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Europe

Adieu pâturages : au Portugal, une dévastatrice mine de lithium à ciel ouvert

La mine de lithium dispose d'un label « projet stratégique » attribué par la Commission européenne, qui lui permet de bénéficier de dérogations réglementaires.

Au Portugal, un projet de mine de lithium suscite une opposition farouche. Soutenu par l’Union européenne au nom de la transition énergétique, il est, pour ses détracteurs, mené au mépris des écosystèmes et des populations locales.

C’est une vallée verte où les pâturages s’étendent entre les collines, où les habitants vivent d’élevage extensif, de cultures vivrières et de solidarité. Mais dans ce recoin de la région de Trás-os-Montes, dans le nord du Portugal, un grondement sourd trouble depuis plusieurs années la quiétude des villages : celui d’une mine de lithium à ciel ouvert, portée par l’entreprise britannique Savannah Resources, et désormais adoubée par la Commission européenne.

Le projet de la Mina do Barroso prévoit l’extraction industrielle de lithium dans une zone pourtant classée « patrimoine agricole mondial » par la FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. Une reconnaissance rare en Europe, unique au Portugal. Ce territoire de montagnes et de pâturages, façonné depuis des siècles par les pratiques agroécologiques locales, est aujourd’hui menacé par une vaste carrière à ciel ouvert, creusée à quelques centaines de mètres des premières habitations.

Une plainte contre la Commission européenne a été déposée jeudi 12 juin par l’organisation environnementale ClientEarth, aux côtés des collectifs Unidos em Defesa de Covas do Barroso et MiningWatch Portugal. En cause : la décision, en mars, de classer le projet parmi les « projets stratégiques » de l’Union, dans le cadre du nouveau Critical Raw Materials Act (CRMA). Cette désignation permet aux projets concernés de bénéficier de procédures accélérées, de dérogations réglementaires et d’un accès privilégié à des financements européens.

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Pour les plaignants, c’est un dangereux précédent. « Ce label stratégique est utilisé comme un passe-droit pour contourner les règles fondamentales de protection de l’environnement et de participation démocratique, alerte Ilze Tralmaka, juriste chez ClientEarth. La Commission a accordé ce statut sans évaluation sérieuse des impacts sociaux et environnementaux. C’est une violation du droit européen. »

Le CRMA, proposé par la Commission en 2023 et adopté dans le cadre du Pacte vert, vise à réduire la dépendance européenne aux matières premières importées, jugées critiques pour la transition énergétique. Lithium, cobalt, terres rares : ces métaux sont indispensables à la fabrication de batteries, d’éoliennes, de panneaux solaires. L’objectif affiché : d’ici à 2030, extraire 10 % de ces minerais au sein de l’Union, en raffiner 40 % et recycler 25 % des matériaux utilisés.

«  Ce projet menace des ressources en eau, des sols fertiles, des pratiques agricoles durables et un tissu social profondément enraciné.  » © Associação Unidos em Defesa de Covas do Barroso (UDCB)

Mais pour y parvenir, le texte prévoit un raccourcissement drastique des délais d’instruction, une réduction des possibilités de recours et la possibilité, pour les États membres, de déroger à certaines normes environnementales. Une logique que nombre d’organisations environnementales dénoncent comme une fuite en avant extractiviste.

« Ce projet menace des ressources en eau, des sols fertiles »

« L’extraction minière est présentée comme un mal nécessaire au nom du climat, mais sans débat démocratique, sans garanties suffisantes, et avec des risques majeurs pour les écosystèmes », poursuit Ilze Tralmaka. Pour elle, le cas de Barroso est emblématique : « Ce projet menace des ressources en eau, des sols fertiles, des pratiques agricoles durables et un tissu social profondément enraciné. »

Elisabete Pires vit à Romainho, un hameau de la paroisse de Covas do Barroso, à 650 mètres du futur cratère. Aide-soignante, elle témoigne d’une vie bouleversée bien avant le premier coup de pelle. « Après avoir appris l’existence du projet en 2018, j’ai mis des mois à arrêter de pleurer. Je n’arrivais plus à dormir. C’est toujours le cas, parfois. Et je ne suis pas la seule, confie-t-elle. La paix que j’avais ici avec ma famille, avec mes voisins, a disparu. »

Les tensions se sont immiscées dans les liens les plus intimes. « Des familles se sont divisées, des voisins ne se parlent plus. La compagnie alimente ces fractures pour obtenir un semblant de consentement. Mais ce qu’ils appellent “acceptabilité sociale” est une illusion. »

Sécheresse et triple vitrage

Au-delà du traumatisme psychologique, c’est tout un modèle de vie qui vacille. « Cette terre représente notre autonomie, notre nourriture, notre identité. Elle m’a retenue ici alors que j’aurais pu partir. On nous promet du triple vitrage, mais est-ce qu’on est censés vivre enfermés toute notre vie ? »

L’eau, ressource clé dans une région confrontée aux sécheresses, est particulièrement vulnérable. Le stockage des résidus miniers serait, selon des experts, mal conçu et vulnérable à des effondrements lors de fortes pluies — avec un risque de contamination du fleuve Douro, essentiel à l’agriculture régionale et à la production de vin de Porto. « Ici, les sources alimentent les foyers, les troupeaux, les cultures, dit Elisabete Pires. Elles n’ont jamais été étudiées, mais la mine risque de les tarir et de les polluer. L’eau est pourtant notre garantie d’avenir. »

Face à cette menace, les habitants n’ont pas baissé les bras. Depuis six ans, une mobilisation multiforme s’organise : pétitions, manifestations, recours juridiques, réunions d’information, et même un camp international de résistance chaque été. Le mouvement Unidos em Defesa de Covas do Barroso, dont Elisabete est membre, soutenu par les autorités locales, incarne une opposition tenace.

« Le gouvernement n’a jamais cherché à comprendre ce que ce lieu représente pour nous »

Mais en face, l’État portugais affiche son soutien au projet. L’étude d’impact environnemental, bien que reconnaissant de nombreuses nuisances, a reçu un avis favorable. Le label stratégique européen est venu parachever cette marche forcée.

« Le gouvernement n’a jamais cherché à comprendre ce que ce lieu représente pour nous, déplore Elisabete. Il parle de lithium comme d’un trésor à exploiter, sans jamais considérer ce territoire comme une richesse en soi, et nos modes de vie comme une promesse de vie durable. »

Par cette plainte, les ONG veulent non seulement faire annuler la décision de la Commission de considérer le projet comme « stratégique », mais aussi remettre en cause la logique même du CRMA. « Le lithium est nécessaire, mais pas à n’importe quel prix, plaide Ilze Tralmaka. Il est possible de réduire la demande par des politiques ambitieuses : limiter la taille des véhicules, investir dans les transports collectifs, encourager le recyclage des batteries. »

Ce recours pourrait devenir une jurisprudence majeure : c’est la première fois qu’une décision de la Commission est attaquée juridiquement, dans le cadre du Pacte vert, au nom du droit à l’environnement. La Commission dispose de 22 semaines pour y répondre. Si elle maintient sa position, l’affaire pourrait être portée devant la Cour de justice de l’Union européenne.

Au-delà de Barroso, ce sont les fondements mêmes de la transition verte européenne qui sont interrogés. « Quelle transition écologique voulons-nous construire ? » demande Ilze Tralmaka. Pour Elisabete Pires, la réponse est claire : « Ce combat n’est pas seulement le nôtre. Aujourd’hui, c’est Barroso. Demain, ce sera ailleurs. Il ne s’agit pas seulement de lithium. C’est le combat de toutes celles et ceux qui refusent de voir le climat sauvé au prix de la nature et des droits des communautés. »

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