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A69

A69 : un chantier hors de contrôle à l’aune d’un procès fatidique

Des machines de BTP sur le site de la centrale à bitume de Puylaurens (Tarn), sur le tracé de l'A69 loin d'être finalisé, le 4 décembre 2025.

Alors qu’une audience capitale se tient le 11 décembre pour sceller le sort de l’A69, Reporterre a voulu vérifier l’un des arguments du concessionnaire : le chantier serait trop avancé pour l’annuler. Sur place, les retards et nombreuses irrégularités montrent le contraire.

Tarn et Haute-Garonne, reportage

À une dizaine de kilomètres à l’ouest de Castres, sur la base de loisirs du Dicosa, nos chaussures s’enfoncent dans un sol marécageux et s’alourdissent d’une terre lourde et compacte. Le bruit spongieux de nos pas contraste avec le silence des lieux. Nous sommes en plein sur l’emprise du tracé de l’A69. Les sols sont chaulés, presque imperméables à la pluie qui ne cesse de tomber. Un imposant pont, pas encore totalement terminé, trône devant nous.

Des terres utilisées illégalement, selon les opposants, sans fouilles archéologiques préalables avant de creuser le bassin et sans état des lieux environnemental. Ce n’est pas la seule ombre au tableau. Le chantier est particulièrement en retard, alors que le concessionnaire assure le contraire : « D’ici la fin de l’année, l’ensemble des ouvrages comme l’essentiel des terrassements seront terminés », a affirmé le directeur d’Atosca, Martial Gerlinger, le 10 novembre dans le média spécialisé Le Moniteur. Pourquoi un tel contraste entre la communication d’Atosca et la réalité du terrain ? L’avancée des travaux est un élément particulièrement sensible, alors que la cour administrative d’appel se penche jeudi 11 décembre sur la légalité ou non de cette autoroute.

Lire aussi : A69 : l’avenir du chantier entre les mains de juges qui l’ont déjà soutenu

Le concessionnaire a en effet pris l’habitude, lors de chaque audience dans les tribunaux administratifs, de plaider l’avancement des travaux et les investissements effectués dans ce projet pour justifier l’impossibilité de faire machine arrière.

Un argument qui n’est pas recevable en droit et qui avait été balayé le 27 février par le tribunal administratif de Toulouse, qui avait annulé l’autorisation environnementale de l’autoroute.

Atosca affirme que des infrastructures seront terminées avant la fin de l’année. Ici, sur le site de construction du pont du Girou, une des grandes infrastructures du chantier, le retard interpelle. © Antoine Berlioz / Reporterre

Sur le terrain, cet argument ne tient pas non plus, puisque les travaux sont loin d’être aussi avancés que ne le prétend le concessionnaire. « Pour nous, la mise en service de l’autoroute interviendra au minimum au printemps 2027 [contre fin 2026 selon Atosca]. Ils n’ont pas fini les terrassements, n’ont toujours pas commencé à appliquer de l’enrobé sur le tracé, il manque tout le système de gestion des eaux pluviales, les caniveaux, les accotements, les glissières, etc. Tout cela prend énormément de temps », constate Thomas Digard, du collectif d’opposants à l’autoroute La Voie est libre.

Le retard du concessionnaire est encore plus visible sur les ouvrages d’art. Le pont permettant d’enjamber le ruisseau du Bernazobre, sur la commune de Cambounet-sur-le-Sor, est toujours loin d’être terminé. Des grues et des ouvriers s’activent dans tous les sens, malgré la pluie battante. Les coffrages pour couler le béton sont bel et bien en place, mais l’ouvrage accumule du retard : selon les plannings initiaux du concessionnaire, le pont aurait dû être achevé en mars 2024. Son état d’avancement, début décembre, ne permettra pas au concessionnaire de terminer l’ouvrage avant plusieurs mois.

Même constat quelques kilomètres plus loin pour le pont au-dessus du ruisseau du Girou. Programmé pour septembre 2024, l’ouvrage situé sur la commune de Puylaurens est loin d’être fini, malgré le va-et-vient des camions malaxeurs. Contactés, ni le concessionnaire, ni les préfectures du Tarn et de la Haute-Garonne n’ont accepté de nous transmettre les derniers plannings.

Le chantier de l’A69 au 10 décembre 2025. © Louise Allain / Reporterre

Plus de 40 hectares illégalement utilisés

Le chantier est également pavé d’illégalités manifestes, comme c’est le cas sur la base de loisirs du Dicosa, sur la commune de Saïx. Sur la gauche du pont qui n’est pas totalement terminé, des parcelles sont aménagées. Deux énormes tas de terre gisent sur un sol terrassé et, en contrebas, un immense bassin d’une centaine de mètres est rempli d’eau. Ces deux zones, d’environ 2 hectares, ne sont pourtant pas censées être utilisées par le concessionnaire pour les travaux de l’A69, selon les plans qu’il a lui-même fournis dans son dossier de demande d’autorisation environnementale.

« Ici, il y a normalement des espèces de flores menacées, comme la Moenchie et des habitats de hérissons et d’écureuils roux. Il n’y a eu aucun inventaire environnemental, aucune demande d’autorisation pour utiliser ces terres. Ils ont massacré illégalement de la faune et de la flore protégées », dénonce Blandine [*], de La Voie est libre. À quelques mètres, la réserve naturelle ornithologique de Cambounet-sur-le-Sor accueille également de nombreuses colonies de hérons.

Ce n’est pas un cas isolé, a révélé fin novembre le collectif et la cellule de vérification de Radio France. Entre 40 et 45 hectares de terres, qui ne figurent pas dans le dossier d’autorisation environnementale, seraient ainsi utilisés par le concessionnaire hors de tout cadre légal pour construire son autoroute.

Emprise illégale de 2 hectares de terres pour les travaux sur un site de compensation écologique, ici sur une portion du chantier à Saïx. © Antoine Berlioz / Reporterre

Alertées après cette révélation, les préfectures du Tarn et de Haute-Garonne ont sommé le concessionnaire de s’expliquer, sous peine de compensations environnementales supplémentaires, voire de sanctions pénales.

« La réaction des préfectures montre que ce chantier “exemplaire” n’est en rien surveillé », selon La Voie est libre.

Une pelleteuse sur un tas de fraisat sur le site de la centrale à enrobé de Villeneuve-lès-Lavaur. © Antoine Berlioz / Reporterre

150 signalements

Atosca est également à la traîne concernant les normes environnementales sur lesquelles il s’est lui-même engagé. Épinglé à plus de 60 reprises par la préfecture du Tarn pour des irrégularités sur le chantier, le concessionnaire poursuit les travaux coûte que coûte.

Fin septembre, Atosca a été une nouvelle fois mis en demeure par la préfecture après la visite d’agents publics qui ont constaté la pollution du petit cours d’eau de l’Algans, sur la commune de Cuq-Toulza, et l’absence de bassins de traitement des eaux pluviales dans la zone du chantier. En cette journée pluvieuse, les écoulements du chantier arrivent directement dans le petit ruisseau en contrebas, emportant avec eux les produits de traitement des sols et autres sédiments.

Des machines de BTP sur un site de terrassement fini au niveau du pont d’Algans, à Cambon-lès-Lavaur. Depuis le début du chantier, le constructeur cumule les exactions avec plus de 150 plaintes déposées. © Antoine Berlioz / Reporterre

« C’est nous, les riverains le long du chantier, qui faisons la plupart des signalements à l’Office français de la biodiversité et à la direction départementale des territoires du Tarn. On est à plus de 150 signalements. Parfois, des agents sont envoyés sur place pour constater ces irrégularités, ce qui pousse la préfecture à adresser des mises en demeure au concessionnaire », avance Blandine, du collectif La Voie est libre, qui a fait ses premiers signalements en juillet 2023.

Et d’ajouter : « On se rend compte que depuis le début, cela n’inquiète pas Atosca. Le concessionnaire prend de petites mesures pour faire semblant de faire quelque chose. Heureusement qu’il y a de la vigilance citoyenne pour dénoncer cette catastrophe écologique. »

À Teulat, le chantier patauge. Autour du site, 5 hectares sont utilisés illégalement hors de l’autorisation environnementale. © Antoine Berlioz / Reporterre

Plus à l’ouest, sur le tracé près de la commune de Teulat, en Haute-Garonne, l’immense bassin qui était surnommé jusqu’à peu « la piscine de Teulat » par les riverains a été vidangé par le concessionnaire. De l’eau continue de stagner dans des excavations ici et là. Le chantier patauge ici aussi, et les terrassements sont en retard dans cette zone malgré la communication d’Atosca.

De quoi mettre à mal ses arguments devant les juges, le 11 décembre ? Le délibéré devrait être connu sous une quinzaine de jours et pourrait sceller définitivement le sort de ce projet autoroutier.

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