« À court de larmes » : traumatisés par le scandale des PFAS, les États-Unis cherchent une issue
Usine à papier du sud-africain Sappi, accusée d’avoir émis des PFAS dans l’environnement aux États-Unis. - © Arthur Beauchet / Reporterre
Usine à papier du sud-africain Sappi, accusée d’avoir émis des PFAS dans l’environnement aux États-Unis. - © Arthur Beauchet / Reporterre
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Certaines régions des États-Unis sont en avance par rapport à la France dans leur politique de lutte contre ces polluants éternels. Mais à l’heure où Donald Trump freine la réglementation des PFAS, tous les États n’avancent pas en même temps.
États-Unis, reportage
« J’ai la particularité de savoir que j’ai empoisonné mes enfants, rit jaune Fred Stone, qui s’apprête à traire une vache. Mais pas intentionnellement, bien sûr. » En 2016, ce fermier de l’État du Maine (États-Unis) a appris que son sang, celui de sa femme et de ses enfants sont contaminés aux PFAS, tout comme le lait de ses vaches. La faute revient à l’épandage de boues de station d’épuration sur ses terres, des boues polluées par l’industrie papetière. « C’était un bain de sang », image l’agriculteur, qui concède être aujourd’hui « à court de larmes ».
Dans les années 2010, le dossier de la pollution aux PFAS a refait surface aux États-Unis, près de vingt ans après le premier scandale, raconté dans le film Dark Waters. Toujours en 2016, un résident de l’État de New York découvrait que sa ville buvait une eau contaminée. Idem en 2018, dans le New Hampshire.
Outre-Atlantique, ces affaires médiatiques ont offert un coup de projecteur sur cette famille de molécules chimiques, responsables de cancers et de maladies graves. Utilisés par l’industrie, les PFAS se nichent dans nos poêles antiadhésives, nos vêtements imperméables, nos emballages alimentaires ou encore nos cosmétiques.
Tandis qu’en France les autorités semblent tout découvrir (ou presque) depuis le premier scandale en 2022 au sud de Lyon, des États étasuniens ont déjà mis en place des politiques pour dépolluer l’eau, aider les victimes et récupérer des milliards de dollars de l’industrie chimique pour réparer les dégâts.
Dépolluer l’eau : le Michigan aux avant-postes
Encore traumatisé par un scandale de pollution au plomb en 2015, le Michigan, dans le nord des États-Unis, fait figure de pionnier dans la dépollution de l’eau aux PFAS. Quand ses services ont reçu la première alerte concernant ces substances chimiques très persistantes en 2017, l’État a créé dans la foulée une équipe spécialement dédiée à ces questions. Son objectif était de cartographier l’étendue de la pollution, et c’est désormais chose faite.
Après avoir réalisé plus de 7 000 prélèvements d’eau potable, le Michigan a identifié plus de 300 hotspots de contamination, principalement des décharges, des sites industriels, mais aussi des aéroports ayant utilisé par le passé des mousses anti-incendie aux PFAS.
Bordé par les Grands Lacs, cet État est allé plus loin dès 2020. Face à l’absence de réglementation au niveau fédéral à l’époque, le Michigan a fixé ses propres seuils maximums de concentrations pour certains PFAS dans les eaux de surface, mais aussi l’eau potable.
« Cela nous a donné beaucoup de poids pour prendre des mesures plus offensives que les autres États dans le cadre des enquêtes et du nettoyage », estime Abigail Hendershott, directrice exécutive de la Michigan PFAS Action Response Team (MPART). Et de se féliciter : « Nous avons réduit de 99 % le flux de PFAS entrant dans nos stations d’épuration », soit autant de PFAS qui ne repartent plus dans le réseau d’eau public.
Si 125 millions de dollars (106 millions d’euros) ont été alloués à cette politique par l’État ces huit dernières années, le Michigan a parfois dû traîner certains industriels récalcitrants devant le tribunal. Comme le New Jersey, qui a poussé la logique encore plus loin.
L’industrie chimique sort le chéquier
Pollué aussi, cet État historiquement industriel a choisi en 2019 de multiplier les plaintes en justice contre les chimistes, avec un certain succès. « Ils n’avaient aucun levier politique à actionner. Ils allaient devoir réparer leurs dégâts. La question était de savoir quand et dans quelle mesure », raconte Shawn LaTourette, chef du département de la protection de l’environnement du New Jersey (NJDEP).
3M, Solvay, DuPont et son petit frère Chemours ou encore le français Arkema : ces géants de la chimie ont courbé l’échine face au chef du NJDEP. « Au total, on parle de près de 3 milliards de dollars d’indemnisation » accordés par les industriels à l’État, indique Shawn LaTourette, soit environ 2,5 milliards d’euros.
L’objectif pour le New Jersey n’était pas tant de faire condamner les entreprises chimiques que d’établir un rapport de force avec elles. « Les industriels préfèrent négocier plutôt que de faire face à l’incertitude. Ils ont préféré signer un chèque plutôt que de laisser la justice décider du montant pour eux », explique Shawn LaTourette.
Ces plaintes sont également une manière pour cet État de court-circuiter le temps long de la justice, afin d’agir plus rapidement pour dépolluer. « La sécurité de notre approvisionnement en eau et la santé des gens en dépendent. L’accord financier est donc un calcul qui a été fait de part et d’autre », dit Shawn LaTourette. Mais il n’est pas l’apanage des seuls États.
Les riverains des usines polluantes s’engouffrent eux aussi dans la voie judiciaire, dans un pays qui compte pas moins de 15 000 litiges liés aux PFAS.
Lanceur d’alerte à Hoosick Falls (État de New York), Michael Hickey a dû se battre pour faire reconnaître la contamination de l’eau aux autorités après la mort de son père d’un cancer du rein, ex-travailleur d’une usine Saint-Gobain, industriel français et utilisateur notoire de PFAS.
En 2021, les résidents de Hoosick Falls ont fini par obtenir gain de cause, même si Michael Hickey concède qu’il « a fallu dix ans pour en arriver là ». Saint-Gobain et deux autres entreprises impliquées ont accepté de régler 65 millions de dollars (environ 55 millions d’euros) pour compenser financièrement la dépollution de l’eau, les frais de santé des habitants et la dépréciation financière de leur propriété à la suite du scandale.
Le Maine au chevet des agriculteurs
On le sait : les PFAS ne polluent pas seulement l’eau, mais aussi les sols. Dans l’État forestier du Maine, quand Adrienne Lee et Susan Hunter ont appris la contamination aux PFAS de leur ferme en 2022, il n’était pas question pour elles de baisser les bras.
« Tout le monde me disait de vendre mes terres ou d’y installer des panneaux solaires, se souvient Susan Hunter, productrice de foin. Je leur répondais que je suis trop agricultrice pour gaspiller cette magnifique propriété. »
Si Fred Stone — dont nous parlions plus haut — a essuyé les plâtres en 2016, l’État du Maine s’est doté à partir de 2022 d’un fonds PFAS pour venir en aide aux agriculteurs. Doté de 60 millions de dollars (52 millions d’euros), il permet de dédommager les agriculteurs et de leur financer les coûts liés aux analyses pour détecter les PFAS dans les sols. En parallèle, l’université du Maine recherche des solutions techniques pour que les fermiers puissent continuer à cultiver leurs sols.
Afin d’irriguer ses légumes, la ferme biologique d’Adrienne Lee a reçu un grand réservoir d’eau de la part de l’État. « Chaque semaine, nous recevons des livraisons d’eau par camion, explique l’agricultrice. Je sais qu’il y a d’autres États dans le pays où ce type d’aide n’existe pas, donc je me sens chanceuse. »
Car si certaines régions des États-Unis sont en avance par rapport à la France dans leur politique de lutte contre les PFAS, les cinquante États n’avancent pas au même rythme. Au niveau fédéral, l’administration Trump freine la réglementation des PFAS, renvoyant chaque gouvernement local devant ses responsabilités.
Ces États « focalisent sur les deux PFAS les plus problématiques », dit Sébastien Sauvé, professeur en chimie environnementale à l’université de Montréal, alors que la famille des PFAS renferme des milliers de molécules chimiques. « Les autorités et les scientifiques courent après un train qui a déjà quitté la gare », résume Mariah Blake, autrice du livre d’enquête Ils ont empoisonné le monde.
Pour autant, « 16 États prévoient l’interdiction totale ou partielle de toute cette catégorie de produits chimiques », indique la journaliste étasunienne, sur un total de « 30 États ayant adopté au moins 200 projets de loi visant à restreindre l’utilisation des PFAS ».
Sous la pression du législateur et des poursuites judiciaires, « une grande partie de l’économie s’éloigne déjà des PFAS », affirme Mariah Blake, citant le chimiste 3M qui a annoncé cesser sa production fin 2025. « Nous nous rapprochons d’un point de basculement qui pourrait conduire à l’élimination des PFAS.