Au Testet, la Zad vit et palpite dans la bonne humeur

5 avril 2014 / Grégoire Souchay (Reporterre)

Si le projet de barrage sur la zone du Testet est contesté sur de nombreux aspects techniques, la lutte est menée au quotidien par cette forme si particulière d’organisation qu’est la ZAD. Reporterre a passé une journée avec ces zadistes.


- L’Isle-sur-Tarn (Tarn), Zad du Testet, reportage

Au moment où je m’arrête devant l’entrée du Testet, trois gaillards s’approchent de la voiture le visage caché par des masques de monstres terrifiants. « Bonjour, c’est pour Reporterre.net ». « Reporterre, avec T.E.R.R.E, c’est ça ? » demande l’un d‘entre eux. Je confirme. Au travers du masque se dessine un large sourire. « Ah oui ! Bienvenue. On t’a expliqué pour les photos ? » ajoute le deuxième.

La veille, Laurent, contact sur place, m’avait bien précisé de demander l’accord avant de prendre en photos les personnes et les lieux. J’avais juste oublié, à l’arrivée, prenant un plan grand angle. Les masques tombent, l’appareil photo est éteint et on commence à discuter avec Daniel, l’un des gaillards aux masques.

Etudiant en droit, il gravitait autour des milieux engagés et des formes différentes d’organisation du travail. Il me raconte son stage dans une SCOP où, quand on posait la question "Qui est le patron ?", les ouvriers répondaient en souriant : « Moi, toi, nous tous ! ». Il poursuit : « Je suis arrivé ici après l’expulsion. La forêt ça me plaît, c’est un bon principe de vie. Mais ici, on est un peu comme des poulets de batteries échappés d’un élevage industriel ».

Voyant mon incompréhension, Ju, son comparse, explique : « Par exemple, la nuit dernière, avec le vent qui soufflait et les arbres qui craquaient, on ne faisait pas les fiers ! ». En attendant ils restent là « tant qu’on est utiles. Après on bougera ».

Au fil de la discussion, c’est un juriste, spécialiste de droit constitutionnel qui se révèle devant moi. « On pourrait tout à fait utiliser le droit à l’insurrection inscrit dans le texte de 1793 pour faire valoir nos droits dans des luttes comme celle-là, mais les avocats n’osent pas. »


- Ancienne ZAD -

Plus loin se trouve le campement visité durant une précédente visite. Enfin, se trouvait. Car tout a été rasé par la police le 27 février dernier… et aussitôt reconstruit de l’autre côté de la route, sur une parcelle appartenant au ministère de l’Agriculture.

En avançant sur le sentier, je découvre plus en avant un grand chapiteau, le nouveau lieu des assemblées. A l’intérieur, Paul, Oca et Pierrette, me parlent de la manifestation du 22 février à Nantes, pour Notre Dame des Landes, suite à laquelle ils sont arrivés au Testet.


- Sous le chapiteau -

« J’ai fait une fac d’art plastique, commence Pierrette. Si tu ne veux pas faire de l’art commercial, il n’y a aucun débouché. Et comme j’étais déjà un peu engagée, j’ai suivi les copains et je suis rentrée dans le mouvement des ZAD que je ne quitte plus. » Bien qu’urbaine, elle raconte que son dernier passage dans un supermarché fut presque traumatisante pour elle.

Son voisin, lui, habite Bordeaux : « J’ai une petite fille, alors on essaie de se caler avec ma compagne pour pouvoir venir ici. Je reste un peu et je rentre voir ma famille ». Il ajoute : « Pour l’instant, j’ai la fierté de ne pas avoir demandé le RSA ».

Laurent, notre guide, m’emmène visiter la ZAD, avec un peu partout des cabanes dans les arbres, et de l’autre côté un petit réduit, la « zone astrale détemporalisée », où l’on peut se reposer, lire, admirer le paysage. En ce début de printemps et malgré le ciel gris, les arbustes fleurissent déjà au bord du chemin où se dresse une barricade.

Enfin, j’arrive à la Métairie Neuve, cœur historique de la lutte, expulsé par des groupes cagoulés pro-barrage en janvier, « inhabitable pendant un mois entier » rappelle Marie. Qui, plutôt que de parler d’elle, me fait faire le tour des lieux : chambres, toilettes sèches, stockage du bois, atelier bricolage et même dressing « free-shop ». « Si on avait le temps, on pourrait aménager une salle multimédia par exemple, mais on reste toujours dans l’urgence, sur nos gardes, même la nuit ».

Depuis le 25 mars, la ferme est expulsable à tout moment. Je m’installe autour de la table de fortune en prenant une assiette et me servant selon mes besoins, comme c’est l’usage. Règne ici un mélange de joyeux désordre militant et de poésie spontanée qui fait l’art des ZAD.

Julien, Alsacien vivant en Ardèche, fraîchement arrivé, me raconte comment il est sorti de son mode de vie normé, « travail, logement, milieu urbain ». Le voici désormais à se « balader de nuit sans lampe frontale pour profiter des lumières de la lune et des étoiles ». Oze, quant à elle, épluche les patates pour le prochain repas. Elle refuse la photo mais accepte les questions : « Je suis arrivée de Nantes début mars. Pour moi, cette lutte est anti-nucléaire. Parce qu’en cas de sécheresse, l’eau du barrage du Testet pourrait servir à alimenter la centrale nucléaire de Golfech. » Les réacteurs ne sont effectivement qu’à 80 km à vol d’oiseau. Toutefois, rien n’a permis de confirmer cette rumeur pour l’instant.

Plus tard j’appellerai EDF pour savoir ce qu’il en est. Au téléphone, M. Amanieu, chef de mission pour EDF de Golfech est stupéfait par cette allégation : "Non seulement il n’y a pas de problème d’eau en général pour alimenter la centrale à l’horizon 2050" affirme-t-il, mais "pour le Testet, nous ne sommes vraiment pas dans le coup, on ne nous a rien demandé" certifie-t-il. Golfech fait partie des six centrales que le ministère de l’Ecologie envisageait de fermer à l’horizon 2030, du moins avant le récent remaniement.

Sur la Zad en tout cas, Moustic arrive. Il loge dans une cabane dans un arbre, un peu à l’écart. Et voici que les zadistes entonnent en chœur « Auprès de mon arbre » de Brassens. Moustic me dit être « originaire d’à côté, vers Montauban. Plus jeune, j’ai beaucoup campé et fait du footing dans ce coin ». Plombier de formation, il a travaillé dans le bâtiment avant de tout lâcher pour vivre différemment. Il tient à préciser : « Ce lieu, ça m’a vraiment beaucoup aidé à me recentrer et à arrêter de prendre de l’héroïne ».

Plus loin, il m’amène devant le four à pain : « Nous le faisons nous-mêmes et vendons les surplus à prix libre aux habitants des alentours. Un papy nous a même dit qu’il n’avait pas mangé de pareille miche depuis 1945 ! ». « C’est un four qui date d’avant la Révolution française ! » complète Théo, autre des convives de ce repas improvisé.

Son exposé sur les liens entre les Indiens Hoppis et le mouvement des ZAD me laisse dubitatif. Julien, autre membre de l’assemblée, sort fièrement de son sac une petite bourse cousue main : « Tu vois, je n’ai jamais travaillé le cuir de ma vie. Et bien voilà ! »

Il me raconte les yeux brillants le jour où une zadiste a appris à grimper aux arbres « et le lendemain, c’est elle qui m’enseignait comment faire ! » Selon lui, dans la ZAD, « on se rend compte que n’importe qui, même s’il a l’impression de ne rien savoir faire, peut apporter aux autres ».

Au fil de la journée, de nouvelles têtes surgissent et demandent à me parler. Rémi, Gindoulf et Théo s’installent confortablement pour un peu de répit après une matinée à charger du bois et à arpenter les bois. Guindoulf est originaire de Lavaur et très investi dans un collectif de militants, « les vauriens ». Lui aussi est passé par plusieurs ZAD, notamment celle de « Rennes les Bains, dans l’Aude, où le mouvement à réussi à maintenir publics des thermes que les élus voulaient privatiser pour vendre à des gérants de stations thermales ». Théo, occupant depuis deux mois, me certifie : « Vraiment, j’ai essayé de partir. Mais arrivé à un kilomètre de la ZAD, j’ai fait demi tour et je suis revenu ».

Maeva et Marine, deux autres occupantes, plus anciennes sur les lieux, nous rejoignent. Elles ont vécu les moments les plus difficiles de la ZAD, juste après l’expulsion du 27 février où la météo ne fut pas clémente : « Quand on était dans la boue jusqu’aux genoux pendant plus de dix jours, forcément, il y a des moments on craquait un peu », raconte Maeva, mais pour autant « à aucun moment je n’ai pensé abandonner la ZAD ».

Elle ajoute : « Ce n’est pas facile de vivre en communauté tout le temps. Si on a besoin, on peut s’isoler dans certains lieux, juste pour se retrouver un peu avec soi-même ». Pour elle, la ZAD « est un vrai moyen d’arrêter de parler en l’air et de faire quelque chose de concret en accord avec ses convictions. »

Elle me désigne un peu plus loin l’embryon de potager. « On a déjà des salades et on va construire une serre dès qu’on aura un peu de temps ». Marine, elle, vient de Lyon, « la ZAD de Decines ».

Ici elle réapprend « les petits plaisirs simples, comme hier quand nous avons sorti le pain du four. On était fous de joie ! » Je lance la discussion sur les rapports hommes-femmes sur la ZAD. Maeva répond aussitôt : « Il y a des avancées, sur les prises de parole, le fait d’oser s’imposer et se faire entendre par exemple, mais enfin, on est loin d’avoir réglé tous les problèmes de patriarcat ».

C’est le moment que choisit un homme de l’assemblée pour couper la discussion et reprendre la parole un bon moment. LA ZAD n’est pas épargnée par les rapports sociaux du reste de la société. Pour autant, le rapport de propriété privée semble ici quasiment absent.

Je pose une dernière question sur l’organisation et les réunions. Sourires. Contre « les egos qui se réveillent » et « les discussions qui tournent parfois en rond », la solution reste encore « de prendre l’initiative, faire les choses, sans attendre ».

Et ensuite ? Si le projet de barrage est vraiment repoussé, beaucoup pensent déjà à partir, au moins temporairement. Mais comme le rappelle Maeva, « on s’est vraiment beaucoup investi ici. Oui, je suis nomade, mais je sais que je reviendrai au Testet, ce sera toujours un pied à terre ». Et s’ils s’en vont, où iront-ils ? La réponse se fait encore une fois en chanson : « Je n’sais pas où je vais, mais si j’le savais je n’irais plus ! ».

Il est près de 17h30 quand je me rends compte que la journée se termine déjà. Julien s’en amuse : « C’est magnifique de prendre le temps de vivre, non ? ». Juste avant de partir on m’harangue une dernière fois : « N’oublie pas de dire dans ton article qu’on a besoin que des gens viennent ici ».

Me voilà déjà en train de retraverser la zone dans l’autre sens. Les lieux sont désormais familiers, les masques de l’entrée plus drôles qu’effrayants. Cette manière de vivre qui me touche. Peut-être est-il vrai que, comme on dit, « La ZAD est partout ». Il suffit de quelques clowns, activistes, habitants, passants, riverains, étudiants au cœur d’une bouille tarnaise pour rappeler qu’elle est aussi déjà en nous.




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Source et photos : Grégoire Souchay pour Reporterre.

Contact : Tant qu’il y aura des bouilles.

Lire aussi : Une nouvelle Zad est ouverte dans le Tarn contre un barrage destructeur


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