123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Sciences

Au Paris-Saclay Summit, la science otage du technocapitalisme

La 6G est indispensable, selon la plupart des intervenants du Paris-Saclay Summit, pour répondre « durablement » aux prochains services qui pourraient être développés.

Une science au service du marché : telle a été, en substance, la conclusion du premier Paris-Saclay Summit, qui rassemblait des acteurs de la science et de l’innovation.

Saclay (Essonne), reportage

« Faire briller les étoiles de la science ! » Tel était le programme plein de lyrisme du premier « Paris-Saclay Summit », organisé par le magazine Le Point, l’agglomération Paris-Saclay et la région Île-de-France les 29 février et 1er mars à l’EDF Lab Paris-Saclay, à Palaiseau. Il s’agissait de « redonner à la science la place qu’elle mérite dans le débat public », selon Valérie Pécresse, présidente de la région.

C’est tout l’inverse qui s’est produit. Suivant une stratégie déjà bien éprouvée par les lobbies industriels, ce sommet dédié à la science s’est trop souvent transformé en plaidoirie technosolutionniste, entretenant la confusion entre science et technologie et usant jusqu’à la corde l’argument d’autorité de la « science » pour promouvoir un agenda technocapitaliste.

Le programme du premier jour, où nous nous sommes aventurés, laissait déjà peu de doutes sur le ton de l’événement : parmi les conférences annoncées, on nous proposait notamment de réfléchir à la meilleure manière de développer la 6G, l’énergie nucléaire, l’avion « vert » ou l’intelligence artificielle, sans jamais questionner la pertinence du déploiement de ces technologies, dont la légitimité semblait implicitement découler du slogan du sommet : « Choisissez la science ». L’injonction politique s’est même faite encore plus manichéenne et péremptoire dans la formule « Rejoignez le parti de la science », écrite en préambule par Grégoire de Lasteyrie, président de l’agglomération Paris-Saclay.

Tech et greenwashing

Ainsi a-t-on pu entendre pendant trois quarts d’heure débattre de « Comment résoudre l’équation ? » pour rendre le trafic aérien compatible avec l’urgence climatique, en dissertant de mesures aussi anecdotiques que la consommation des avions en phase de stationnement ou le bilan carbone de la restauration dans les aéroports.

Alors que le trafic aérien pourrait doubler d’ici vingt ans, seul François Gemenne, chercheur en sciences politiques et coauteur du dernier rapport du Giec [1], a évoqué sur scène à plusieurs reprises la « question centrale de la croissance du trafic aérien ». Évacuant cet enjeu sans y répondre, les autres intervenants insistèrent plutôt sur les promesses des carburants durables, pourtant largement décriés.

Même son de cloche, un peu plus tard, lors d’une table ronde sur la 6G. On y apprit que cette nouvelle génération de réseau mobile était indispensable pour répondre « durablement » au défi « des nouveaux services qu’on pourrait développer, comme le métavers, l’internet tactile ou la chirurgie à distance », vantait Salah Eddine El Ayoubi, professeur à CentraleSupélec et chercheur au labo L2S.

Pour réduire l’impact écologique du numérique, la réponse est simple : il faut plus de numérique. L’intelligence artificielle (IA) permettra d’optimiser de nombreuses ressources, les services, de prévenir les pannes, a affirmé Viktor Arvidsson, directeur des relations gouvernementales, industrielles, de l’innovation et de la stratégie pour Ericsson France. « Il faut des quantités phénoménales de données pour l’apprentissage de ces IA », dit-il, d’où le besoin de 6G. Quant aux critiques potentielles sur les conséquences énergétiques de tout cela, « il faut remettre la science au centre », a-t-il osé, citant le chiffre de 3 % — « seulement » — des émissions mondiales de carbone imputables au numérique, oubliant que ce volume pourrait exploser dans les années à venir.

La science au service du marché

Plus largement, la gymnastique sémantique de l’événement fut un intéressant témoignage de l’esprit du lieu. La finalité de la science y fut régulièrement ramenée à « l’innovation », à « la technologie » et à ses « révolutions disruptives ». Si la « recherche fondamentale, désintéressée » est nécessaire, il faut la mettre « au service de la société », a plaidé Jean-Luc Moullet, directeur général délégué à l’innovation au CNRS. Comprendre : au service du marché.

« On doit donner envie aux chercheurs de valoriser leurs résultats, plutôt que de faire une année de plus en recherche fondamentale. De les transformer en technologie utile pour créer de l’innovation et la mettre sur le marché », a-t-il proclamé. La quête de connaissance pour elle-même est aussi noble qu’essentielle mais, in fine, la science doit être « utile », entendait-on en substance sur scène.

« La science est devenue un business comme un autre »

L’inquiétude est descendue des gradins de la salle par la voix d’un chercheur, « au CNRS depuis trente ans », qui interpella les intervenants sur cette obsession pour le développement de start-up comme finalité de la recherche, et sur les dérives de financements de celle-ci, de plus en plus calqués sur le marché. « La folie des financements sur [les] appels à projets est incompatible avec le temps long de la science », a-t-il lancé, faisant écho aux cris d’alarme de nombreux directeurs de laboratoire.

Paradoxalement, les dérives de cette technoscience de marché célébrée sur le plateau de Saclay furent aussi dénoncées par quelques-uns des conférenciers. « La science est devenue un business comme un autre. On s’égare en suivant l’influence anglo-saxonne ; il faudrait un renversement politique pour financer la science de manière plus vertueuse », a lancé dès la conférence introductive Martin Vetterli, président de l’École polytechnique fédérale de Lausanne.

« On développe des IA qui consomment de l’énergie sans limite pour vendre des produits à l’intérêt relatif : on a un problème fondamental de modèle économique, a-t-il pointé quelques heures avant que l’on ne fasse l’éloge de la 6G dans la salle voisine. On reste bloqué dans une obsession de la consommation et de la croissance du PIB qui forment notre nouvelle sacralité. On a besoin d’une vraie réflexion sur ce qu’on veut devenir. »

« Déformation idéologique de la science »

« Heidegger observait déjà une prise de pouvoir totale de la technologie. À partir du moment où vous passez dans le domaine de l’application, la science est déjà pervertie car elle est transformée en une vision du monde », s’est plus tard inquiété Peter Sloterdijk.

Le philosophe a récemment publié Le Remords de Prométhée — Du don du feu à la destruction mondiale par le feu (Éditions Payot, 2023), dans lequel il s’en prend à « l’internationale pyromane » des ingénieurs et entreprises qui nous propulsent dans la catastrophe climatique. Sur scène, il a insisté sur l’urgence de ralentir « la grande machinerie sans frein » qu’est devenue notre civilisation. « Ce n’est pas la science qui est responsable, mais la déformation idéologique de la science, devenue religion. »

Christophe Ono-dit-Biot, directeur adjoint de la rédaction du Point, avait accueilli en grande pompe le philosophe sur l’estrade, quelques minutes plus tôt. « Vous êtes l’un des grands penseurs de l’écologie, mais d’une manière raisonnable, à la différence d’un Andreas Malm [auteur et militant pour le climat], qui inspire Les Soulèvements de la Terre. »

Le journaliste et le philosophe n’ont malheureusement pas creusé au cours de leur échange ce que serait la bonne manière de circonscrire le domaine du « raisonnable ». C’eût été l’occasion de convoquer une autre philosophe, Val Plumwood, et sa réflexion très à propos sur La Crise écologique de la raison. Dans son ouvrage ainsi titré et qui vient d’être traduit en français (PUF-Wildproject, 2024), elle dénonce le « rationalisme », culte perverti de la raison qui, en marchandisant et en détruisant le monde, fait paradoxalement preuve de son irrationalité.

À l’instar de la « science », la « raison » est apparue ainsi lors de ce sommet comme un autre avatar de concepts dévoyés. Et comme ultime argument d’autorité déployé sur l’autel de l’innovation technologique. « La technologie ne nous sauvera pas, mais elle fait partie d’un ensemble de solutions. Il faut une réflexion collective sur où on veut mettre les investissements », a finalement tempéré Martin Vetterli. L’urgence d’un débat, véritablement rationnel, sur l’usage de la science et de la technologie, mérite sans doute mieux qu’un nouveau temple.

legende