123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageMonde

Aux États-Unis, le sort des forêts anciennes suspendu à la présidentielle

Patrick Mazza, défenseur actif des forêts anciennes, parmi les arbres géants du parc national du Mont Rainier, dans le Washington State, aux États-Unis..

Les forêts anciennes, trésor naturel des États-Unis, vivent sous l’épée de Damoclès de nouvelles coupes massives. Une victoire de Donald Trump à la présidentielle assombrirait considérablement leur futur.

Mount Rainier National Park, État de Washington (États-Unis)

À Seattle et Portland, se promener une journée sans voir de référence au secteur forestier tient du parcours d’obstacles. Une des bières les plus connues du coin ? La Great Notion, inspirée d’un roman sur l’industrie du bois. Quand l’équipe de foot de Portland marque un but ? La mascotte, un bûcheron, coupe un tronc d’arbre. Et on a bien du mal à se balader dans l’arrière-pays sans tomber sur un de ces festivals où des costauds fendent une bûche en un seul coup de hache, en équilibre sur un fil.

Le camp écologiste y a aussi son mot à dire, en faveur de la préservation de ces forêts centenaires, parfois même millénaires. Récemment, l’administration Biden a davantage restreint l’exploitation des forêts anciennes et a lancé des nouveaux plans de gestion pour près de 130 forêts nationales. Mais un retour au pouvoir de Donald Trump risquerait fort de les remettre en cause, d’après The Guardian. Lors de son premier mandat, le républicain avait ré-autorisé l’exploitation des forêts anciennes, ouvrant aux compagnies près de 2,8 millions d’hectares de forêts nationales — une mesure jugée illégale par un juge fédéral.

L’humidité de la forêt pluviale pacifique y rend la végétation très verte et très dense. © Alexis Gacon / Reporterre

Parmi les défenseurs de ces bois, Patrick Mazza, 72 ans, est tombé amoureux de ces forêts dans les années 1970 : « J’étais en Californie, et j’ai senti un vent humide qui venait du nord et qui m’appelait ici. » Il a répondu à l’appel et y a trouvé des bois verts fluo, denses à couper au couteau, où tout déborde : la forêt pluviale pacifique. C’est dans celle-ci qu’on le retrouve, non loin du Mount Rainier, un volcan glacé endormi depuis le XIXᵉ siècle. La mousse épaisse est douce, mais l’humidité transperce les os. « C’est un lieu qui a des airs sacrés : on parle d’une forêt cathédrale », dit le septuagénaire, baryton des bois. Ici, les racines des cèdres rouges sont aussi épaisses que des troncs de chêne. Quant à leurs troncs, ils rivalisent parfois en taille avec les SUV garés dans la vallée.

« L’industrie du bois coupe tout ce qu’elle peut »

Ces géants se sont imposés à Patrick Mazza comme le combat d’une vie. Présent aux premières luttes pour la sauvegarde des forêts anciennes, dans les années 1980, il poursuit toujours le combat, au sein des Troublemakers (les Trublions), un groupe d’activistes du troisième âge. « Tu vois ces arbres morts ? Il ne faut pas les enlever, ils sont en train de nourrir la future forêt. C’est un cycle. L’industrie du bois, elle, coupe tout ce qu’elle peut. »

Car si la Californie a connu la ruée vers l’or, plus au nord, ce sont les arbres qui ont rendu riches les colons blancs, au tournant du XXᵉ siècle. L’industrie forestière et l’État ont vite marché main dans la main. Entre 1957 et 1965, la récolte de bois sur les terres fédérales a triplé. Johnny Cash fournit la bande son de l’époque, ancrant dans l’imaginaire la figure du bûcheron de l’Oregon, avec « Lumberjack », hymne que les travailleurs des bois reprirent en cœur dans les forêts. Les compagnies forestières étaient alors les reines du nord-ouest.

L’exploitation des forêts a façonné l’imaginaire de toute la région. © Alexis Gacon / Reporterre

Dans les années 1960, les coupes sur les terres publiques ont dépassé celles sur des forêts privées. Selon l’Oregon History Project, « les gestionnaires des forêts fédérales passent alors d’un rôle de gardien à participant actif à l’économie du bois de la région ». En réponse, les écologistes se sont enchaînés à des arbres lors du « Massacre de Pâques », en 1989, durant lequel des géants centenaires ont été décimés par le Forest Service étasunien, l’organe fédéral de gestion des forêts. Le duel entre les bûcherons et les militants a alors fait l’ouverture des journaux télévisés.

« L’opinion publique a commencé à saisir qu’un arbre ancien n’était pas qu’une poutre en puissance, et que c’était un gâchis », se souvient Patrick Mazza. Pour autant, malgré les coups d’éclat, les environnementalistes perdaient tous leurs procès, ou presque, plongeant la lutte dans l’impasse.

« Sauvez un bûcheron, mangez une chouette ! »

Un oiseau est venu à leur rescousse : la chouette tachetée du nord. Elle ne vit que dans les vieilles forêts, et c’est ce qu’ont exploité les militants. Alliés aux scientifiques, ils ont réalisé que s’ils voulaient sauvegarder les forêts anciennes, il fallait prouver que sans elles, cette chouette ne pourrait pas survivre.

L’oiseau est devenu un symbole de lutte. Mais pour l’industrie, elle était la cible à abattre. Un t-shirt est devenu populaire en Oregon : « Sauvez un bûcheron, mangez une chouette ! » proclame ainsi le podcast Timber Wars, du journaliste Aaron Scott. Des restaurants pro-industrie ont même proposé au menu de la chouette poêlée (qui n’en était pas réellement). À la Maison Blanche, Bush père est aussi entré dans l’arène, tonnant qu’il était « temps de faire en sorte que les gens soient plus importants que les chouettes ».

Mais cette fois-ci, les écologistes ont eu le dernier mot. L’oiseau a été ajouté à la liste des espèces menacées en 1990. Quatre ans plus tard, le plan de Bill Clinton protégeait 40 % des arbres anciens autour de ses nids. Dans la foulée, l’exploitation forestière des forêts publiques de l’ouest étasunien a chuté de plus de 80 % en vingt ans.

Les chouettes tachetées du nord établissent leurs nids en hauteur, jusqu’à 60 mètres du sol. Bureau of Land Management Oregon and Washington / CC BY 2.0 / Flickr

La bataille n’a cependant jamais pris fin. Les forêts les plus vieilles — leur définition varie selon les États — sont en partie protégées, mais les « legacy forests », les forêts héritées, plus jeunes, qui comptent cependant des arbres déjà centenaires, sont toujours exploitées par le Forest Service.

Des sapins vendus pour des millions de dollars

Ces bois constituent pourtant les forêts millénaires du futur, développées sans intervention humaine, ce qui les rend gardiennes d’un héritage écologique unique, fait de multiples couches de canopée. Plus résistantes aux incendies, elles figurent aussi parmi les capteurs de carbone les plus efficaces au monde, du fait de la taille de leurs arbres.

Leur valeur écologique est inestimable, mais leur prix au mètre cube ravit tout autant l’État. Dans l’État de Washington, une récente vente de sapins de Douglas a été estimée à plus de 3 millions de dollars, rapporte le Seattle Times. Au téléphone, Ryan Rodruck, porte-parole du département des ressources naturelles de cet État, assure à Reporterre que s’occuper à la fois de la vente et de la préservation n’est pas antithétique. « Nous devons garder à l’esprit que ces récoltes rapportent de l’argent à l’éducation publique », commente-t-il.

Patrick Mazza et les Troublemakers se disent prêts à risquer la prison pour protéger ces forêts. © Alexis Gacon / Reporterre

Ces derniers mois, la machine s’est cependant enrayée. Des ventes ont été suspendues. Les Troublemakers ont réussi à coincer un caillou dans la tronçonneuse. Leur stratégie ? Arpenter les parcelles pour retirer les repères visuels qui délimitent les zones à vendre. « Ça a marché ! On sait ce qu’on risque, de la prison. C’est un sacrifice », dit Patrick Mazza. Des actions à propos desquelles Ryan Rodruck ne décolère pas : « Ils choisissent de vandaliser nos forêts. Non seulement ils retardent les bénéfices potentiels des ventes, qui sont redistribués à nos écoles primaires, mais ils bafouent notre travail. »

La lutte est inégale et les Troublemakers savent que chaque petite victoire est à savourer quand elle passe. L’Oregon et le Washington State sont toujours les États qui produisent le plus de bois : les compagnies forestières y sont encore influentes, et leurs liens sont forts avec les États. L’Oregon finance un institut public aux doux airs de lobby pro-coupes, l’Oregon Forest Resource Institute (OFRI). Julie Woodward, directrice de la foresterie de l’institut, assure que sa mission est avant tout de montrer que « chaque âge de la forêt est important, des jeunes arbres aux moins jeunes ».

Quel bûcheron à la Maison Blanche ?

L’avenir de ces forêts se joue donc aussi dans la bataille pour la Maison Blanche. Quelle voix portera davantage ? Plus de protection ou d’exploitation pour les 130 000 km² de vieilles forêts sur les terres fédérales ? Le réchauffement climatique fragilise les forêts du nord-ouest, les rendant plus vulnérables aux infestations d’insectes. En ce moment, les aiguilles des sapins de Douglas virent au rouge, et les arbres meurent à une vitesse jamais-vue en Oregon.

Kamala Harris, la candidate démocrate, n’a pas spécifiquement abordé la question des forêts. Pour cause : elle a consacré sa campagne aux « swing states », les États pivots, dont ne font pas partie ceux du nord-ouest. Son parti s’est toutefois engagé à réduire les menaces sur les « iconiques forêts anciennes » lors de sa convention estivale 2024.

« Trump pourrait retenter sa chance [d’ouvrir à l’exploitation les forêts fédérales protégées], mais il risque d’essuyer à nouveau une défaite, assure Patrick Mazza. Et il trouvera toujours des Troublemakers sur son chemin, s’il veut toucher aux forêts anciennes. » Quand il est assis sur son porche, à Seattle, il dit ressentir encore l’appel de la forêt fluviale : « Ça, ça ne disparaît pas avec le temps. »

legende