Au Québec, les derniers caribous menacés par l’industrie forestière

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17 mars 2020 / Alexis Gacon (Reporterre)



« L’industrie va gagner et nous, on aura perdu un joyau du patrimoine. » Au Québec, les caribous forestiers pourraient bientôt n’être plus visibles qu’au zoo. En cause : les coupes de bois réalisées pour l’industrie, qui détruisent son habitat.

  • Province de Québec (Canada), reportage

Tout près de Montréal, on peut encore les contempler dans un parc de conservation. Elridge a emmené sa fille adolescente les voir avant qu’il ne soit trop tard. « C’est malheureux, il y en a de moins en moins. Je voulais qu’elle voie à quel point ils sont beaux. Je ne sais pas jusqu’à quand ils vont coexister avec nous. On abîme leur maison. »

Car bientôt, au Québec, les caribous pourraient n’être plus visibles qu’au zoo. Les trois écotypes présents sur le territoire sont tous au bord du gouffre. En 25 ans, 99 % de la harde la plus nombreuse de caribous migrateurs, qui vit dans la toundra, a été exterminée, passant de 800.000 bêtes à un peu plus de 5.000. Le nombre de caribous montagnards, qui vivent dans les hautes sphères de Gaspésie, au nord-est du Québec, a chuté de 60 % pour passer sous les 200 individus. Quant au caribou forestier, son habitat se réduit à peau de chagrin, rasé à blanc par la lame d’une industrie forestière à l’appétit insatiable.

« C’est bien simple, les caribous sont assaillis de toute part ! » explique le professeur Steeve Coté. Il dirige le projet Caribou Ungava, qui étudie les dynamiques démographiques des caribous migrateurs dans le nord du Québec. « La chasse sportive du caribou migrateur a été interdite mais les Premières Nations peuvent encore en abattre pour se nourrir. Comme chaque communauté est indépendante, il n’y a pas de suivi du nombre de bêtes tuées. » Par ailleurs, quand ces cervidés étaient plus nombreux, ils ont épuisé le sol en le piétinant. Comme il est moins riche, la nourriture est moins nombreuse et la forme physique des caribous en pâtit, ce qui laisse la porte ouverte aux parasites et aux maladies.

L’industrie, responsable de la déforestation, rogne les terres des caribous

Mais c’est surtout l’industrie qui rogne les terres des caribous. Quand les entreprises réalisent des coupes, elles déplacent les troupeaux, rajeunissent les forêts et créent des corridors favorables aux prédateurs, comme l’ours noir. Elles font aussi place nette pour le rival du caribou, l’orignal. Celui-ci marche sur les plates-bandes du caribou et mange dans son assiette.

Malgré ce déclin éclair, le Québec vient d’annoncer la suppression de la protection de plusieurs aires préservées et a autorisé des coupes forestières dans ces zones. Pour justifier cette décision, le gouvernement provincial dit vouloir soutenir « la vitalité économique » de la région concernée. Depuis plus de quinze ans, l’espèce est pourtant considérée comme menacée et son habitat devrait donc être protégé. Mais le bois est synonyme d’emplois. Dès 2014, l’ancien Premier ministre québécois Philippe Couillard affirmait : « Je ne sacrifierai pas un seul job dans la forêt pour le caribou. » Le refrain entêtant ne semble pas avoir changé depuis.

Depuis plus de quinze ans, l’espèce est considérée comme menacée.

Dès l’annonce de l’abolition des trois zones protégées, une cinquantaine de scientifiques ont écrit une lettre au ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs pour fustiger cette décision. « Le gouvernement glisse vers un nouveau plan et ces zones de protection n’apparaissent plus, pour des raisons discutables », explique Martin-Hugues St-Laurent, chercheur au Centre d’études de la forêt. « Ils estiment qu’il n’y a pas de caribous dans le coin car les balises GPS n’indiquent pas leur présence. Ça semble tenir debout, mais il y a de grosses failles scientifiques : d’une part, on n’a mis des balises GPS que sur 5 % des caribous, donc les autres ne peuvent pas être suivis. D’autre part, les caribous n’utilisent pas les mêmes territoires, hiver après hiver, pour ne pas être prévisibles pour les prédateurs. Et enfin, le dernier suivi date d’il y a longtemps [en 2012]. C’est donc un vieil instantané. » Quand M. St-Laurent avait critiqué la décision du ministère, le ministre avait riposté dans les médias, balayant les remarques du chercheur, perché « dans sa tour d’ivoire de l’université ».

« La question est philosophique, ou économique : combien ça coûte, une espèce emblématique ? »

« La question est philosophique, ou économique : combien ça coûte, une espèce emblématique ? » s’interroge Steeve Côté. En 2018, l’ancien ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs au Québec avait tranché et signé la (très probable) fin d’un troupeau de l’ouest du Québec, en calculant que les sauver coûterait plus de cinquante millions d’euros sur un demi-siècle. « Cette situation est triste, mais il faut être raisonnable », avait-il dit, contrit. « Il n’en reste plus que six, explique Steeve Côté. Mais, s’il ne reste que six caribous dans ce troupeau, c’est parce qu’on a laissé tomber les autres. On va laisser périr la harde la moins à même d’être sauvée, puis une autre, puis encore une autre. Le lobby forestier joue un grand rôle dans le déclin. À la fin, il n’y aura plus de caribous. L’industrie aura gagné et nous, on aura perdu un joyau du patrimoine. »

L’orignal, rival du caribou, ici dans un zoo.

Face à l’inaction de la province, Martin-Hugues St-Laurent évoque la possibilité pour le gouvernement fédéral canadien de tirer l’oreille du Québec. Au Canada, les lois de protection des espèces en péril édictent qu’on ne peut altérer ou détruire l’habitat d’une espèce menacée. Le Canada a un droit de regard : s’il considère que le Québec n’en fait pas assez, il peut faire passer un décret pour le pousser à agir.

Depuis l’abolition de la protection des zones, le Québec a annoncé commander une « méta-analyse » sur le caribou forestier. La province joue la montre, selon M. Saint-Laurent. « C’est une vieille recette. On en sait déjà beaucoup, suffisamment pour prendre des décisions selon le principe de précaution. Une synthèse très complète existe depuis 2011. C’est un des animaux les plus étudiés en Amérique du Nord. Mais, pendant qu’ils commandent de nouvelles études, l’industrie peut abattre la forêt à sa guise. Nous, scientifiques, on souhaite que la province prenne ses responsabilités. »

Pour l’instant, aucune stratégie de protection du caribou forestier n’est sortie mais le ministère a confirmé à Reporterre que, après avoir été prévue pour 2023, elle devrait finalement être publiée dès l’an prochain. Pour ce qui est du caribou migrateur, le Québec s’est engagé à protéger 50 % du nord de la province d’ici 2050. Juste à temps… ou trop tard. En une trentaine d’année, la harde de Val d’Or, dans l’ouest du Québec, est passé de cinquante individus à sept. Pierre Drapeau, du Centre d’étude de la forêt de l’Université du Québec à Montréal, estime que cela nous renseigne sur le délai qui peut conduire une population à l’extinction dans un contexte extrême de perturbation de son habitat. Si le reste des caribous déclinent au même rythme, le dernier caribou forestier pourrait ne pas survivre au mitan du siècle.





Lire aussi : Au Québec, humains et coyotes apprennent à cohabiter

Source : Alexis Gacon pour Reporterre

Photos :
. chapô : Caribou forestier. peupleloup / Flickr
. Un caribou en automne, au parc Omega.
. Un orignal au zoo Saint Félicien. Caroline Beaudoin / Flickr
. Fiona Paton / Flickr
. Caribou. peupleloup / Flickr

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