il aurait été « appréciable » d’avoir une étude faune-flore, mais recommande tout de même un avis favorable. Or, la présence d’espèces protégées sur le site nécessite une dérogation. « La commission ne peut rendre qu’un avis défavorable en l’état d’un dossier manifestement incomplet », estimait David Facon dans ses remarques sur le projet.

Les projets de construction sont récurrents en front de mer et les prix au mètre carré s’envolent. © Stéphane Dubromel /Reporterre

« Les espèces protégées, on en a à foison, et [en cas de recours] on en discutera devant le tribunal », tonne Me David Deharbe, avocat défendant l’association stellienne CTS 2000, victorieuse devant le Conseil d’État il y a trois ans.

Déjà, des recours gracieux ont été formulés par plusieurs associations locales, et des actions en justice pourraient être menées. « Tout le monde sait très bien que le permis est fragile, estime Me Deharbe. On gagnerait un temps phénoménal à le retirer. »

La zone du parc aux mouettes comporte aussi un terrain juste sur le côté, concerné par le projet de construction. © Stéphane Dubromel /Reporterre

Tous les opposants sont déterminés à empêcher tout bétonnage du parc à mouettes. « Notre but, c’est de rendre cette zone définitivement inconstructible », affirme Robert Stangret. Dans ce type de luttes, « il y a beaucoup d’associations “Nimby” [acronyme de « pas dans mon jardin » en anglais], explique David Facon. Nous, on ne veut pas de ça ; ni dans notre jardin, ni ailleurs. On veut changer de modèle. »


DES ESPÈCES PROTÉGÉES MENACÉES

Avec l’érosion des dunes, de nombreuses plantes aréneuses — poussant dans le sable — sont en danger. Au parc à mouettes, on trouve le chardon bleu des dunes (panicaut maritime) et du seigle de mer (élyme des sables). « Ces deux plantes-là sont indicatrices d’un habitat typique des dunes, ça fait partie de la directive européenne habitat », rappelle David Facon, du GDEAM

Leur présence est avérée, mais quid de celle d’autres espèces potentiellement protégées ? En l’absence d’enquête, certaines espèces sont peut-être ignorées. Naturaliste et entomologiste, David Facon envisage la présence d’autres espèces protégées. « On suspecte la présence d’un oiseau qui s’appelle le cochevis huppé, une espèce en voie critique d’extinction. Il y a aussi une faune associée aux plantes — il y a un papillon qui ne vit que sur les panicauts — mais on ne la cherche même pas. »

La protection de l’écosystème dunaire est importante, en raison de sa fragilité. « Si le panicaut maritime est protégé, c’est parce que les cordons dunaires sont malmenés, et qu’à force de bétonner, on a très très peu d’espaces comme on en a à Stella », estime Me Deharbe « Pour détruire une plante protégée, il faut une autorisation administrative au nom d’un motif d’intérêt public majeur. Les permis liés à l’immobilier, ce n’est pas d’intérêt public majeur », estime David Facon.

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