Au CNRS, les chercheurs incités à faire la pub des nouveaux OGM
Les serres de l'Institut de chimie des substances naturelles du CNRS à Gif-sur-Yvette (illustration). - Lionel Allorge / CC BY-SA 3.0 / Wikimedia Commons
Les serres de l'Institut de chimie des substances naturelles du CNRS à Gif-sur-Yvette (illustration). - Lionel Allorge / CC BY-SA 3.0 / Wikimedia Commons
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Une branche du CNRS a poussé ses chercheurs à se positionner publiquement en faveur des nouveaux OGM. Le retour de cette vieille technique de propagande industrielle a choqué de nombreux scientifiques, notamment écologues.
« La science est claire ! » « Faites confiance à la science, dites oui aux NGT » Au début du mois de février, ce genre de messages a fleuri sur les réseaux sociaux. Des scientifiques de toute l’Europe, espagnols, italiens, allemands, bulgares, slovaques… et de plusieurs laboratoires français, se sont pris en photo accompagnés du hashtag #GiveGenesAChance (« Donnez une chance aux gènes »).
Cette campagne de communication visait, au nom de la science, à soutenir la proposition de dérégulation des NGT, ces OGM nouvelle génération, avant le vote sur le sujet au Parlement européen. Une démarche victorieuse puisque celui-ci a voté en faveur de l’arrivée des NGT dans l’agriculture européenne.
En France, dès décembre 2023, le CNRS se prononçait officiellement en faveur de la dérégulation des NGT. Mais une branche de l’institution, l’INSB CNRS (Institut des sciences biologiques), est allée un cran plus loin à l’occasion de la campagne de communication de février, en incitant fortement ses chercheurs à participer à cette prise de position politique.
Une « invitation » à participer à l’opération de com’
Dans un mail envoyé à ses directrices et directeurs d’unités le 5 février, que Reporterre a pu consulter, le secrétariat de l’INSB les « invite » à participer à la diffusion de cette action. Il a même mâché le travail de ses équipes, en leur fournissant un tableau rempli de propositions de posts déjà rédigés, de hashtags et de comptes à identifier lors de la publication.
« Beaucoup de chercheurs ont été choqués par ce mail et ce lobbying agressif du CNRS, témoigne une écologue, chercheuse au CNRS, qui souhaite garder l’anonymat. Ce n’est pas un hasard si ce message a été envoyé aux unités de l’INSB et pas à celles de l’Institut Écologie et Environnement (INEE). Ils savent bien que ça aurait provoqué une levée de boucliers… »
L’expertise des écologues ignorée
Car la communauté scientifique est loin de partager un avis sur les nouveaux OGM aussi consensuel que ne le laisse présager cette vaste opération de communication. « Dans la communauté française de recherche, pour faire simple, on trouve beaucoup de scientifiques pro-OGM parmi ceux qui font de la biologie des plantes, de la recherche moléculaire ou cellulaire. Les chercheurs travaillant sur l’agroécologie, sur la biologie évolutive sont beaucoup plus réservés », témoigne Philippe Jarne, lui-même écologue et évolutionniste au CNRS.
Un point de vue partagé par Marc-André Selosse, biologiste au Muséum national d’histoire naturelle, qui observe de l’extérieur ce qui se passe au CNRS : « Utiliser ces OGM de 2ᵉ génération pour faire avancer la recherche, la médecine par exemple, dans le confinement d’un labo ou d’une industrie, c’est légitime. Mais promouvoir leur utilisation dans des écosystèmes en libre évolution, cela relève de l’expertise des écologues. Des gènes qui passent d’une espèce à l’autre, ça arrive tout le temps dans la nature, pour le meilleur et pour le pire. Juste : ces nouveaux OGM accéléreraient massivement l’évolution, et on n’a pas de pilote à bord, car le CNRS se positionne sans consulter ses propres experts en écologie-évolution. »
Une « vision techniciste et simpliste du génome »
Plusieurs des chercheurs opposés aux NGT que nous avons interrogés relatent ce même clivage. D’un côté, le point de vue rassurant des chercheurs moléculaires ou cellulaires, dénoncés par leurs détracteurs pour leur « vision techniciste et simpliste du génome », de « démiurges, qui ne sortent jamais de leur labo ». De l’autre, des sciences plus jeunes et davantage « terrestres », comme l’écologie ou l’épidémiologie, faites par des chercheurs partageant d’autres représentations du monde. Mais moins influents, de par leur jeune histoire, dans les arcanes de pouvoir des institutions scientifiques, d’après ce que nous confie un biochimiste du CEA, également sous couvert d’anonymat.
Ces prises de position n’invalident pas nécessairement les propos rassurants de nombreux généticiens sur les NGT mais, de toute évidence, la science n’est pas aussi « claire » que l’écrivent certains, y compris au sein du CNRS.
« La déclaration du CNRS sur les NGT relève d’une préoccupation de recherche fondamentale pour préserver la possibilité de faire de la recherche en Europe sur les espèces végétales en utilisant les nouvelles technologies. Les confrontations pluridisciplinaires se poursuivent comme toujours au CNRS », nous a répondu la direction de la communication de l’institution. Tout en précisant que l’initiative de l’INSB « n’engage pas » l’ensemble du CNRS.
Propagande écomoderniste et lobbying industriel
L’origine de la campagne #GiveGenesAChance promue par l’INSB (qui n’a pas répondu à nos questions au moment où nous publions) révèle cependant des motivations bien éloignées de l’impartialité scientifique revendiquée. L’opération a été organisée à l’échelon européen par WePlanet, qui se présente comme une ONG environnementale « guidée par la science ». Sous couvert de neutralité scientifique, l’organisation promeut en réalité un message écomoderniste (plusieurs de ses branches locales vont jusqu’à reprendre ce terme dans leur nom). Cette philosophie cultive la croyance que le développement de technologies de pointe est la seule voie à suivre pour sauver la planète.
D’où un lobbying en faveur des OGM, mais également du nucléaire. Une énergie vantée et même « chérie » par WePlanet. La branche française du réseau a d’ailleurs été fondée par Myrto Tripathi, ancienne cadre d’Areva et fondatrice de l’association de lobbying française Les voix du nucléaire.
Côté financements, WePlanet explique que plus de 90 % de ceux-ci lui viennent de la Quadrature Climate Foundation. Une structure issue du fonds d’investissement Quadrature Capital, lui-même créé par les « énigmatiques milliardaires Greg Skinner et Suneil Setiya », écrit le Guardian, et qui a par ailleurs investi plus de 170 millions de dollars dans les énergies fossiles.
Généticiens pro-OGM contre planteurs de haies
De quoi lire sous un autre prisme la volonté de WePlanet pour promouvoir des technologies pourvoyeuses d’un fort potentiel industriel. Toutes les disciplines scientifiques n’ont, de ce point de vue, pas la même valeur économique. « C’est sûr que les écologues qui veulent replanter des haies ont moins de soutiens industriels que les généticiens qui prônent le recours aux OGM », soupire Marc-André Selosse.
L’ombre des intérêts industriels plane jusque dans la lettre ouverte initiée par WePlanet, forte de la signature de 1 500 scientifiques dont pas moins de 37 prix Nobel qui appellent au développement des NGT. Un argument d’autorité qui ne surprend pas Philippe Jarne : « Le Nobel est un prix qui récompense la plupart du temps une innovation technique. Ce sont globalement des gens par essence favorables au développement des nouvelles techniques. »
« C’est du greenwashing très basique »
« C’est du greenwashing très basique, qui reprend les méthodes de l’appel d’Heidelberg », estime pour sa part Guillaume Roux, maître de conférences en physique à l’université Paris Saclay, et membre d’écopolien, l’Atelier d’écologie politique francilien. En 1992, cet appel avait aussi été signé par des milliers de scientifiques… et 72 prix Nobel. Ils appelaient à se défier des pseudo-sciences, en amont du Sommet de la Terre à Rio, qui devait poser les jalons de nombreux enjeux écologiques.
Sauf que cet appel avait en réalité été initié par et pour les lobbys industriels, notamment celui du tabac, qui craignaient l’influence des mouvements écologistes. « C’est une technique récurrente : on polarise le débat pour le confisquer et forcer les citoyens à se positionner de manière manichéenne. Une partie des industriels et des politiques usurpe la confiance qu’ont les citoyens en la science afin d’imposer leurs choix technologiques. C’est une méthode très archaïque, reprise par WePlanet, mais ça marche », déplore Guillaume Roux.
« Prétendre parler au nom de la science alors qu’il n’y a pas de consensus est une démarche très dangereuse »
L’alignement de fait de la position du CNRS — comme de la plupart des institutions de recherche favorables aux nouveaux OGM — avec ces stratégies industrielles, ne surprend pas beaucoup les chercheurs, habitués à ce que des considérations de performances économiques et l’idéologie néolibérale imprègnent la recherche. Ce qui les inquiète, en revanche, c’est que la défense des NGT, choix éminemment politique, se fasse en invoquant la science et sa neutralité.
« Prétendre parler au nom de la science alors qu’il n’y a pas de consensus, et que le choix des OGM est une question de société, est une démarche très dangereuse. Que ce soit le CNRS qui usurpe ainsi le nom de la communauté scientifique est encore pire », redoute un chercheur du CEA.
« En se prononçant tout en ignorant une partie de ses chercheurs, le CNRS encoure de discréditer la science aux yeux du grand public par le débat qui s’ouvre. C’est scandaleux et c’est grave », appuie Marc-André Selosse.
« À la limite, que le CNRS prenne position ne serait pas rédhibitoire si ce n’était pas presque toujours dans le même sens, estime pour sa part Philippe Jarne. Les engagements forts interviennent lorsqu’il s’agit de technologies et de promesses pour les industriels et les actionnaires. Plus rarement pour soutenir l’innovation sociétale… »